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Full text of "La dernière déesse: roman (1914-1917) ..."

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fur papier de Hnliande, 

CenI quarante-cinq exemplairei lur papier du Japon, 

Cinq exemplaires tur papier de Chine, 



■ente exempUùret êur papiers de luxe, hors numérotage, 
tout signés et parafés de la main de l'auteur, 
imprimés apécit^ment pour ses amis et lui. 






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c 



La dernière déesse 



* •. 



r 



DU MÊME AUTEUR 



CHEZ LE MÊME ÉDITEUR 

La Maison des Hommes Vivants. 

Fumée d'Opium. 

L'Homme qui assassina. 

Quatorze Histoires de Soldats. 

Les Civilisés. 

Mademoiselle Dax, jeune fille. 

Dix-sept Histoires de Marins. 

Théâtre 
La Veille d'Armes. 

. / . 

CHEZ D AUTRES EDITEURS 

Les Petites alliées. 
La Bataille 
Thomas l'Agnelet. 



EN PREPARATION 



Le Dernier Dieu, roman. 

Les Condamnés à mort, roman. 



83022. — Imprimerie Larcrk, rae de Fleuras, 9, ï Parti. 



CLAUDE FARRÈRE 



La 



dernière déesse 



ROMAN 

(1914-1917) 



Guerre ! déesse de l'Erèbe, 
Sombre Guerre aux cris indigné*^ 
Je viens à toi. La nuit est noire. . . 
Puisque Xeraoès est le plus fort 
Prends-moi, pour la lutte, et la gloire, 
Et pour la tombe.,. 

V.H. 



PARIS 

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, RUE RACINE, 26 

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction 
réseryés pour tous les pays. 



Droit« de traduction et de rsproducllon 

réeenéi pour tous les pa;E 

Copyright 1930 

b; Brkest Flamiubioh 



il novembre 1919. 



<L Si le commandement allemand désire 
folHciter un armistice du maréchal de 
France, commandant en chef les armées 
(Uliées,,. » 

FOCH, 



à totis ceuXy à toutes celles que tua cette 
dernière déesse, la pire : aux soldats, aux 
mères, veuves, amies, fiancées de soldats; 

et à monsieur le maréchcU de France, 
commandant en chef les armées françaises, 
anglaises^ américaines, et autres : 

FOCH, 

libérateur d' Alsace-Lorraine; 
avec le plus profond respect^ 

CF. 







/■ 



EN MANIÈRE DE PRÉFACE 



V AUTEUR, CAPITAINE DE CORVETTE, 

A MONSIEUR LE MARÉCHAL DE FRANCE 
COMMANDANT EN CHEF 
TOUTES LES ARMÉES DE UENTENTE. 



Monsieur le Maréchal, 

Qu'un officier quelconque ait V audace d* écrire 
ici, en tête d^un roman quelconque, le nom de son 
chef le plus haut : votre nom ; le nom de V homme 
que dix ou douze nations d'Europe, d^Asie et d'Amé- 
rique ont supplié de vouloir bien accepter le com- 
mandement souverain de toutes leurs armées, coali- 
sées pour sauver le monde de la tyrannie allemande ; 
le nom de Vhomme qui a porté sans défaillance ce 
fardeau écrasant, qui Va porté jusqu'à la victoire 
décisive, définitive; — qu^un simple capitaine de 



2 PRÉFACE. 

I corvette, qu'un commandant à quatre galons s'en 

\ vienne ainsiy tout paisiblement, et sans même en 

avoir demandé l'autorisation, se couvrir de F auto- 
rité d'un général à sept étoiles^ et placer ses élucu- 
brations sous le patronage du premier des grands 
capitaines du siècle, — voilà, sans conteste, de quoi 
rebiffer la discipline la plus débonnaire. Tout de 
même, je me résous, monsieur le Maréchal, à vous 
dédier ce livre, — moi, qui jamais n'eus même 
l'honneur de vous être nommé. — Je m'y résous, 
n'associant voire nom, dans cette dédicace, qu'au 
souvenir de tous nos morts et de toutes nos mortes, 
de tous ceux et de toutes celles qu'a tués la guerre, 
— la guerre qu'à son tour vous, monsieur le 
Maréchal, avez tuée : le jour que, préférant au 
plus sonore, au pltxs tonnant des triomphes de 
champs de bataille une simple capitulation de l'en- 
nemi.,,. capitulation complète, il est vrai, capi- 
tulation sans conditions, à merci, absolue ; 
mais obscurcy mais disa'éte ; capitulation dont 
les livres d'histoire parleront peut-être négligem- 
ment; bref, préférant à voti^ intérêt de vain- 
queur l'intérêt de votre pays déjà trop ensan^unté ; 
et choisissant d'être Turenne, le modeste Turenne 
de la campagne d'Alsace, plutôt que d'être Condé, le 
Condé de Séné fie, le Grand Condé.,,, vous avez sauvé 
tant, tant et tant d'existences humaines. 



PRÉFACE. 3 

Cest d'ailleurs en y songeant^ avec encore plus 
d'émotion que dadmiration^ c'est en songeant à 
tout ce que vous doit la France que je me résous, 
sans solliciter une autorisation qui pourrait m'être 
refusée, à vous dédier ce livre. Ce faisant, fose 
entailler la discipline ; fose vous manquer de défé- 
rence ^ presque de respect..,. J^ai pourtant toujours 
été, vingt-cinq années durant, — et mes notes en 
font foi, — un soldat correct et respectueux; un 
soldat discipliné ; un soldat, enfin, tout court. 
Mais il est des cas oii le devoir d'un soldat est d ou- 
blier la stricte obéissance, cest-à-dire de paraître 
Voublier; de se révolter, c^est-à-dire d'en avoir 
fair ; bref, de manquer à la discipline, dans V inté- 
rêt supérieur de la discipline, dans Vintérêt de V ar- 
mée, dans Vintérêt du pays. Ce n'est pas seulement 
sous le feu de V ennemi qu'un soldat doit se risquer, 
— risquer sa vie ou sa carrière; son honneur mili- 
taire au besoin. 

A moi-même y monsieur le Maréchal, ce doulou- 
reux devoir incomba, deux fois au moins ; — le 
jour, en particulier, qu'un rapporteur du budget de 
la marine me vint trouver, dans mon bureau de 
l'E. M. G, de la rue Royale, et m'adjura d'user du 
peu d'influence que je pouvais avoir dans la presse 
pour aider au vote d'un projet de constructions 
navales qui nous a dotés, par la suite, des cuirassés 



4 PRÉFACE. 

de la classe Courbet, de tablasse France, de la 
classe Bretagne et de la classe Flandre. Un ancien 
ministre, redevenu simple député, annonçait son 
intention de prendre la parole contre le programme 
en question, qui, véritablement y de Vavis unanime 
de tous les marins du monde, était indispensable à 
enrayer tant bien que mal la désolante décadence 
de notre marine de guerre. 

V intervention de cet ancien ministre, étant don- 
née V incompétence connue des parlementaires fran- 
çais en tout ce qui touche de près ou de loin aux choses 
de la mer, ne pouvait manquer d'être redoutable. 
Le rapporteur du budget avait vu juste Ma 
foi! je pesai longuement en moi le pour et le contre 
de V affaire, puis je pris un parti : j'empoignai ma 
plume comme j'aurais empoigné mon épée, el, sans 
prudence, sans modération, sans mesure, j'attaquai 
furieusement le député ancien ministre^ et je l\ii fis 
défense, au nom de tous les marins de France, au 
nom de la France même... (et Dieu sait si j'étais 
qualifié pour parler au nom de qui que ce fût l et 
Dieu sait si j'en avais le moindre prétexte L,,) de 
monter à la tribune. 

Il va de soi que j'obtins pour premier résultat d'être 
frappé militairement.... oh! comme je méritais de 
l'être,..* Mais aussi j'obtins, pour second résultat, 
de voir le député, ancien ministre, — peut-être im- 



PRÉFACE. 5 

presâ^ojiné par Vénergie de mon apostrophe^ peut- 
être ébranlé dans ses anciennes convictions j peut- 
être troublé dans sa conscience de Français^ — 
nCobéir — : ne point parler. Et le programme des 
Courbet, des France, des Bretagne et des 
Flandre fut voté à une majorité considérable. Ce 
sont les vaisseaux de ce programme qui nous don- 
nèrent^ de iM^ à \9i%y notre écrasofnte supériorité 
navale dans toute V Adriatique^ d'abord^ puis dans 
toute la Méditerranée, J'ai payé ce résultat^ — que 
. je n'ai pas la fatuité d'attribuer à moi seul, mais 
auquel je crois n'avoir pas été tout à fait étranger, — 
d'à peu près tous les avantages y avancement, com- 
mandements^ et le reste^ qu'un officier de mon âge et 
de mon grade, noté comme je Vêtais, pouvait légiti^ 
mement espérer. Je ne regrette bien entendu rien de 
ce que j^ ai fait. Et je le referais si j'avais aie refaire. 
Aujourd'hui, le devoir que je crois avoir à rem- 
plir est plus facile. Il ne s'agit, monsieur te Maré- 
chal, que d'enjamber les aulorisati&ns réglemen- 
taires, que d'écourter la voie hiérarchique, non 
point, cette fois, pour attaquer qui que ce soit, ni 
critiquer quoi que ce soit ; mais au contraire pour 
rendre hommage à un homme que la France ne 
remerciera jamais assez ; pour essayer de rendre à 
cet homme tout l'hommage qui lui est dû. Il ne s'agit 
que de crier sur tous les toits une vérité que personne 



PREFACE. 

na le droit dHgnorer^ et qui ne peut offenser personne; 
cette vérité'Ci : que nous devons au vainqueur dei9lS 
beaucoup plus que nous n'imaginons lui devoir ; et 
que ce simple livre d'un officier tout pareil aux dix 
ou vingt mille officiers ses camarades, vos officiers^ 
en est la preuve, — irrécusable : — Nous ne vous de- 
vons pas seulement, monsieur le Maréchal, le goût 
retrouvé de cette ivresse splendide et féconde : la 
victoire, que la France avait oublié depuis soixante 
interminables années ; depuis Magenta, depuis 
Melegnano, depuis Solférino, — Nous ne vous 
devons pas seulement la joie, plus profonde encore 
et plus pure, d'avoir rouvertnos bras à cinq millions 
de Français étiquetés Allemands depuis quarante- 
huit ans : nos frères d'Alsace et nos frères de Lor- 
raine. Nous ne vous devons pas seulement notre 
richesse reconquise et grandie : les mines de la 
Sarre redevenues françaises ; toutes les iniquités 
de 1871 effacées; toutes les injustices de 1815 bif- 
fées, — d'un trait de plume!.,, je me trompe : d'un 
coup d'épée ! — toutes nos possibilités de progrès 
national, d'élai^gissement patriotique ressuscitées, 
rajeunies...: Non! nous vous devons, monsieur le 
Maréchal, davantage : nous vous devons le coup de 
baguette magique que fut, le il novembre 1918, ce 
télégramme sans fil que toutes les agences lancèrent 
vers tous les posles récepteurs de la planète; ce 



PRÉFACE. 7 

T. S. F. qui tonnây tel un coup de foudre^ par tous 
les continents, sur tous les océans y et jusqu'au 
fond de tous les cœurs qui battent dans toutes les 
poitrines d'hommes, du pôle Nord au pôle Sud; — 
ce T. S. F, -ci : 

« Si le commandement allemand veut SOLLI- 
CITER un armistice du maréchal de France 
commandant en chef les armées alliées de l'En- 
tente.... » 

— Moi, monsieur le Maréchal, je me souviendrai 
jusqu'à la tombe de la houle d'orgueil qui me souleva 
tout, lors de cette éblouissante lecture.,,. 

Quoi? le commandement allemand? cette toute- 
puissance militaire, véritable gouvernement occulte, 
état dans l'état ? cette féodalité germanique pour qui 
les peuples ne sont que des plèbes ? ces hobereaux 
vaniteux, maîtres bien plus que chefs ? ces généraux 
raides de morgue? ces princes prussiens, despotes 
d'une nation d'ailleurs faite exprès pour eux, puis- 
qu'elle ne daigna jamais choisir pour industrie na- 
tionale, que cette infernale horreur, la guerre?.,,, 
quoi?.,., le commandement allemand, qui, hier 
encore, n'imposait pas ses décisions seulement à 
l'Allemagne, mais à l'Europe... le commandement 
allemand, autrement dit le bon plaisir de ce com- 
mandant des commandants : le César germain, san- 
glant Seigneur des batailles et des massacres..,. 



8 PRÉFACE. 

le commandement allemand « sollicitait » qu'on 
déposât les armes ?. . . demandait grâce ?. . . implorait 
merci ? — Et, grâce, à qui ? merci, de qui ? — Du 
chef suprême des armées coalisées contre sa tyran- 
nie, évidemment. — Mai^ ce chef suprême, qui 
était-il ? quel général avait, pour la bataille der- 
nière, dicté ses plans d'engagement aux autres gé- 
néraux, à tous les autres généraux? quelle nation 
avait mené les autres nations, toutes les autres 
nations, à la croisade sacrée et sainte ? quel peuple, 
quelle armée, quel généralissime allaient inscrire 
dans son histoire, sur ses drapeaux, sur son bla- 
son de prince guerrier, cette gloire unique, fabu- 
leuse? — Le peuplq français ! F armée française! 
la France ! un maréchal de France ! un maréchal 
dont le nom, bien français, quand ses soldats l'ac- 
clament, coupe Vair comme un tranchant d'épée 
français! vous, monsieur le Maréchal: Foch! 

Çest cette gloire que la France vous doit, d'abord 
et par-dessus tout ; cette gloire d'oii tant de gran- 
deur et tant de prospérité vont surgir. C'est ce coup de 
baguette magique qui, de ces vaincus que nous étions 
depuis quarante-huit ans, va refaire des vain- 
queurs; qui, d un peuple faible, impuissant, inapte 
à toute grande entreprise, à toute belle hardiesse^ 
à toute heureuse et féconde folie, va refaire un 
peuple fort, audacieux, irrésistible, et d'avance 



PRÉFACE. 9 

triomphant dans tout ce qu'il lui plaira de tentet% 
de risquer, de fonder. Extraordinaire et féconde 
métamorphose! — Au lendemain de Sedan {de 
r ancien Sedan ^ du Sedan de 1870; pa^ du Sedan 
de 1918; pas de votre Sedan à vous, monsieur le 
Maréchal !) la France, écrasée, mutilée^ s'était sentie 
déchoir. Les générations nées pendant les années 
qui suivirent ont grandi dans cet esprit déplorable 
qu'il fallait se résigner à cette déchéance, et que 
désormais la nation française n'était plus qu'une na- 
tion de deuxième ordre, qu'une petite nation : 
petite par le commerce, petite par l'industrie, petite 
par la richesse, petite par la population, petite par 
V énergie, par la ténacité, par le courage même; 
petite dans le présent^ petite dans V avenir ; petite 
partout, petite en tout, sauf quant aux choses du 
passé; une nation qui, jadis, avait percé Suez et qui, 
naguère, n'avait pu venir à bout du quart de 
Panama ; bref une nation qui avait été, mais qui 
commençait de ne plus être, — Est-ce que tout ne 
nous était pas fermé, interdit, inaccessible ? tout, 
tout au monde? V océan, qui était anglais? le 
continent, qui était allemand ? et le reste, colonies, 
terres lointaines; tout ce qui était neuf, inconnu; 
tout ce qui exigeait qu'on fût aventureux, insou- 
ciant, bohème, quoique sage en même temps, et 
avisé, et prudent autant que brave ? IS' était-il pas 



10 PRÉFACE. 

admis, constaté , officiel que nos aptitudes nous 
écartaient de tout cela^ délibérément^ et sans appel ? 
— Alors y et s' il en était vraiment ainsi, à ce peuple 
français, grand autrefois comme le reste du monde, 
tous les autres peuples ensemble, — nec pluribus 
impar ! — que restait-il en partage ? — Rien^ en 
quatre lettres ! 

Monsieur le Maréchal, je suis né, moi^ si f ose me 
choisir pour exemple, en 1876. Et mon père 
était un colonel de notre infanterie coloniale, qui 
avait gagné sa rosette comme très jeune capitaine, 
sur un champ de bataille du Sénégal; qui avait 
formé, sous le général gouverneur Faidherbe, vers 
\S6b,je crois, la première compagnie de ces tirait- 
leurs noirs qui ont tant de fois sauvé V honneur fran- 
çais^ dans tant de combats, en se faisant tuer dès 
qu'il fallait se faire tuer; un colonel, enfin, dont le 
nom figure assez fièrement au livre d^or de notre 
armée, — et qui fut pour son fils le père le plus 
aimant et le plus aimé. Ma mère.., souffrez que 
je n'en parle pas ici, monsieur le Maréchal : elle vit 
encore, pour ma joie et mon orgueil; elle compte 
aujourd'hui ses soixante-dix-neuf ans; et son humi- 
lité de chrétienne croyante a déjà souffert, le jour 
que, dans un tout petit conte, qui avait pourtant 
bien Vair de n'être qu'une fiction, j'essayai d'eocpli- 
quer pourquoi tels de mes amis, lorsqu'ils causent 



PRÉFACE, il 

(Velle entre eux, rappellent familièrement « la Plus 
Grande ». Je ne recommencerai donc pas aujour- 
d'hui. Je me tais. Mais, comblé de la sorte, en nais- 
sante de tous les plus rares bonheurs ; ayant eu par 
surcroit la bonne fortune de m'en rendre compte, 
de sentir que fêtais heureux, — la logique la plus 
élémentaire exigeait évidemment que, d'instinct, je 
fusse tout optimiste, tout joyeux de vivre; je le 
fus en effet, d^abord. Je fus, dès ma première leçon 
d'histoire, fier de mon pays, comme j'étais fier de 
ma famille. Mais, hélas ! je n'avais pas dix ans que, 
déjà, je déchantai : les premiers contacts extérieurs, 
le collège, et, plus tard, les premières randonnées à 
travers le monde, d'Europe en Asie, d'Afrique en 
Amérique, eurent tôt fait de me prouver à l'évidence 
que, dans ma France vUincue, tout avait tristement 
périclité : prestige extérieur, puissance effective, 
renom^ commerce, industrie, marine marchande,.,. 
Nous ne venions plus qu'au sixième ou qu'au sep- 
tième rang parmi les nations, nous, les Français /.., 
les Français d'aujourd'hui, fils ou petits-fils de ces 
Français d'hier qu^ avaient grandis , haussés jusqu'à 
des statures de légende et d'épopée ces prodigieux 
meneurs de peuples qu'on peut tout de bon, baptiser 
€ fabricants de miracles » : Henri IV, Louis XIV, 
Napoléon /*'^ — Nous ne venions plus qu'après 
l'Allemagne, qu'après l'Amérique, qu' après, l'Angle* 



12 PRÉFACE. 

terre; et y souvent j sur tel ou tel terrain de concur- 
rence^ qu^ après V Autriche, qu^ après la Russie y 
qu^aprèsle Japon, qu^ après V Italie, etparfoisqu^ après 
la Norvège ou le Brésil, ou la Chine, ou le Canada, 
sHl s^ agissait de marine à voiles, ou de café, ou de 
riz, ou de bois à papier.... Alors, nous, les Français 
d^ à présent, écrasés sous tant d'évidences, souffletés 
par tant d'humiliations... c'est si dur, monsieur le 
Maréchal, de ne pouvoir pas être tout à fait fier y 
orgueilleux et vaniteux de son pays, lorsqu'on en 
est très loin, exilé, lorsque deux ou trois mille lieues 
de terre ou d'eau vous en séparent !... alors, mâchant 
et remâchant tant et tant d'amertumes, nous avons 
commencé par douter de la France même, pour finir 
par douter de tout, et de nous d'abord. 

Monsieur le Maréchal, je vous le disais tout à 
l'heure : s'il était besoin d'une preuve qui témoignât 
de cette dette énorme que la France a contractée 
envers vous, — et qu'elle n'acquittera pas : elle est 
peut-être assez riche; elle n'est pas assez libérale... 
et d'ailleurs vous seriez créé, comme je le voudrais 
de toute mon âme, duc de Saint-Gond, duc de VYser, 
prince de Villers-Cotterets, prince de l'Aisne, Libéra- 
teur d' Alsace-Lorraine ; vous seriez doté d'autant de 
duchés et d'autant de principautés, toutes royales... 
vous sertezy en fin de compte, ce que ne fut jamais 
votre adversaire lui-même, le Kaiser : Seigneur de la 



PRÉFACE. 15 

Paix!.,, que tout de même deux ou trois cents mil- 
lions paieraient mal quatre ou cinq cents milliards... 
et je ne parle qu'argent ! en bonne vérité^ cest toute la 
France que vous avez sauvée : la moitié de la France 
n^ acquitterait donc que la moitié de notre dette. — 
Eh bien ! s'il était besoin d'une preuve toute humble, 
mais toute irréfutable^ de cette créance qui va mettre 
la France en faillite^ ce livre suffirait. Ne le lisez pas, 
monsieur le Maréchal : ce serait un honneur dont nous 
sommes trop indignes, moi comme lui. Mais donnez au 
plus jeune de vos officiers d'ordonnance V ordre de le 
feuilleter y et de feuilleter ensuite celui que je publie- 
rai dans six mois ^ si Dieu me prête vie. Votre officier 
vous rendra compte de Vabîme qui séparera le 
second, conçu, écrit après la guerre^ du premier, 
conçu avant, écrit pendant. V un n'est qu'une lourde 
plainte, fatiguée^ désespérée, meurtrie, navrée a 
mort. Et le sujet choisi nest pourtant guère plus 
triste qu'il n'est gai. Mais c'est le livre d'un vaincu. 
L'autre sera vif, ardent, alerte, vigoureux, riche de 
sang, sain de moelles et de nerfs. Et le sujet,, je le 
certifie^ est néanmoins un sujet tout bonnement si- 
nistre, formidable et meurtrier. N'importe ! C'est un 
livre de vainqueur, de cette métamorphose d'une 
mentalité française, car la cause directe, unique^ in- 
discutable de cette différence extraordinaire et 
soudaine, de cette métamorphose véritable d'une 



14 PRÉFACE. 

mentalité française, — la mentalité de V auteur^ — 
c'est votre victoire ; — cest vous, monsieur le Maré- 
chal ; — c'est vous, Foch. — Sovffrez que je vous 
nomme ainsi tout courte irrespectueusement, comme 
vous nomment vos Soldats ; — comme vous nommei^a 
VHistoire. 

A présent, fai manqué à la discipline. Mais j'ai 
dit ce que personne n^ avait encore dit. Pas un Fran- 
çais, Cest dommage pour la France : j'imaginais 
notre race plus clairvoyante, plus subtile. . . et moins 
ingrate!... Personne n'ayant encore remercié le Ma- 
réchal Foch comme il doit, à mon avis, Vêtre, je le 
fais, moi qui n'en ai pas le droit, parce qu'il faut 
bien, tout de même, que quelqu'un le fasse et que ce 
quelqu'un soit un Français. J'ai manqué à la disci- 
pline : mais ce qu'il fallait faire est fait. 

Et maintenant, si je mérite d'être frappé, qu'on 
me frappe : je subirai ma punition sans regret. Il est 
parfois bon qu'un officier souche commettre, à propos, 
une faute, et bon qu'ensuite il en soit, à propos, 
puni. Ainsi sont renforcés, du même coup, la lettre 
et l'esprit de la discipline. 

J'ai l'honneur d'être, monsieur le Maréchal, avec 
le plus profond respect, votre très obéissant soldat, 

CLAUDE FARRÈRE. 

Avnl 1919. 



LA DERNIÈRE DÉESSE 



PREMIÈRE PARTIE 



PROMENADES IMPROMPTUES 

\ Juillet 19U 



1. — Grenade. 

Sur les carpettes épaisses, un trottis flou. 
Puis, la porte; — je ne Tentends pas, je la de- 
vine : entr'ouverte à peine, d'un doigt craintif, 
mais expert, ... et déjà refermée. . . — tout doux. . . , 
tout doux.... 

Quelqu'un est sorti de ma chambre, sans plus 
de bruit qu'une souris. Moi, je dors : procédé 
le plus élégant pour s'épargner l'un à l'autre le 
cérémonial un peutrop convenu des adieux ma- 
lutinaux, entre dame et monsieur qu'ont réunis, 
pour dormir ensemble, — dormir?... très peu,.. 
— leurs curiosités réciproques et la complicité 
d'un palace sourd et muet. ... 



16 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Au fait, ceci est un palace. Voire, un palace 
moins laid que de règle; — moins laid, plus 
absurde : on Ta bâti, de Tautre côté du ravin 
de Wellington exactement en pendant de 
l'Alhambra ; de l'Alliambra, merveille des mer- 
veilles de la merveilleuse Espagne ! de TAlham- 
bra, ce haremlick, cette rouge, et chaude, et 
profonde, et voluptueuse alcôve, dans quoi les 
Khalifes Omnayades,' Sultans d'Afrique et Sul- 
tans d'Espagne cachèrent, cinq siècles durant, 
leurs amours.... 

Moi, Jean Folgoët, — Folgoët, le musicien- 
chimiste... ne cherchez pas! vous ignorez sûre- 
ment! — j'ai tort, d'ailleurs, de m'indigner, 
puisque j'habite le palace, et jouis de l'Alhambra ; 
le tout par ordre de la Faculté (la Médicale, 
autrement dit la Malfaisante), qui me découvrit 
cet été je ne sais combien de neurasthénies à 
noms je ne sais combien de fois germaniques. 
Cela ne pouvait se soigner que très loin de 
Paris, et sous condition, plusieurs mois durant, 
de ne toucher ni cornues ni éprouvettes. Méde- 
cine pour médecine, — - celle-là ne m'a pas 
encore tué... ma foi! je m'attendais à pis.... 

Et voilà quatorze jours que j'ai quitté Paris; 
— quatorze : 14 juillet-28 juillet. 

Lpnguets, ces quatorze jours! Encore que ceci 
ne soit pas le vestibule de l'enfer.... 

On s'y amuse même. — Tenez! avant-hier, 



PROMENADES IMPROMPTUES. 47 

d'une seule traite, départ à 7 heures du matin, 
retour à 8 heures du soir, j'ai trotté à dos 
de mulet du palace à la Sierra-Nevada et de, la 
Sierra-Nevada au palace : douze heures cin- 
quante de rochers raboteux, grillés ; dix minutes 
de neige éternelle... (une façon d'omelette sibé- 
rienne : un sorbet pris entre deux moitiés de 
soufflé).... Les sorbets incitent au flirt... cha- 
cun sait ça... 

Or, nous étions plusieurs habitants du palace 
à chevaucher la Sierra Nevada, en caravane.... 
Vous voyez ça d'ici? Cook's and C^, tout craché! 

... Bien entendu, des amazones: un mélange 
de sexes harmonieusement dosé.... 

Mon mulet s'en vint insinuer des choses dans 
l'oreille de la mule, sa voisine.... La dame qui 
montait la mule et le monsieur qui montait le 
mulet ne pouvaient décemment moins faire 
que de suivre un si bon exemple... ils ont 
suivi.... 

Nous avons suivi. ... 

Conclusion : quelqu'un, tout à l'heure, est 
sorti de ma chambre..., 

Ceci pour expliquer cda. Un point, c'est tout. 

Et, dans ma chambre, nxçiintenant, une senteur 
complexe flotte, s'agite et tournoie dans lapé- 
nombre : jeunesse fraîche... chair chaude,. 



\ 
\ 



\ 



\ . z' 



18 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

chaudement caressée... avec je ne sais quelle 
touffeur d'Orient, d'Asie, qui enveloppe, lie, 
amalgame.... Viennoise, la dame : les Turcs 
ont passé là... ses grand'mères.... J'imagine 
l'odeur sui generis des harems : un quart brioche 
qui sort du four, un quart encens, un grand 
quart vanille, un petit quart poivre très pimenté. 
Ma chambre est une cassolette. — Trop de par- 
fums. — Si je me laissais aller, je ne m'en dépê- 
trerais plus. Et je resterais dans ce lit, — sur 
le dos, tête renversée, jambes molles, bras 
épars, jusqu'à midi... et il n'est probablement 
pas sept heures... 

Au fait..', n'est-il pas sept heures?... Pro- 
blème!... Je consulterais bien ma montre... 
mais je ne me souviens absolument pas du 
réceptacle dans lequel j'ai dû la déposer hier 
soir... et, par contre, je me souviens très bien 
d'avoir dédaigné de la remonter..., nitchevo!... 
consultons le soleil.... 

La fenêtre est ouverte, mais les volets sont 
clos, et les rideaux fermés. — J'écarte ceux-ci, 
je repousse ceux-là et le soleil entre. Il entre 
même brutalement. 

Qui n'a pas vécu en Afrique, ou sur les sierras 
andalouses, ignore la glorieuse majesté du soleil 
de Grenade. Je ne sais d'ailleurs pas deux soleils 
au monde qui soient pareils. Celui d'ici ne res- 
semble donc à aucun autre. C'est un des plus 



PROMENADES IMPROMPTUES. 19 

superbes qu'on puisse imaginer. Il est aux cou- 
leurs d'Espagne : jaune et rouge ; puissant, mais 
bienveillant ; pas du tout meurtrier, à la façon du 
soleil ultra-violet de Singapore ou de Saigon ; 
au fond, un brave homme de soleil, mais d'appa- 
rence littéralement formidable. Même après qua- 
torze jours, j'en reste encore, chaque matin, 
étonné, foudroyé. — Il vient d'envahir toute la 
chambre ; il l'emplit; les quatre murs de chaux 
bleue sont maintenant couleur de neige, et la 
poussière du plancher (balayé le moins possible), 
scintille, mordorée, magique. 

Elle a, pardieu! bien raison, la femme de 
chambre, d'être très sale!... 

Je m'accoude au balcon : — A mes pieds, très 
bas, le ravin de Wellington allonge sa forêt bri- 
tannique, ormes et frênes, pressés. Par delà, 
la montagne maure raidit ses flancs, fauves 
comme une peau de lion. Et l'Alhambra la cou- 
ronne. 

L'Alhambra : diadème de murailles nues, sans 
rien dehors qui brille : les pierreries sont 
dedans, — cachées : salles, alcôves, cours, fon- 
taines, tout ce qu'entassèrent de merveilles, 
dans le dernier palais de leur dernière capitale 
d'Europe ces Khalifes Omnayades, les derniers 
Khalifes d'Occident : merveilles de pierre, mer- 
veilles de marbre, merveilles d'albâtre, mer- 



20 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

veilles de cèdre, merveilles d'ivoire, merveilles 
d'écaillé, merveilles de mosaïque, merveilles de 
faïence : tout ce qui s'appelle : la Cour des 
Lions, la Cour des Myrtes, le Divai^ des Ambas- 
sadeurs, la tour de la Captive... — toutes ces 
perfections absolues que, seuls, des musulmans 
pouvaient réaliser, parce que pour eux seuls, le 
temps n'est rien... Ah! la victoire de Charles 
Martel, à Poitiers, nous a probablement coûté 
très cher!... 

Moi, j'admire la muraille nue, derrière quoi 
sont tant de splendeurs. Cela barre tout l'hori- 
zon, d'est en ouest; c'est abrupt, rêché, mono- 
tone; les bâtisseurs ont suspendu leurs pier- 
railles entre le ciel indigo et les arbres noirs : 
des hêtres, des frênes, des ormes de Welling- 
ton... Comme ce pays vous prend vite, vous 
conquiert et vous attache! Je pense aux derniers 
gentilshommes maures, qui, tous, quand ils 
évacuèrent la ville, emportèrent en Afrique la 
clé de leur maison d'Europe. Et, à cette heure 
encore, leurs petits-neveux gardent toujours 
cette clé, comme nous gardons, nous, nos par- 
chemins, nos lettres de noblesse, nos livres 
d'or.... Et peut-être même ont-ils encore la foi, 
et croientr-ils rentrer dans leur villle, le jour que 
l'Islam réalisera enfin sa devise : Donec implcatur! 

S'ils ont la foi, tant mieux! Moi, qui ne l'ai 
pas, que ne donnerais-je pour l'avoir!... 



PROMENADES IMPROMPTUES. 21 

La huerta grenadine sent bon. Le soleil a 
fait toutes les choses odorantes, — les plantes 
et les arbres, la terre chaude d'en bas, et la 
fraîcheur alpestre qui tombe de la sierra. J'ai 
envie de chanter, de chanter comme Hunding : 
— Femme! ici, la viande du soir! 
Puisque le soir est devenu matin, sonnons 
pour le chocolat. 

Très vite, — vitesse d'Espagne, s'entend! — 
le chocolat arrive, au bout des bras un peu 
tremblottants du vieux maître d'hôtel de l'étage : 
un comte Almaviva, et plus majestueux, avec la 
barbe de son trisaïeul, et lés yeux de son bar- 
bier — Figaro, des yeux de vif argent. 

— Eh bien, Ambroise, quoi de neuf? Fichtre ! . . . 
vous avez l'air ce matin, plus diplomatique en- 
core que d'ordinaire ! . . . 

Il me considère, ses sourcils en accent circon- 
flexe : 

— Comment ? quai de neuf? Monsieur me de- 
mande.... Ah ! non !... Monsieur m'excuse, mais 
j'ose dire respectueusement à Monsieur, que 
Monsieur me fait monter à une haute échelle ! 
Monsieur ne saurait pas qu'hier l'Autriche a en- 
voyé un ultimatum à la Serbie?... 

— Ma foi non! je ne sais pas. Et je ne vois 
d'ailleurs pas en quoi cet ultimatum, puisqu'ulti-* 
matum il y a, peut me faîr^ chaud ou me faire 
froid? 



22 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Monsieur ne croit pas qu'un ultimatum ?... 
ultimatum!... ultimatum.... Si la guerre éclatait, 
par exemple ? 

— La guerre? mon pauvre Ambroise!.. je 
vous en conjure, ne dites pas d'absurdités! si 
mon chocolat en passait de travers, quelle res- 
ponsabilité serait la vôtre!... 



2. — Grenade encore. 

La salle à manger du palace : faux Louis XVI, 
tartiné d'un rien de marmelade mauresque. 

Je dîne à ma table accoutumée, seul. Seul, 
comme d'habitude. Il y a beaucoup d'années 
que je dîne ainsi, et que je fais ainsi, — seul, 
très seul, et toujours seul, toutes les petites cor- 
vées dont la somme constitue la vie. — Les occa- 
sions de vivre à deux m'ont manqué. Ou, plutôt, 
quelque chose, en travers de mon chemin, s'est 
dressé, qui m'a détourné de toutes les occa- 
sions.... 

Quelque chose : par exemple, un visage de 
femme rencontré, par hasard, au coin d'un salon, 
et qu'on a regardé trop longtemps, et trouvé trop 
beau, trop mystérieux, trop divin. Si bien qu'on 
n'a plus rien désiré au monde que ce visage. 

Quand ces sortes d'accidents tombent sur un 
homme très civilisé, et qui a dépassé la trentaine, 



PROMENADES IMPROMPTUES. 25 

il y a beaucoup de chances pour que sa vie s'en 
trouve bouleversée de fond en comble, sans 
remède et à tout jamais. 

Je dîne donc seul, et suffisamment en retard. 
La salle à manger est déjà pleine, ou presque. 
Je m'assieds. Ma table de solitaire est dans l'em- 
brasure d'une baie, large ouverte. A ma gauche, 
c'est un ruissellement de lumières, de cristaux, 
d'argCHteries, d'épaules nues, de plastrons étin- 
celants. A ma droite, la montagne nocturne et 
l'Alhambra, bleu sur bleu, se découpe sur le 
ciel endiamanté. Contraste brutal. J'ai déjà vu, 
dans ce goût, un train de luxe, tout éblouissant, 
stoppé au plus épais des vieilles landes de Gas- 
cogne. Rien de plus beau! — Et j'avais tort de 
me plaindre tout à Theure : la civilisation a de 
bons côtés ! . . . 

* Tout de même, il est trop tard. Le maître 
d'hôtel, bouche pincée — on ne dîne pas à des 
heures comme ça, voyons ! — m« prévient d'au- 
torité — histoire de marquer le coup : 

— Monsieur n'aura pas de truite au bleu : la 
dernière « marche » déjà. 

Déplorable ! — Je me ferai tout de même une 
raison, — assez facilement. 

Je ne suis pas le dernier, d'ailleurs : voici ve- 
nir, du fond de la grande entrée, qui donne sur 
la terrasse, ma... complice... d'hier, et de cette 



^ 
/ 



24 LÀ DERNIÈRE DÉESSE. 

nuit, et de ce matin. — Le salut dont elle me 
gratifie au passage est une perfection de mon- 
daine indifférence. 

Comme les femmes sont bien élevées en cet 
an de grâce 1914!... • 

Et, que vous disais-je! la civilisation a de 
bons, d'excellents côtés : — Un simple exemple 
pour preuve, mon exemple à moi : n'ai-je pas 
un sort plus enviable que le chasseur d*ours ou 
d'aurochs, mon ancêtre?... Incontestablement 
ce chasseur-là n'avait pas de nerfs... je veux 
qu'il n'en souffrait pas. Moi je souffre des miens; 
mais guère. Lui, par contre, vivait dans l'anxiété 
perpétuelle du lendemain. Il souffrait durement, 
j'imagine. Moi, je ne souffre pas : car cette 
anxiété, je ne l'ai plus : le labeur de ses petits- 
fils, mes arrières grands'pères, m'en a délivré. 

Elle a d'admirable^ côtés, la civilisation. J'ou- 
blie bien allègrement tout ce que je lui dois de 
menus avantages et d'agréables douceurs* Me 
voici libre, dégagé de toutes angoisses, de 
toutes inquiétudes mêmes. J'ai mené, quarante 
et des années durant, la vie qu'il m'a plu de 
mener. J'ai été, successivement marin, — parce 
que le caprice m'en avait pris, — puis chimiste 
et musicien, — parce que la fantaisie des accords 
et le goût des réactions m'étaient venus ; — et 
tout cela, à qui dois-je en rendre grâce? à qui, 
sinon à la civilisation même? C'est elle qui m'a 



PROMENADES IMPROMPTUES. 25 

bel et bien permis de choisir la pierre qu'il me 
plaisait d'apporter à la nouvelle tour de Babel 
que les hommes d'aujourd'hui ont entrepris de 
rebâtir sur les ruines encore poudreuses de 
toutes cglles qu'avaient essayé de hausser jus- 
qu'au ciel les civilisations qui ont précédé la 
nôtre, et qui sont mortes avant d'achever seule- 
ment le premier étage ! -i 

La nôtre, nous saurons la bâtir plus haute. 
— Qui donc, en effet, nous détri^ait, nous, les 
Civilisés d'aujourd'hui, puisqu'il n'y a plus de 
destructeurs, puisqu'il n'y a plus de Barbares, 
puisque la planète entière est civilisée, civilisée 
tout à fait? Babylone, Thèbes, Athènes, Rome 
sont tombées, parce que, a\i delà de leurs fron- 
tières, il y avait des terres inconnues, et des 
hommes inconnus, d'une barbarie inconnue, 
lesquels hommes, à peu près une fois par dix 
dix siècles, surgirent, et se ruèrent, et firent 
table rase de tout ce qu'on avait édifié sans 
prévoir qu'ils existaient. Qui surgirait, aujour- 
d'hui, contre Paris, Londres, Berlin, New-York? 
serait-ce la tribu des Indiens Tobas, qui végète 
en Amérique du Sud? ou la poignée des Tatars 
du Turkestan? ou la horde des Sheshahelis, les 
mangeurs d'hommes, qu'on croit être la dernière 
des ordures du centre de l'Afrique? Rions-en, 
mes frères civilisés! ~ Pour que mourût .aujour- 
d'hui notre présente et notre totale, et, si j'ose 

2 



26 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

dire sphérique civilisation, il faudrait qu'elle se 
suicidât.... 

Tiens? qu'est-ce qu'il peut bien fiche à cette 
heure-ci, dans la salle à manger, le portier du 
palace?... Ah bah? c'est à moi qu'il en veut?... 

— Une dépêche urgente pour monsieur le 
comte.... 

(Il faut avoir trois cent mille francs de ren^e 
pour porter sans ridicule un titre de noblesse, 
ô l'heure qu'il est. Ce pourquoi je m'appelle 
Jean Folgoët, tout court. Mais allez donc em- 
pêcher un Andalou d'arrondir sa bouche pour 
articuler ces mots magiques : « monsieur le 
' comte ! » ) 

Sans discuter, j'ouvre mon télégramme, et, 
d'abord, je saute à la signature : P.... L.... 

P.... L... ne me pardonnerait pas d'écrire ici 
son nom entier! Sa fierté ombrageuse n'auto- 
rise jamais ses débiteurs à reconnaître leurs 
dettes au plein soleil. Et je suis, moi, des débi- 
teurs de P... L.... Et je tiens à proclamer ma 
dette. Il me faut donc ne pas nommer mon 
créancier. 

J'ai des amis. Peu : le nom vaut qu'on ne le 
gaspille pas. Un ami, à mon sens, c'est un 
homme ou une femme, à qui j'ai donné, -p 
donné, pas prêté I — mon cœur. Sans restric- 
tion, sans limite, et pour toujours. Même si mes 
amis cessent de m'aimer. Moi, je continue. 



PROMENADES IMPROMPTUES. 27 

D'abord, j*ai donné, n'est-ce pas? ce qu'on 
donne, ,1e reprend-on? Ensuite, si mes amis ne 
m'aiment plus, c'est qu'ils se trompent ou qu'ils 
se sont trompés. Pourquoi en voudrais-je à des 
êtres humains d'une erreur? 

Non. Mes amis sont et seront mes amis jus- 
qu'à la fin, jusqu'à la mort. Il suffit qu'ils 
m'aient, une fois, eux con\pie moi, donné leur 
cœur en tout abandon, entièrement, et qu'ils 
aient cru que c'était pour toujours. 

Il va de soi, que dans cette amitié-là, — mon 
amitié, à moi, — rien ne compte, hors s'aimer : 
services donnés ou reçus, dévouements prodi- 
gués, dangers qu'on se vole l'un à Tautre? — 
petite bière! C'est instinctif, sans plus. Et le 
plus heureux, heureux tellement plus, est-ce 
celui qui reçoit? qui le croirait, tant pis pour 
lui : il ignore l'amitié! 

Et j'aime mes amis, moi, — combien sont-ils, 
tous? sept, ou huit? six peut-être... — je les 
aime et je leur voue ma vie, non pour ce qu'ils 
m'ont fait eC me font, mais pour ce qu'ils me 
sont. 

P... L..., c'est autre chose : — Autre chose 
qu'un ami. Autre chose qu'un frère aîné. Autre 
chose qu'un père : — Un Tzeu^ f-J-) (*). J'emploie 

1. Tzeu (-J- en chinois mandarin : fils ; élève ; celui qui 
apprend ; celui qui a appris, qui sait ; maître ; philosophe. 
Le caractère exprime l'idée d'un homme courbé ^ J ) sur 
sa table ,— -) écrira. 



28 LA DERNIÈRE DÉESSE 

le mot chinois, parce que le mot français n'existe 
pas. Un maître, un guide, un tuteur. Le chêne 
autour duquel s'accroche et s'enroule le lierre. 
L'être supérieur qui, de Tenfant qu'ont fait ses 
père et mère, qu'ont instruit ses pédagogues, 
qu'ont éduqué ses précepteurs, fait, comme une 
fée par là vertu de sa baguej^te, un homme. 
8... ,L... m'a pris jeune marin, amoureux de 
musique, curieux de force choses qu'il ignorait. 
Il les apprit pour en parler, pouren causer avec 
moi. Il y devint un maître. II ne m'humilia 
jamais d'une leçon. Il ne m'infligea jamais un 
conseil. Il respecta rigoureusement ma volonté, 
même quand elle me menait à l'erreur. Il ne 
m'en détournait même pas : il était alors seule- 
ment triste et cette tristesse m'évita tant 
d'écueils que je ne sais ni ne saurai jamais lui 
faire comprendre à quel point l'élève, moi, sera, 
sa vie durant, à genoux devant lui, le maître. 

Il me sait malade, ici. Que me veut-il aujour- 
d'hui^ pourquoi me télégraphier ici?... dans 
cette retraite, dans cet « isolement » que les 
médecins m'ont imposé, très impérieusement, 
comme l'indispensable et seul remède à mon 
dégoût de vivre... ils appellent ça neurasthénie^ 
les morticoles!... ils compliquent même le nom 
d'autres mots, sonores et sauvages : cijclosthé- 
nie,..^ dysmnësie... j'en passe... et j'écorche pro- 
bablement N'importe! ils nomment très bien. 



PROMENADES IMPROMPTUES. 29 

les- morticoles. Ils nomment même ^trop bien 
pour guérir : guérir, ils ne savent pas. On ne 
peut pas savoir tout. 
Je lis : 

— « Honorablement votre présence Paris indis- 
pensable. Profonde tendresse. Pierre, » 

Ah? 

— Non, maître d'hôtel : pas de dessert! Mon- 
régime, vous savez.... 

Et je me lève.... 

Dans le hall, autour d'un télégramme affiché, 
il y a foule. Je joue des coudes, pour lire : 

L'Autriche^ ce soir^ a déclaré la guerre à la 
Serbie 

En 1914?... çà, par exemple!... Allons donc! 
j'ai la berlue! — Ou alors, c'est que je me suis 
trompé, c'est que j'ai rêvé, toute ma vie durant, 
et que je me réveille, ce soir, moins vieux que 
je ne croyais d'au moins un siècle ou deux.... 



3. — Sleeping, 

Décidément, l'invraisemblable a chance d'être 
vrai. — Lui seul, peut-être... 

Impossible à nier : ceci est une cabine du 
Sud-Express, ceci, qui m'entoure. Et cela, cela 










30 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

qui me fait vis-à-vis, est mar secrétaire, made- 
moiselle Claudine, qui, ce tantôt, m'a supplié 
de remmener, pour qu'elle pût revoir, avant la 
mobilisation générale (si mobilisation il y a! je 
continue de n'y pas croire une seconde), son 
fiancé, un bel officier de chasseurs à cheval dont 
j'ai maintes fois admiré la photographie coni- 
plaisamment exposée, très en évidence, sur la 
cheminée de ma dite secrétaire.... Cela n'était 
pas pour me déplaire ; on ne sait jamais, en 
pareille aventure, ce qu'imagineront d% faire, aux 
passages des frontières, les gendarmes neutres : 
pour franchir sans encombre l'étape Irun-Hen- 
daye, j'ai trouvé fort à propos d' « enlever » 
- mademoiselle Claudine, — fort jolie fille, au sur- 
plus, et désirable à souhait. Pour plus de vrai- 
seniblance, j'ai abandonné nos bagages à la 
grâce de Dieu, et à la bonne foi du palace, qui 
me les renverra... ou ne me lés renverra pas... 
plus tard... un peu plus tard, très peu!... Cette 
plaisanterie-là ne peut pas durer plus de quinze 
jours.... On nous prendra donc pour deux amou- 
reux en rupture de ban. Nous avons ainsi quel- 
ques chances de franchir l'obstacle-frontière sans 
encombre, mademoiselle Claudine et moi, et de 
rejoindre, elle, son fiancé, moi, l'embarquement 
que la rue Royale, j'imagine, me fournira, au cas 
improbable, extravagant, fou, d'une bagarre 
européenne : l'Autriche entraînant l'Allemagne, 



PROMENADES IMPROMPTUES. 51 

rAUemagne une Bulgarie quelconque ; la Serbie 
entraînant la Russie, la Russie la France, la 
France T Angleterre.... C'est d'ailleurs trop 
absurde, dès qu'on y songe une minute : des 
dizaines de millions d'hommes robustes et sains 
s'entremassacrant, parce qu'il a plu à je ne sais 
quel fanatique, — et on affirme que ce fanatique- 
là ne serait pas même serbe! — d'assassiner je 
ne sais quel archiduc autrichien? — N'empêche 
que, puisque c'est tout à fait absurde, cela 
cesse d'être tout à fait impossible.... Par con- 
séquent... 

Et le Sud-Express roule ; vers Madrid d'abord; 
puis par Avila et Burgos ; puis vers Irun, puis 
vers Paris, par Bordeaux, Tours, Orléans... 
Paris... où je saurai tôt ou tard ce dont il re- 
tourne.... 

Grenade-Paris. — Oh! je connais l'itinéraire : 
— Messieurs les voyageurs sont priés d'admirer 
principalement, au passage, la sierra Guadar- 
rama, puis les forêts de pins du duc de Médina 
Cœli, puis la Cantabrique navarraise, puis.... 
Moi, j'ai tout admiré déjà, — plusieurs fois. 
Mais je manquerais à tous mes devoirs si je ne 
signalais pas, au furet à mesure, à mademoiselle 
Claudine, toutes ces choses obligatoirement 
admirables.... 



32 LA DERNIERE DÉESSE. 

J'y manquerais d'autant moins que, très sin- 
cèrement, j'admire moi-même tout de bon : 
j'aime passionnément l'Espagne, l'Espagne 
toute, sans exception, sans restriction.... 

Et le Sud-Express se traîne, à quelque trente 
-deux kilomètres à l'heure; cela, d'ailleurs, n'est 
pas une infériorité à mes yeux : — TEspagne, 
pompeuse et lente; la Turquie, grave et douce, 
continuent d'être, elles deux, deux derniers 
paradis terrestres que n'a pas envahi le microbe 
des danses de Saint-Guy, le microbe des agita- 
tions frénétiques et stériles : on n'y éprouve pas 
lé besoin stérile de courir éperdument de droite 
à'gauche, de gauche à droite, d'avant en arrière, 
d'arrière en avant, — sans savoir pourquoi, sans 
rime ni raison, on n'y supprime pas la seule 
jouissance tout à fait bonne que nous offre la 
vie : la jouissance de l'immobilité, du loisir, du 
repos ; le farniente, que d'aucuns nomment 
nirvana — 

Si je m'en tenais là?... Hein? parlez-moi d'un 
musico-chimiste, pour rêver aux corneilles!... 

Et le Sud-Express, essoufflé, s'arrête en plein 
désert; pourquoi? jene sais; lui non plus, et je 
continue de rêver.... 

Hier, là-bas. Aujourd'hui, là, entre Avila et 
Burgos : Madrid est déjà loin derrière...; 



PROMENADES IMPROMPTUES. 53 

« 

Zut ! . . . L'Europe, en vérité, mène ses affaires trop 
vite.... 

Mademoiselle Claudine, elle, ne, rêve pas : 
dûment grisée par deux gorgées de Pedro Ximé- 
nès, elle cabriole d'une banquette à Tautre, et 
m'appelle par mon prénom. La pauvre petite, au 
départ, était tellement effondrée que je l'ai fait 
boire ces deux gorgées-là, craignant une syn- 
cope dans le dining-car. Ai-je été trop loin? 
Deux gorgées, c'était peut-être une de trop.... Il 
doit y avoir de ma faute ! . . . 

(Notez qu'à l'état normal, cette enfant rendrait 
des points, quant à la sagesse, à plusieurs images 
de première communion.... Malheureusement, à 
l'état présent...). 

Nul doute, il y a de ma faute!.., meâ maximâ 
culpâ!.,,. Soyons donc indulgents.... Nous en 
serons quittes pour ne pas dîner, voilà tout : le 
dining-car est beaucoup plus impossible main- 
tenant que toiit à l'heure.... 

Les lits. Le couvre- feu. 

— Monsieur, j'ai très peur la nuit quand je 
dors toute seule... est-ce que vous permettrez 
que je laisse |a porte de communication entr'ou- 
verte entre votre cabine et la mienne ? 

— Oh, mademoiselle ! ... et les convenances ?. . . 
Et puis, moi, j'ai très peur quand je dors dans une 



À 



,\ 34 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

chambre dont la porte n'est pas fermée!... 
Alors, excusez-moi.... 

Je m'enferme. J'éteins les lampes; et je baisse 
les glaces....Trèsvaguement j'aperçois le profil, 
— bleu de Prusse sur outremer, — des grands 
pins, plantés par le duc de Médina Cœli, et qu'il 
nomme sa forêt, pompeusement. Ils sont telle- 
ment espacés, ces rtobles pins, que le soleil 
d'Espagne a toute licence d'entrer comme il 
veut, dans cette forêt ducale, ni plus ni moins 
que dans les plaines nues, ses voisines!... 

Et chaque tour de roue me rapproche de 
Paris... me rapproche, par conséquent, d'un 
certain visage... dont je vous ai parlé.... Et j'ai 
beau faire, et j'ai beau dire, je ne pense qu'à 
ce visage.... 

Tout de même!... si je m'en suis écarté, il y a 
quatre semaines, ce n'a pas été sans cause, 
probablement?... Or, je n'ai jamais été un amant 
encombrant, je vous en donne ma parole. Je ne 
suis pas de la race des Barbe-Bleue. Je ne 
sais pas, je n'ai jamais su, jaipais je ne saurai, 
..quand elle rentre, inspecter ma maîtresse des 
pi^ds à la tête, ni lui poser cette question, imbé- 
cile plus encore que vile, et vile beaucoup plus 
que le mensonge qu'elle provoque : — « D'où 
viens-tu? » 

Non. J'af mieux aimé, toujours, être volé 



PROMENADES IMPROMPTUES. «S 

t 

qu'avare. J'ai toujours eu Forgueil qu'il faut 
avoir; et celles qui m'avaient vu pleurer de joie 
entre leurs bras ne m'ont jamais vu, ne me ver- 
ront jamais pleurer de souffrance à leurs genoux. 
On m'a supplié, quelquefois. Je n'ai supplié 
personne. — Et personne ne supplierait Ça, 
j'en réponds. 

11 faudrait être plus mauvais soldat que je n'ai 
été ; — que je suis encore. — Il faudrait ignorer 
qu'il est, dans tous les cas, pour tout homme 
digne du nom d'homme, une retraite sûre contre 
l'amour, — six planches de sapin, convenable- 
ment menuisées. — Cela peut servir, le jour où 
l'on se découvre, à l'improvisl^, des genoux 
fléchissants I 

Mes genoux n'en sont d'ailleurs pas là ! tant s'en 
faut!... las, peut-être... douloureux, oh! oui.... 
Bref, si j'ai quitté Paris, et mis huit cents lieues 
entre ma maîtresse et moi, c'est que j'ai flairé 
venir des... des choses... qu'il n'est pas très... 
honorable... pour un amant, de découvrir, quand 
il ne se sent pas tout à fait résolu à prendre, le 
cas échéant, l'attitude et à faire les gestes que 
commande la dignité.... 

Aujourd'hui, par guigne, voici que je n'ai plus 
le choix, du meilleur ou du pire...."^ 

La forêt du duc de Médina Cœli fuit toujours, 
d'ouest en est, plus floue, plus diaphane d'heure 



36 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

en heure, jusqu'à devenir un fantôme de forêt, 
au fur et à mesure que la nuit s'avance et s'as- 
sombrit. 

Elle est meilleure voyageuse que moi, la jeune 
Claudine, ma secrétaire: elle dort, dans sa 
cabine verrouillée, — verrouillée par moi; — elle 
dort, paisible comme une petite fille qu'elle est, 
et j'entends sa respiration, lente et régulière, 
sage, enfin ! Le Pedro Ximénès a fini par opérer 
comme j'espérais. . . . 

Moi, je n'ai pas plus envie de doripir que de 
me loger une balle dans la tête. J'en ai même 
beaucoup moins envie.... 

Il y a quatre semaines, j'ai quitté Paris, brus- 
quement, vous savez pourquoi.... Aujourd'hui je 
reviens, à l'improviste... à l'improviste!... quelle 
imprudence!... 

Il fait irréprochablement beau. Le ciel espa- 
gnol, — encore presque africain même ici, passé 
Burgos! — s'est mis en coquetterie d'étoiles. 
Une paix souveraine, impérieuse, si j'ose dire, 
ruissellede tout le firmament sur toute la terre. 
Et c'est là-dessous que des hommes, plus stu- 
pides encore que méchants, ont osé, hier ou 
aujourd'hui, parler de guerre? Plusstupides que 
méchants, certes! mais plus malfaisants que 
stupides, s'ils aboutissaient à quoi que ce fût! 



PROMErSJADES IMPROMPTUES. 37 

Et, malgré moi, je compte sur mes doigts: 
Allemagne, soixante-dix millions ; Autriche, cin- 
quante millions; France, quarante; Russie, cent 
vingt; total, combien? trois cent... non: deux 
cent quatre-vingt millions d'êtres, lesquels, à 
raison de six ou sept combattants pour cent, 
donneraient tout bonnement vingt millions de 
soldats, dont le tiers peut-être resterait sur le 
carreau*. Belles funérailles, pour ce pauvre dia- 
ble d'archiduc; mais funérailles, s'il y a n'im- 
porte où, au ciel où ailleurs, des dieux à peu près 
justes, et à peu près attentifs aux affaires des 
hommes, funérailles qui risquent de coûter cher 
en plomb fondu et en huile bouillante aux fous 
furieux qui en auraient réglé l'ordre et la mar- 
che, sans oublier les victimes expiatoires et les 
pleureuses.... n 

Vingt millions de soldats, quelle démence ! Il 
a fallu l'avènement des démocraties, l'horreur 
républicaine des « prétoriens », la haine candide 
et comique, comique à en pleurer!' du pauvre 
peuple pour les « galonnards » et pour les traî- 
neurs de sabre ! il a fallu la passion têtue qui 
possède les illettrés de gérer soi-même leurs 
affaires publiques, de se commander à soi-même, 
de se gouverner soi-même, et surtout de se 
tyranniser entre soi, sans mesure ni équité, pour 

4. Il y est rcfeté. 



58 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

le plaisir, — et de croire que c'est ça, la liberté! 
— il a fallu tout ce tas de sottises pour en arri- 
ver à cette inexpiable idiotie: la nation armée! 
Nous y sommes : tout le monde soldat ! eCFa- 
rante absurdité, folie mortelle qui, obligatoire- 
ment, ne peut aboutir, la guerre une fois déclen- 
chée, qu'à ceci: l'arrêt brusque de la vie d'un 
peuple, privé d'un coupjde tous ses organes vi- 
taux, changés par la mobilisation générale en 
machines à tuer; et l'épuisement rapide de tout 
le capital ancestral, amassé, siècle après siècle, 
et légué à nous par tous nos pères, depuis 
l'homme des cavernes quaternaires, qui tua 
l'ours et le mammouth, jusqu'aux plus récents 
de nos surhommes, les Pasteur;s, les Branly, 
les Curie, qui achèvent la conquête du globe 
et savent le rendre, de jour en jour, mieux habi- 
table: plus sain, plus sûr, plus plaisant et plus 
beau. Merveilleuse Tour de Babel, — d'accord ! 
Mais où avais-je la tête, pour le croire, hier, 
plus durable que les Tours assyriennes ou ro- 
maines ? pour l'anéantir absolument, — totale- 
ment; pour n'en laisser subsister qu'un p5u de 
poussière, — si peu que les archéologues à venir 
n'oseront plus affirmer qu'il y vécut ou qu'il ne 
vécutv pas ici des hommes, que faudrait-il de 
temps, très peu, pourvu qu'on sût Femployejr 
bien méthodiquement, bien scientifiquen:ent à 
détrui^re au lieu de préserver, à se détruire au 



PROMENADES IMPROMPTUES. 59 

lieu de s'aider, à se haïr au lieu de... de se to- 
lérer... (il paraît que cette réduction de la ten- 
dresse : la tolérance, est encore au-dessus des 
forces humaines? pauvre Christ! c'est pour cette 
humanité-là que tu t'es crucifié ?) Oh ! il suffirait 
de trois ou quatre ans pour supprimer l'œuvre 
de trois ou quatre siècles! elle est en porcelaine, 
notre Tour! Un bon coup de marteau... et passez, 
muscade! nous nous ramènerions nous-mêmes, 
tambour battant, aux cavernes de l'ours, ' que 
monsieur notre grand'père eut tant de peine à 
déloger, pour prendre sa succession. 

La guerre d'autrefois, les guerres des xix*^, 
xviii*, xvii* siècles, qui s'en souciait? c'était 
affaire aux soldats, rien qu'à eux. Vainqueurs 
ou vaincus, les peuples, la paix revenue, ne s'en 
portaient guère plus mal. Pour que la France 
souffrit un tantinet des promenades militaires 
du Grand Roi, il fallut quelque trente-trois ans. 
Encore la famine était-elle infiniment plus dé- 
sagréable que la Hollande, l'Angleterre, l'Es- 
pagne et l'Empereur tous ensemble. Sous S. M. 
la République, troisième du nom, si par impos- 
sibilité, on se battait, ce ne serait plus armées 
contre armées, ce serait peuples contre peuples. 
— Que dis-je, peuples ! — Races; et pis encore, 
groupes de races : une moitié de l'espèce contre 
l'autre moitié ; l'humanité se déchirera soi- 
même ; se suicidant ! Le voilà bien, le suicide 



40 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

qui m'apparaîssait avant-hier comme la seule fin 
vraisemblable pour une civilisation trop large, 
et qui n'a rien épargné des cinq continents, et 
qui ne connaît plus ni frontières, ni Barbares.,.. 
C'est pardieu bien la chose, telle qu'elle peut, 
telle qu'elle doit advenir. — Eh! eh! une guerre, 
une guerre universelle qui serait un suicide, le 
suicide total du monde. — Pourquoi pas? Je 
commence à devenir nioins sceptique à l'endroit 
des possibles complications diplomatiques et 
militaires. 

Tiens? le Sud-Express s'est remis en marche, 
tout doux, tout doux, tout doucement. Pas 
impossible qu'un jour ou l'autre nous arrivions 
à destination.... / 

4. — Taxi-auto. 
Paris. La gare d'Orsay. 

Hier soir à la frontière d'Espagne, le sleeping 
nous a donné, gratis, la comédie. Je ne dormais 
pas, et j'arpentais, un peu nerveux, le couloir du 
train. Un officier des douanes s'en vint, beau- 
coup pour la forme, inspecter les voitures. 

Je fus à lui, et me fis connaître. Vous ai-je dit 
que, malgré ma démission de jadis, je demeure 
officier de marine?... lieutenant de vaisseau dans 
la réserve de l'armée de mer. 



N PROMENADES IMPROMPTUES. 41 

Je demandai donc à mon douanier: . 

— Est-ce que la guerre est déclarée? 
Il me réppndit : 

— Non, commandant: la guerre.... 

Et il n'eut pas le temps d'en dire plus long: 
Incontinent, à ce mot formidable : « la 
guerre... » à ce mot deux fois répété, le couloir 
s'était empli d'un jaillissement de femmes aux 
trois quarts nues, qui piaillaient comme des oisil- 
lons culbutés par une bourrasque. C'étaient 
des « ah ! » des « oh ! » des « Jésus ! « et des 
« maman ! » le tout ponctué de questions sau- 
grenues, de clameurs, voire de supplications, 
adressées tant au douanier qu'à moi, comme si 
nous y avions pu l'un ou l'autre quelque chose. 
Et cela dura bien d'Irun à Hendaye. 

Après quoi, la visite douanière terminée, l'or- 
dre régna derechef dans le Sud- Express, qui, par 
parenthèse avait pris maintenant sa vitesse fran- 
çaise, triple, ou peu sans faut, de l'espagnole. 

Et voilà qu'Austerlitz est passé. Et voilà les 
trottoirs d'Orsay. 

Holà? est-ce que je suis ivre ?... je n'ai pour- 
tant bu que de l'eau, mais voilà deux fois que 
j'entends un sous-chef, à casquette blanche, com- 
mander d'une voix très impérative : 

— Les hommes d'équipe, hep ! aux bagages 
des officiers d'abord. 






42 LA DERNIERE DEESSE. 

...« Des officiers, d'abord?.. » pas possible, on 
a changé la France pendant que je n'y étais pas. 

Tout de môme, il est positif que malgré la 
bousculade plutôt violente je n'éprouve aucune 
difficulté à trouver, pour mes valises, un porteur, 
et que ce porteur réprouve aucune difficulté à 
trouver pour moi, hors la gare, un taxi-auto. 

En route. Je baisse la glace et j'interpelle mon 
chauffeur. 

— Eh bien, mon vieux, la guerre est déclarée ? 

— Jamais de la vie, bourgeois, tout ça c'est 
des trucs à la manque pour nous en^bêter. 

— Pour vous embêter, vous? Qu'est-ce que je 
dirais alors, moi, qui viens de faire 2000 kilo- 
mètres justement rapport à ces trucs-là. 

— Je ne vous dis pas le contraire; seulement, 
tel que vous me voyez, hier soir j'ai compté 
quatorze francs de recette au lieu de quarante- 
cinq. C'est ma moyenne quarante-cinq. 

— Ah bah ? 

— Eh oui ! on a déjà réquisitionné les deux 
tiers des taxis. Alors, vous pensez!... le public 
y s'est dit comme ça : « Puisqu'il n'y a plus de 
voitures, il ne faut plus en prendre ». Et nous 
qui restons, nous roulons à vide.... 

Répercussion inattendue. 

Chez moi. 

D'abord, une baignoire. 



PROMENADES IMPROMPTUES, 43 

Ensuite, la rue Royale. \ 

Tiens, tiens, tiens? Y aurait-il quelque chose de 
changé dans le royaume de Danemark'! Voilà bien 
vingt ans que je connais le ministère de la 
Marine; voilà bien vingt ans que j'y entre 
comme dans un moulin... et, aujourd'hui, coup 
de théâtre : un factionnaire, Tarme au pied, sur- 
git, et m'arrête !... 

— Mon bon ami, je suis officier, et je viens 
chercher un ordre. Excepté ça, je ne tiens pas 
du tout à violer votre consigne. Dites-moi sim- 
plement où il faut aller.... 

Il met l'arme sur l'épaule, correctement*. 

— Capitaine*, à gauche : la salle d'attente. 

Un huissier, — que je connais... Oh! l'huis- 
sier que je ne connaîtrais pas, rue Royale!... il 
est encore à naître ! 

— Dites donc, Joseph, ne pourriez-vous pas 
faire passer ma carte à M. Féraldi? Je ne viens 
rien demander à personne : je viens chercher des 
ordres. 

Le sourire de cette bouche rasée !... ineffable l 

1. L'arme sur Tépaule, en 1914, était encore le salut 
réglementaire des hommes armés aux officiers subal- 
ternes. 

2. Tantôt capitaine, tantôt commandant, selon que 
Tinte rlo'.uteur sait ou ne sait pas que M. de Folgoët 
comm>ande le 624. L'auteur donne les raisons de cette 
différence, pages 84 et 85. 



^ 

/ 



44 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Faire passer votre carte, capitaine? il n'y a 
rien de plus simple ! mais des ordres ! si vous 
vous figurez que vous aurez ça !... 

Il y a bien quarante personnes dans la salle 
d'attente.. Je reçois donc quarante regards meur- 
triers quand Thuissi^er revient, m'appelant par 
mon nom, moi, le premier des quarante: — 
M. Féraldi vous attend, capitaine.... vous sa- 
vez où c'est? 

— Oh ! oui!.. 

La cour, traversée en oblique. Trois étages. 
(On n'a jamais balayé l'escalier depuis Colbert : 
Il paraît qu'à cause de je ne sais quoi le balayage 
est impossible. Ah ! celui qui vendra le minis- 
tère de la Marine à un hôtel anglo-américain, je 
lui vote une statue d'or pur sur la place de la 
Concorde) . 

Le couloir à main droite. La première porte à 
main gauche. Six marches à monter. Tournez 
à gauche. Trois marches à desce*ndre. Par file à 
droite. La cinquième porte. Halte! à gauche, 
front! — J'y suis. — Somme toute, l'huissier 
Joseph lui-même avait bien le droit de me de- 
mander si je savais encore où est le bureau de 
Féraldi. 

J'entre. Poignée demain : — Féraldi, grand 
chef de tout le personnel de la Marine, flotte, 
arsenaux, officiers, équipages, est un person- 
nage, courtois d'ailleurs et sympathique. 



PROMENADES IMPROMPTUES. 45 

Je le salue avec tout le respect correct. 

— Eh bien, cher monsieur? la paix ou la 
guerre ? 

Il sourit, tout à fait péremptoire : 

— Mon cher commandant, hier soir je vous 
aurais dit : « Je ne sais pas. » Mais ce matin, je 
vous dis au contraire : « Je sais », parce qu'en 
effet, je sais. Il sait que c^èst la paix. La paix sans 
aléa. 

— Oui? 

•^ Oui, mon cher commandant! Et il ne s'a- 
git plus de probabilités : nous tenons une cer- 
titude. 

— Bravo! Alors? dans ces conditions, je peux 
retourner d'où je viens?... je viens de Grenade, 
vous savez... j'y étais encore avant-hier 

Geste évasif : 

— Oui, évidemment... pas tout de suite pour- 
tant, bien entendu : attendez que les diplomates 
se" soient mis d'accord sur... sur la chose... le 
texte.... Il faut forcément quelques jours, vous 

— Je sais!... Au fait, d'hier à aujourd'hui, que 
s'est-il donc passé? 

— Il s'est passé que je n'ai pas dormi : soixante- 
quatre dépêches! toutes, tout à fait rassurantes, 
d'ailleurs : l'Autriche met les pouces. 

— Tiens? ça m'étonne... parce que... en y 
réfléchissant.... 



/ 



46 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Mais non'! ça ne doit pas vous étonner : 
l'Autriche n'existe pas du moment que TAlle- 
magne a bien voulu ne pas brouiller les cartes 

— C'est justement ça qui m'étonne. 

— C'est justement ça qui ne doit pas vous 
étonner !... Aujourd'hui l'Allemagne n'est sûre 
de rien..,. Demain, quand la loi de trois ans aura 
été abrogée, quand la révolution russe aura re- 
commencé, quand... dame! le Kaiser aura la 
partie belle... et il est peut-être bête, cet hom- 
me... mais pas au point d'engager la partie sans 
avoir en mains l'as d'atout quand il est sûr de 
le retourner à la prochaine donne... 

— Il n'y a pas que le Kaiser, il y a son fils... 
il y a la clique qui les entoure.... Ces hobereaux 
casqués pointu, qui ne savent rêver que plaies 
et bosses.... Une occasion de guerre, un bon 
casus belli, dans ce vilain monde-là, ça se 
prend aux cheveux, même si l'occasion n'en 
a qu'un... 

— On prend, — si on peut prendre!... Ils 
n'ont pas pris... donc... 

— C'est clair... donc... Tout de même.... 

— Tout de même, ce matin c'est la paix, 
sûre. Mon cher commandant, au revoir, et dor- 
mez sur vos deux oreilles. 

— Deo Gratins ! Mais il n'est pas encore midi ; 
ce n'est donc pas un lit que je viens deman- 
der...; surtout vous, qui en réclamez un avec tant 



PROMENADES IMPROMPTUES. 47 

de légitime énergie... Je ne suis pas cruel à 
ce point... Non : je viens uniquement demander 
un ordre.... ^ 

Les bras de Féraldi s'élargissent et montent 
au plafond : 

— Un ordre?.,, quel ordre?... 

— Un ordre de mise en route. La Marine est 
en retard de quarante-trois ans sur la Guerre : 
nous ignorons les carnets individuels, les jours 
et les heures de départ, etc.. Alors, en cas de 
mobilisation, où dois-je me rendre? 

— Je n'en sais absolument rien. Et naturelle- 
ment je n'ai aucun ordre à vous donner. 

— C'est un plaisir de causer avec un chef du 
personnel? Faut-il que j'aille demander au vice- 
amiral directeur? 

— Le vice-amiral ! il en sait encore moins que 
moi, voyons! Sérieusement, mon cher comman- 
dant, si, par extravagance, la mobilisation géné- 
rale est décrétée, allez où vous voudrez. On vous 
y emploiera toujours, soyez tranquille ! 

Je m'étais bien toujours douté que la France 
n'était pas exactement prête à cette tuile qu'elle 
refusait de croire près de choir... près, et 
même loin : la guerre. La guerre était impos- 
sible. On s'y préparait donc mollement, c'était 
inéluctable. Néanmoins.... 

Féraldi, imperturbable et ironique, me consi- 
dère : 



48 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Vous avez pourtant vingt ans de service !... 
ces choses-là vous étonnent encore? 

— Non. Le cas échéant, par quelle gare me 
conseillez-vous de partir, d'ami à aiiii? 

— Mon Dieu... vous êtes du port de Toulon, 
n'est-ce pas?... allez là-bas!... la ligne est d'ail- 
leurs sensiblement meilleure que les autres 

Au fait... si vous y tenez absolument... il reste 
des torpilleurs de réserve à pourvoir... Ça vous 
irait? 

— Tout m'ira. 

— Alors je tâcherai.... 

— Merci.... A propos, pour rallier mon futur 
bord... il va de soi qu'il ne saurait être ques- 
tion de frais de route ? 

— Dame non! pas en temps de guerre! 

— Heureusement que la paix est assurée!... 
que serait-ce si 'la guerre était probable!... 
Enfin!., bonsoir, cher monsieur. 

— Mon cher commandant, bonsoir et bon 
voyage. 

Derechef le trottoir de la rue Royale. 

— Quelle drôle d'idée j'ai eue, aussi, d'aller 
chercher mes tuyaux dans un ministère!.. Si 
j'allais plutôt ta ter les rédacteurs de n'importe 
quel grand quotidien? il me souvient que j'a- 
dresse des chroniques pseudo-scientifiques et 
des critiques soi-disant... non! prétendues mu- 



PROMENADES IMPROMPTUES. 49 

sicales (ce n*est.pas moî qui prétend ça!) à cinq 
ou six canards.... 
ChaufTeur! 200, rue de Richelieu. 

La petite antichambre que toute la planète 
connaît; et rimmuable valet de pied qui, de mé- 
moire^ d'homme, ri'a jamais déserté la petite 
antichambre. 

Il s'empresse : 

— Ah! monsieur de Folgoët!... vous venez 
voir le patron? 

— Non mon vieux, on ne dérange pas Tamiral 
quand il y a cyclone!... le chef d'état-major 
suffit en cette occurence. Il est là, le chef d'état- 
major? c'est le secrétaire général que je veux 
dire?.... 

— Pour vous, monsieur de Folgoët, M. Presles 
y est toujours! 

Jean Presles, secrétaire général du Papier 
de PariSj est infiniment trop connu pour que je 
me permette de le présenter à des compatriotes 
de son papier. Sa cordialité brusque n'a 
d'égal que son intelligence et la sûreté de son 
flair. 

— Tiens! c'est vous? je vous croyais au fin 
fond de l'Espagne.... J'ai bien signé vos passes, 
il y a trois semaines, que diable? 

— Mais ouil et j'étais là-bas. Mais un valet 
de chambre m'a affirmé, là-bas, que la guerre 

3 



50 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

allait éclater. Vous comprenez, un ralet de 
chambre... ça n'est pas rien... Rue Rojrale, par 
contre, on vient de m'affirmer que la paix était 
restaurée définitivement! Presles, qui a raison? 
le ministère, ou le valet? — Votre avis à vous ?.. 
Presles éclate de rire : 

— Mon pauvre vieux! ce n'est pas de Gre- 
nade que vous tombez, c'est de la lune!... 
Voyons ! vous n'êtes pourtant pas tout à fait 
bête!... Il n'y a qu'à réfléchir une minute: à 
l'heure actuelle, c'est comme si la guerre était 
déjà déclarée!... 

— Hein? 

La stupeur me coupe les jarrets. Je tombe sur 
une chaise. Presles se carre dans son fauteuil de 
cuir vert. Je crois que je vivrais cent ans sans 
jamais oublier ni le fauteuil, ni la voix claire et 
courte, ni le geste coupant de la main : 

— Il n'y a qu'à réfléchir quatre secondes. Rai- 
sonnons, Folgoët : après les élections de 1914, 
après les élections rouges partout, sang de bœuf 
en Allemagne surtout, est-ce qu'un conserva- 
teur habile et osé, tel qu'est Guillaume II, sans 
parler d'autres conservateurs, plus osés et 
moins habiles... ne doit pas instinctivement 
penser à la guerre? à la guerre contre la France 
républicaine et contre la Russie anarchiste, 
spécialement? 

— Mettons. Reste à savoir.... 



PROMENADES IMPROMPTUES. 51 

— A savoir si Theure est favorable à TAUe- 
magne? Elle Tesl. 

— Pourtant, puisque la loi de trois ans est 
menacée... puisque la révolution russe.... 

— Pff! tout ça, c'est de Thypothèse! La certi- 
tude, c'est qu'aujourd'hui nous n'avons pas d'ar- 
tillerie lourde; c'est que demain, la Russie aura 
mis au point la refonte de son organisation mi- 
litaire.... 

— Dites donc! vous en avez de gaies!... 

— Possible!... j'en aurais eu de plus gaies, si 
la guerre, au lieu d'éclater en 1914, avait éclaté 
en 1918 ou en 1920.... Mais qui sait? L'Alle- 
magne se croit sûre de son coup... le coup ratera 
peut-être tout de même.... 

A mesure que j'entends parler Presles, il me 
semble qu'un chirurgien, quelque peu brutal, 
m'opère de la cataracte.*.. 

— Heti!... nous n'avons pas d'artillerie 
lourde... vous l'avez dit vous-même.... 

— Nous avoAs des soldats qui ne sont pas 
lourds non plus. Pardon de ce mot idiot. Mais 
pour résumer la situation, je ne trouve pas 
mieux. 

— Ils ont des soldats aussi, et qui /ne sont 
pas méprisables! Et ils en ont plus que nous.... 

— Nous en aurons plus qu'eux. 

— Ah bah! où les prenez- vous, ces soldats 
que nous aurons? 



4' 



52 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— En Angleterre, d'abord; puis au Japon... 
puis en Italie... puis en Roumanie, en Portugal, 
en Espagne... puis en Amérique... bref, dans 
le monde entier.... Vous comprenez : (juand un 
assassin tombe sur des bourgeois inoffensifs, il 
arrive que Iç public s'interpose... à condition 
que l'assassin ne soit pas un gaillard trop large 
d'épaules. Et c'est justement le cas.... 

— Mais alors, vous estimez que nous avons 
des chafaces?... 

— Parbieu! j'estime que nous avons à peu 
près toutes les chances... Surtout que ça va du- 
rer longtemps.... 

— Longtemps?... Ca peut durer trois mois, 
mais pas plus : aii bout de trois mois personne 
n'aura plus ni argent ni vivres. 

— L'argent?... laissez-moi rire! on en sera 
quitte pour ne plus payer!... les vivres? on en 
sera quitte pour nç plus manger! bagatelles! 
Croyez-moi Folgoët : ce ne sont pas des bêtises 
pareilles qui empêcheront les gens de se battre. 

— De se battre avec quoi ? 

— Avec leurs poings tant qu'ils en auront des 
poings... avec leurs pieds quand il n'auront plus 
de poings... avec leurs dents quand ils n'auront 
plus de pieds.... Folgoët, mon vieux, vos trois 

mois seront peut-être trois ans... ou trente ' 

Ca durera tant qu'il faudra que ça dure... tant 
que l'ennemi ne sera pas à terre,.., tant que nous 



« 



PROMENADES IMPROMPTUES. 55 

ne l'aurons pas tué!... Et nous le tuerons,^ nom 
de D.... Seulement... seulement, je vous fous 
mon billet que laguerre qui commence ne sera 
pas une guerre joyeuse et fraîche, comme l'ima- 
gine ce c... de kronprinz!... ah non!... A part 
cela, vous avez probablement besoin d'argent? 

— Probablement. 

— ^ Eh bien ! on va vous donner ce que vous 
voudrez. Dites le chiffre à la caisse. 

J'aime beaucoup traiter les affaires de cette 
façon-là. Et je n'en ai jamais traité d'autres 
avec le Papier de Paris, 

C*est égal ! parlez-moi des Pouvoirs Publics 
pour vous renseigner comme il faut ! 

Un grand secret messieurs 1 on Ta gardé si bien 
Qu'excepté les journaux personne n*en sait rien... 

Il avait bien tort de faire de l'ironie, Casimir 
Delavigne ! Nous en sommes bel et bien là, 
nous : la Presse sait, les ministres ignorent.... 



5. — Petit Jeu. 
Et maintenant.... 

Et maintenant. . . maintenant, il est sept heures. 
— La nuit vient. — J'ai fait toutes les courses 
qu'il fallait faire, j'ai vu tous les gens qu'il 



U LA DERNIÈRE DÉESSE. 

fallait voir.... Et, chaque fois que je suis re- 
monté en voiture, et, chaque fois que j'ai baissé 
la glace pour donner au chauflFeur l'adresse sui- 
vante, j'ai dû faire effort pour ne pas donner 
une adresse... qui ne figurait pas sur ma liste... 
une adresse... toujours la même, naturellement. . . 
que j'avais terriblement envie de donner... et 
que je n'ai pas donnée, pourtant!... pas donnée, 
encore — 

Pas encore.... 

Pas encore.... Mais dame!... à présent, il est 
plus de sept heures.... Et la nuit vient, vite.. . 
vite.... Le crépuscule est déjà brun. 

— Chien et loup, quoi!... chien et loup, — 
sales bêtes!... 

Une fois de plus, me voilà remonté dans mon 
taxi... la glace, cette fois, a dû glisser toute 
seule... je ne me souviens pas d'y avoir tou- 
ché.... 

— Chauffeur... 

J'y pense : je connais un petit jeu char- 
mant ! ... Je vous le recommande pour vos heures 
d'ennui.... 

Un petit jeu très facile. Voici la règle : Sur 
une table, couverte de cristal ou d'ébo- 
nite, éparpillez un cent de plumes d'acier* 
Après quoi, au centre de la table, placez un 
électro-aimant, de bonne force, dont vous fixerez 
les fils à une fiche de lampe. Cela disposé, le jeu 



PROMENADES IMPROMPTUES. 55 

commence : plantez et arrachez, par secousses 
alternées, la fiche dans sa prise de courant; re- 
commencez; continuez.... Le courant passera 
dans Télectro... ne passera plus... repassera, ne 
repassera plus... rerepassera.... 

Et c'est ça, le jeu : vous n'avez plus qu'à 
regarder les plumes. Pauvres plumes ! — atti- 
rées, — repoussées, — bousculées, — empoi- 
gnées, — lâchées, — brutalisées, — cabriolantes ! 
— comiques, oh! grotesques.... 

Maintenant, savez-vous une chose? C'est que 
je i?ae figure volontiers le Bon Dieu sous les 
traits d'un Électricien facétieux et formidable 
qui passe tous Ses jours et toutes Ses nuits à 
jouer au jeu de l'électro-aimant et des plumes 
de fer, avec le cœur de tous les hommes en guise 
de plumes, et le corps de toutes les femmes 
en guise d'électro !... 

C'est ainsi!... Je vais même vous confier un 
secret : il m'apparaît évident qu'en cet instant 
où je vous explique la règle du jeu, le Bon 
Dieu, comme par un fait exprès, est en train de 
jouer. J'ai môme la sensation très nette que je 
suis, moi, Jean Folgoët, une des plumes de 
Son Jeu.... 

Oh! pas l'ombre d'un doute : toute cette 
après-midi, chaque fois qu'au cours de mes ran- 



56 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

données je suis remonté en voiture, chaque fois 
que j'ai baissé la glace pour donner au chauffeur 
une adresse, et chaque fois que j'ai retenu sur 
mes lèvres une adresse autre, — l'obsédante 
adresse que je n'ai pas encore donnée, — pas 
encore! j'ai parfaitement senti, dans ma poi- 
trine, quelque chose ^sursauter, danser» trébu- 
cher, cabrioler, — et j'ai parfaitement senti 
que ce quelque chose était du dernier gro- 
tesque.... 

Point d'erreur : le Tout-Puissant Électricien a 
dû s'amuser énormément, cette après-midi.... 

Voire, si tant tellement qu'il s'amuse encore, 
à l'heure qu'il est ! 

Oiii-dà! en cet instant même.... 

Alors, ma foi... zut ! Je ne sache pas que le fer 
ait jamais échappé à l'aimant?... Inutile, donc 
de lutter davantage. Je me trouve déjà biea 
assez grotesque tel quel : 

— Chauffeur, pour finir : 17, avenue des 
Catleyas !... A Auteuil , oui , chauffeur ; à Au teuil ... . 
Hein?... Par le chemin que vous voudrez, 
chauffeur ! je les connais tous, les chemins qui 
mènent là-bas.... 

Tristement exact ! je les connais tous : — 
trop.... 



PROMENADES IMPROMPTUES. 57 

6- — Les Catleyas. 

Une jolie, jolie avenue, cette avenue des Ca- 
tleyas : rien que des jardins qui se regardent 
les uns les autres à travers le lierre de leurs 
grillés ; pas de maison : de petites choses loin- 
taines qu'on devine au fond des jardins, et qui 
peuvent être des villas, ou des palais, ou des 
chaumières; ou n'impprte quel fond de décor; on 
ne sait pas : il y a trop d'arbres, trop de grands 
vieux arbres qui emmitouflent l'avenue d'une 
ombre trop feutrée... L'avenue a tout à fait Tair 
d'un sentier. En guise de pavés, de la mousse, 
des fougères.... Ma foi, c'est bien la plus jolie 
de toutes les avenues dont je me souvienne../. 

Cela part on ne sait d'où, pour aboutir on 
ne sait où. 

La première fois que je suis venu là, j'ai cru 
prudent de remplir mes poches de cailloux pour 
jouer au Petit Poucet : j'avais peur de me perdre. 

Depuis, je me suis perdu, — sans remède. 

Elle est beaucoup trop jolie, cette avenue des 
Catleyas.... 

La grille que je connais le mieux est la der- 
nière, à main gauche.... 

(Quoique je les connaisse toutes, les grilles ; 
comme je connais tous les chemins qui mènent 
à Tavcaue.,..) 



58 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Mais la dernière grille, à main gauche, pré- ' 
cède un grand jardin où s'arrondit, au centre, un 
bassin bordé de pierres grises. Dans Teau, ri- 
dent des cyprins. Les gens qui ne savent pas 
sonnent à la porte de la grille. Les gens qui 
savent glissent familièrement la main entre le 
deuxième et le troisième barreau, décrochent la 
clé pendue sous un rameau de lierre, et ouvrent, 
et entrent, comme si c'était leur grille à eux, et 
leur jardin, et leur maison.... 

Maison, non : maisonnette joujou, ombragée 
d'acacias, aux senteurs qui entêtent, et juchée 
sur un perron, tout au bout du jardin, grand. 

J'ai renvoyé monxhauCFeur. 

Et me voilà parmi les acacias. La clé était à 
sa place. Oh ! j'ai trouvé du premier coup, sans 
tâtonner: j'ai l'habitude.... J'ai contourné le 
bassin et les cyprins n'ont pas daigné se déran- 
ger : ils me connaissent. 

Et, derrière les acacias, les trois fenêtres de 
la façade m'accueillent d'un large sourire... 
ironique, probablement. — Oh I tout le monde 
me connaît, ici. 

7. — La main de madame Flamey. 

— Ah ! oh ! ha ! Sainte Mère de Dieu le Fils ! . . . 
Il serait possible? Non, il n'est pas possible! 
Qui êtes-vous, homme étranger, qui prenez l'ap- 



PROMENADES IMPROMPTUES. 59 

parence du plus cher des amis? — Marquis^ que 
dites- vous de ce sosie? Ah! oh! ho!... Nec par" 
tibus impair.... Par la Sainte Vérité, êtes-vous 
notre Folgoët? Il n'y a donc plus de Pyrénées, 
la chose est véridique ! ah ! oh ! ha !.. . 

Madame d'Aufertoyre — Mélisande, quant au 
prénom, si ^'on s'en rapporte à la prénommée... 
Mélanîe, je crois, d'après i'état-civil, — madame 
d'Aufertoyre, criant du haut de sa tête, recule 
devant moi comme si nous étions mythologique- 
ment la tendre Briséis et TAchilleus érigeant sa 
lance. Cette brave femme sue la simplicité par 
tous les pores. Voilà quelque dix ans que je la 
connais : je ne m'y habitue point. Son ingénuité 
invraisemblablement prétentieuse et ëa mièvre- 
rie de plus en plus quadragénaire me jettent 
toujours et sans aléa dans la même stupeur 
anxieuse, — ma stupeur du premier instant. — 
Contre une madame d'Aufertoyre, les bonnes 
gens comme vous et moi tiennent péniblement. 

La voici : debout, dans l'angle du petit salon, les 
bras en croix, les paumes frissonnantes ; la pose 
de fascination, évidemment. Je me rappelle 
l'avoir entendue, un jour, drapée d'un péplum, 
déclamer dans cette attitude les terribles vers de 
Régnier : 

Je suis FAmour. Regarde-moi : mes mains sont fortes. 
C*6st en vain derant moi que Ton ferme les portes.... 



60 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Et je 4ne rappelle aussi avoir pris la fuite, 
devant Tinvinciblç fou rire qui me sautait à la 
gorge. Vous auriez fait comme moi. 

Pauvre et redoutable madame d*Aufer- 
toyre ! . . . 

Au fait, pourquoi madame Flamey, — ma- 
dame Flamey, mon amie très officielle, — s'en- 
toure-t-elle de l'extravagante ménagerie qu'elle 
nomme sa société?? 

— Madame, mes respects. — Par la Sainte 
Vérité, je vous atteste qu'il n'est pas impossible, 
que' je suis réellement moi, votre Folgoët, et non 
point son sosie, dont, au surplus, j'entends par- 
ler pour la première fois. Je suis Folgoët ipse : 
pas même son spectre. Folgoët vivant : vous 
pouvez toucher. Déposez donc votre épouvante 
et reprenez votre sérénité.... 

Madame d'Aufertoyre, Je marquis Triangi et 
moi-même représentons pour l'instant Ja popu- 
lation totale du petit salon de madame Flamey. 
Madame Flamey, — j'en ai déjà beaucoup parlé, 
je crois... trop, je crains!... mais par seules 
allusions; — autant la nommer tout de suite, 
puisque me voilà — déjâ^! — chez elle... au- 
tant être franc, si faire se peut! — Madame 
Flamey nous fait attendre comme l'exigent les 
us et coutumes de la maison, — de la maison 
de l'avenue des Catleyas, de la maison juchée 



PROMENADES IMPROMPTUES. 61 

sur le perron que j'ai dit, derrière la dernière 
grille à main gauche. — Madame Flamey nous 
fait attendre ; et d'autres que nous attendront 
avec nous, probablement : tous ceux qui vien- 
dront; et ils sont légion, ceux qui viennent, à *- 
peu près chaque soir, respirer le parfum irré- 
prochablement parisien, irréprochablement dé- 
licat, spirituel, pénétrant, — despotique sur- 
tout, — indolent aussi, — le parfum qui naît 
dans toute cette maison du petit salon de ma- 
dame Flamey, — un parfmn dont toute Tavenue 
des Catleyas est parfumé. 

Un petit salon, d'ailleurs, qui vaut le parfum-: 
quatre mètres de long, quatre mètres de large, 
dans quoi sont groupées, en toute harmonie, les 
trente ou quarante petites choses, — étoffes, 
tableaux, bibelots, bijoux, joujoux, — qu'une 
femme extraordinairement intelligente, cultivée 
et douée, s'est choisies, en les glanant elle-même, 
tout le long d'une promenade de dix ou douze 
années par le tout vaste monde. 

Madame Flamey débuta jadis, dans son rôle 
de « fille de reine », par six semaines de ma-^ 
riage; après quoi elle divorça, pour avoir le droit 
de se promener. II s'en fallait de près d'un lustre 
qu'elle ne fut en ce temps-là majeure. — Les 
petites choses qu'elle a glanées, en ses dix ou 
douze années de promenade, il avait fallu dix ^ 
ou douze siècles à l'Europe, à l'Asie, à l'Arabie 



62 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

et à r Egypte pour les concevoir et les mettre 
au monde. 

Madame d'Aufertoyre, le marquis Triangi, 
moi. — Madame d'Aufertoyre se présente soi- 
même; elle, et il suffit. Moi, je ne vaux pas 
rhoni^eur d'être nommé. Mais le marquis 
Triangi est quelqu'un : un charmant homme, le 
plus diplomate des secrétaires d'ambassade : 
florentin; seize quartiers qui font les discrets, 
encore qu'ils soient un Machiavelli, peut-être 
trente-deux ou soixantre-quatre , bref, un gen- 
tilhomme, — et un galant homme; sexagénaire, 
il est vrai ; mais il y a la manière et le marquis 
Triangi porte sa soixantaine comme dut faire 
mademoiselle Ninon de Lenclos. — Voire que 
parfois cette soixantaine-là m'agace les nerfs. 

Madame d'Aufertoyre, cependant, refuse ré- 
solument de croire à ma présence réelle : 

— Marquis, ne nous y trompons pas ! ceci 
n'est qu'un mirage... et ce mirage frôle peut-être 
la plus noire des sorcelleries! Valè retrum^ Sala- 
nas! (Madame d'Aufertoyre sait le latin; mais 
elle eut le tort de rapprendre de sa cuisinière). 
Signez-vous, marquis, comme je fais, et noos 
allons voir s'évanouir cette chose-ci... — (cette 
chose-ci, c'est moi-même...) — vomie parFen- 
ferl l'harmonieux Folgoct ne saurait être à 
Paris, puisque le Sud- Express l'emporta, voilà 



PROMENADES IMPROMPTUES. 63 

quinze jours à peine, vers le pays des gitanes, 
des toros et des guitares; il n'en saurait être 
revenu. L'harmonieux Folgoët nous compose à 
cette heure une symphonie telle que lui seul, 
seul au monde, sait en composer ; et dans cette 
symphonie, nous entendrons bientôt chanter 
tous les jardins de TAlhambra, tous les palais de 
l'Alcazar, toutes les cathédrales de Gordoue, 
toutes les mosquées de Burgos et de Tolède !... 
(Mais d'Aufertoyre sait également l'Espagne — 
par cœur; — mais elle eut le tort de l'apprendre 
dans un Baedeker mal numéroté). Vous ne com 
posez visiblement aucune symphonie. Vous 
n'êtes pas l'homme splendide que vous pré- 
tendez être! Homme imposteur, cessez de 
mentir ! 

Le marquis Triangi, pour quiconque sait re- 
garder, est incontestablement beaucoup plus 
beau que lùadame d'Aufertoyre elle-même : il 
ne sourit même pas.— Tâchons de faire comme 
lui : 

— Madame, vous faut-il quelques serments ? 
J'atteste par tous les dieux qu'il vous plaira que 
je suis l'harmonieux Folgoët... si j'ose me qua- 
lifier avec autant de vanité que vous y avez mis 
d'indulgence. Considérez d'ailleurs que je suis 
Français, et qu'il serait difficile à un Français, 
cejourd'hui, 29 juillet 1914, de prolonger une 
villégiature quelconque hors de France. Ignore?:- 



r 



64 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

vous, par hasard, que toute l'Europe vient de 
se déclarer la guerre à soi-mtoie? 

— " Aaaah!... 

Cette fois, il ne s'agit plus de clameurs : 
madame d''Aufertoyre a hurlé : est-ce tout de 
bon? est-ce pour le public? on ne sait pas. Ave.c 
elle, il est toujours impossible de jamais savoir! 

— Folgoët! Folgoël! ayez pitié de moi! ne 
m'accablez pas sous le poids de ce destin trop 
lourd ! Voyez : mes épaules sont toutes petites ! 
la guerre!... comment* voulez -vous que mes 
épaules puissent porter la guerre?... D'abord, je 
n'ai jamais su quelle était ma «nationalité, n'est- 
ce pas ?..• Et vous non plus : les grands hommes 
n'ont pas de patrie! ah! n'allez pas dire le con- 
traire ! . . . 

(Décifiément, je ne m'habituerai jamais) : 

— Madame,, je suis désespéré de n'être pas 
tout à fait de votre avis : la plupart des grands 
hommes se sont plutôt enoi^ueillis d'être, au 
contraire, bons patriotes. Et moi, qui suis tout 
petit, sauf quant à la stature, j'ai non seule- 
ment l'honneur d'être Français, mais encore 
celui d'être officier, officier de marine, -^ offi- 
cier de carrière : je commandais encore un 
torpilleur quelconque en 4910... Et, Dieu me 
pardonne ! vous avez dû me voir en uniforme, la 
première fois que vous m'avez vu? Je suis en 
congé depuis ce temps-là, c'est vrai. Mais je 



PROMENADES IMPROMPTUES. 65 

crois que, demain, tous les congés d'officiers 
français seront rendus tous ensemble par leurs 
titulaires, comme par un seul homme. J'ai déjà 
rendu le mien, moi, la chose va sans dire ! 

Aussi résolument qu'elle refusait tout à l'heure 
de croire que j'étais moi, madame d'Aufertoyre 
refuse maintenant de croire que l'Europe s'est 
déclaré là guerre : 

— Oh ! Folgoët, ne parlez pas ainsi. Dieu 
nous en garde, car après les mots viennent les 
choses!... Folgoët, Folgoët, il est tout à fait im- 
passible que vous, vous !... le prince des sympho- 
nies et des opéras!... Vous descendiez jusqu'à 
celte abdication : vous déguiser en soldat... en 
boucher!... en mécanique bardée, cuirassée, 
chargée de pistolets, de poignards, de je ne 
sais quoi... en bête fauve, tâchée de sang jus- 
qu'aux souliers... (tiens tiens! jusqu'aux sou- 
liers? » excepté le Chat Botté, aucune bête, 
mênae fauve...) Folgoët, Folgoët !.... il faut vivre 
el mourir en beauté, Folgoët.... 

Elle continue. Mais je n'écoute plus : car 
voici le marquis Triangi qui, tout à coup, parle 
à son tour, — très peu, mais, lui, pour dire 
quelque chose : 

— Cher ami, réellement? c'est la guerre... 
c'est seulement la guerre... qui vous ramène à 
Paris... si brusquement?... 

Ah? ah?... alors, quelque chose pourrait me 



66 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

ramener... quelque chose en qui ne serait pas 
la guerre?... à telles enseignes même qu'un mar- 
quis Triangi, — lequel, pourtant, n'est point 
une madame d'Aufertoyre , — prendrait ce 
quelque chose pour ma raison, et la guerre 
pour un prétexte?... Que les aveugles sont heu- 
reux!... et que le Tout-Puissant Inventeur du 
Petit Jeu ci-dessus décrit fut pitoyable, en nous 
faisant cadeau de cette langue, faute de quoi 
nous risquerions de montrer à tout chacun notre 
pensée trop nue!... 

Bien entendu, j'arbore mon ironie la plus 
souriante : 

— Ohl cher monsieur, je conçois fort bien 
que mon violon d'Ingres... (c'est la marine que 
je veux dire)... soit ignoré de tout Paris... ma 
musique et ma^ chimie l'étant elles-mêmes tout 
autant! Mais je tiens à vous préciser une chose... 
cette toute petite chose-ci, qui n'a guère d'in- 
térêt que pour moi : mqn vrai violon d'Ingres, 
ce sont mes symphonies et mes concerts, voire 
mes cornues et mes éprouvettes... alors que la 
mer et les vaisseaux, voilà ma vraie vocation, 
.voilà mon métier choisi, voilà vers quoi m'atti- 
raient et m'emportaient tous mes goûts, toutes 
mes aspirations, tout ce qui eût pu faire de moi 
quelque chose. . . quelqu'un peut-être. . . un homme 
enfin!... et non le pauvre être que je suis de- 
venu ! . . . 



PROMENADES IMPROMPTUES. 67 

Infiniment courtois, — infiniment incrédule 
aussi quant à ma modestie, — le marquis Triangi 
s'incline, et proteste : 

— « Pauvre être », vous? monsieur de Folgoët, 
je gage que vous ne trouverez pas un Parisien 
de Paris, ni de Rome, ni de Florence, — qui 
accepte ce « pauvre être » — là pour votre 
monnaie ! 

Heu? Croit-il? Moi, j*ai peine à croire. 

Je n'ai d'ailleurs pas le. temps de répliquer 
madame d'Aufertoyre, qui entamait déjà la série 
des clameurs qui préludent à ses moindres 
phrases" demeure sur le premier « Ah! » : la 
porte du fond s'est ent'rouverte, et la portière de 
brocart ancien qui dérobe cette porte s'écarte 
un peu, très peu, lentement. 

Sur l'or mat et doux de l'étoffe, une main vient 
d'apparaître. — Une main... la plus parfaite 
de toutes celles que j'ai jamais admirées:, tant 
de chair que de marbre... la main irréprochable, * 
dans le sens le plus antique du terme.... 

La main de madame Flamey.... 

Je sais une femme, jeune, jolie, fière de sa 
jeunesse, fière de sa beauté, et qui n'aimé pas 
madame Flamey, et qui n'en est pas aimée; 
cela, non sans causes (avec un s) : plusieurs 
rivalités, de plusieurs sortes, toutes acharnées, 
opposèrent l'une contre l'autre ces deux dange- 



I 

I 
) 



68 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

reuses adversaires... je sais donc une ennemie 
de madame Fîamey qui lui prit un jour l'une de 
ses mains, où brillait une seule pierre, belle, 
et s'oublia jusqu'à retenir cette main ""qu'elle 
avait prise un peu plus qu'il n'était mondain. Et, 
madame Flamey lui demandant : 

— Vous regardez mon saphir? 
. Sa rivale répondit : 

— Non.... Je regarde votre main.... 

La main de madame Flamey soulève donc la 
portière.... 

Zut! tous mes nerfs, d'un coup, se crispent : 
je n'aime pas à être regardé par derrière ; or, il 
est constant que le marquis Triangi n'est pas 
devant moi; et qu'il me regarde, tandis que 
moi, je regarde la main de niadame Flamey 

Le marquis Triangi me regarde... avec sym- 
pathie? avec ironie?... je serais fort en peine 
de décider... en tout cas, je l'affirme, avec curio- 
sité. Sans conteste : je suis, dans cet instant, 
pour le marquis Triangi, une façon de bête . 
curieuse; la bête curieuse en arrêt devant la j 
main de madame Flamey.... 

O Tout-Puissant Electricien! que Vous êtes 
embêtant, quand Vous Vous y mettez!.... 



DEUXIÈME PARTIE 



LE JARDIN DES OLIVIERS 



Père^ Pèref écarte œ calice 
de ma àourhe..». Toutefois, 
que Ta Volonté soit faite^ 
et non la mienne.... 



\: 



1. — Affût. 

Il n'y a pas d'oliviers dans ce jardin-ci, — où 
me voilà. 

Il y a un boulingrin, quatre marronniers 
d'Inde, quatre poiriers du Japon,. quelques mas- 
sifs, des pelouses des bordure^, deux bassins à 
jet d'eau, — et des acacias; — beaucoup d'aca- 
cias, aux senteurs qui entêtent... le tout entre 
deux grands murs gris tachetés de lierre. 

Je suis adossé contre l'un et je devine l'autre 
en face de moi, sans en rien voir, car il fait nuit 
noire, et je n'aperçois pas davantage à ma 
gauche, la grille, d'ailleurs assez éloignée, où 



70 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

le jardin finit et où Tavenue des Cacleyas com- 
mence. 

Je ne vois qu'une chose : â ma droite, la fa- 
çade d'un petit hôtel; obscure, mais dont trois 
fenêtres seules sont éclairées, au premier étage; 
et aussi la porte d'entrée, une porte de glace et 
de fer forgé ; et le tout perce Fombre de quatre 
rectangles de pénombre. 

Je ne vois que cela... au fait, je ne regarde 
peut-être que cela.... 

Un peu de romantisme.: il est minuit; j'ai 
gardé l'habit, avec cravate blanche; j'ai jeté 
mon manteau sur l'herbe et j'ai croisé mes bras 
sur ma poitrine, — tel un héros de lordByron... 
j'ose à peine ajouter que je sçrre dans ma main 
droite une petite chose d'acier bruni, qui me 
fait froid... encore pis : que je viens d'entrer 
dans ce jardin par le chemin des chats, en en- 
jambant la grille.... 

.... Je n'ose pas. — Du romantisme, soit!... 
mais pas trop.... 

J'ai dit quatre rectangles de pénombre? Je 
rectifie : un seul, la porte; les trois fenêtres sont 
simplement indiquées par les quatre traits lu- 
mineuxdu chambranle. . . Oh ! presque invisibles, 
quatre traits : les volets sont bien clos, les 
rideaux bien épingles : je vois tout de même les 
trois fenêtres... je les vois net... dangereuse- 
ment net... dangereusement, parce que, derrière 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 71 

ces volets clos, derrière ces rideaux opaques, je 
devine avec précision tout ce qui se cache.,, je 
devine?nonl je sais. Et je vois... très net aussi, 
trop net, hélas! trop!... 

II se cache, là... d'abord uti^ décor irrépro- 
chable, — un petit salon du goût le plus pur... 
un petit salon où tiennent à Taise, sans se cogner 
aux quatre murs, la plus belle France d'autrefois 
et la plus belle France d'aujourd'hui... il me 
semble déjà avoir dépeint un salon comme ce 
saloQ-là?... , 

Et puis... il se cache, dans ce décor irrépro- 
chable, deux personnages... un monsieur et une 
dame... et je ies vois Tun et l'autre minutieuse- 
ment, des ongles aux cheveux... exception faite, 
toutefois, quant au visage du monsieui*, lequel 
échappe absolument à mon imagination, encore 
que fiévreuse, donc aiguisée. Le visage de la 
dame, par compensation, m'échappe au contraire 
si peu qu'il m'obsède.... 

Et voici que force réalités de la vie commen- 
cent à me devenir bien étrangères... où suis-je? 
quel pays? quel mois, quelle saison?... Il me 
semble que c'était le 51 juillet, tout à l'heure... 
donc, à présent, minuit ayant sonné, ce serait le 
l**^août.... 

Le 1*^ août?... mais alors?., l'avenue des Cat- 
leyasî, c'est à Paris, je crois... et les nuits d'août, 
à Paris, sont chaudes.... Grotesque! je claque 



/ 



72 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

des dents, moi!... Voyons, voyons? de la fièvre, 
tant qu'on voudra... mais du délire, non..., 

Si je récapitulai un peu, en manière de qui- 
nine?... 

Récapitulons : 

Ce matin... pardon! hier matin, puisqu'il est 
minuit passé.., oh! trépassé : il y a un siècle 
que je fais cariatide au pied de ce mur!., hier 
matin gare d'Orsay... mon débarquement... mon 
taxi auto... le ministère... le Papier de Paris,.. 
les plumes... vous savez bien : les plumes 
d'acier, le Petit Jeu... le gentil Petit Jeu 
du Tout-Puissant Electricien... l'avenue des 
Catleyas... celle-ci... et ce jardin... et cette 
maison... toutes les fenêtres en étaient alors 
éclairées, de cette maison... comme de toutes 
les maisons, ses voisines... et toutes se sont 
éteintes, une à une, au fur et à mesure que la 
nuit s'avançait et que le sommeil les gagnait... 
toutes... les trois fenêtres aux quatre traits lu- 
mineux, en rectangle... oh! celles-là n'ont pas 
encore envie de dormir... et c'est tant pis pour 
elles, parce qu'il leur faudra tout de même dor- 
mir, tantôt... bientôt... et dormir d'un sommeil 
profond... profond.... Oui, oui... elles dormiront, 
les fenêtres.... Quelqu'un est précisément.... 

Holà I défense de délirer ici ; de la fièvre, tant 
qu'on voudra, mais rien d'autre.... Récapitu- 
lons. . . . récapitulons. . . . 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 75 

t 

... Huit heures, donc, hier soir : cette maison- 
là, encor... ma visite.... que je prolonge, sans 
savoir pourquoi... et madame d'Aufertoyre, 
inextinguible... et le marquis Triangi, mysté- 
rieux.... Çà?... J'y songe?... le marquis Triangi, 
qui s'étonnait de mon retour?... serait-ce par 
hasard lui, qui, maintenant là, derrière ces vo- 
lets et ces rideaux?... Allons donc î... ce vieux?... 
ce vieux, poivre et sel, trois quarts sel, un 
quart poivre?... impossible! non. — Inutile de 
chercher d'ailleurs, puisque, tout à l'heure, je 
verrai.,.. 

... De mes yeux... 

Oh! je sais bien qu'il fait nuit très noire... 
mais un coup de revolver vaut une flamme de 
magnésium; par conséquent, en tirant deux 
fois... 

Deux?... ou plus!... une troisième balle, si je 
manque le but?... et, une quatrième pour moi?... 
le coup de consolation!... 

Non, pas de troisième balle! inutile : je tire 
très- bien, et la cible qui va venir est une cible 
pour aveugle... et pas de quatrième! criminelle, 
cette balle-là, au jour que nous sommes : je suis 
officier, et la nation n'aura pas trop d'officiers 
tout à l'heure : pas un de trop. Ceci n'est pas 
une phrase, c'est un article de code ; un article 
de ce code d'honneur qui est gravé au cœur et 
au cerveau de tout homme honnête : quand la 

4 



74 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

nation va tirer Tépée, ceux qui la servent per- 
dent leur habeas corpus, et renoncent pour un 
temps au droit naturel qu'a tout homme de faire 
avancer quand il lui plaît son corbillard.... 

Deux balles, voilà tout ce qu'il faut. — Etdire, 
que cet homme, dont je n'imagine décidément 
pas le visage, se croit encore tout à fait vivant à 
l'heure qu'il est!... dire qu'il fait peut-être des 
projets!... qu'il calcule) prévoit; projette des 
choses, qu'il escompte Ta venir, et qu'il n'a peut- 
être pas pensé une fois, de toute sa soirée, pas 
une seule petite fois, à son lit de la nuit pro- 
chaine... à son lit définitif de sapin.... 

Inutile, au fait! puisque j'y pense pour lui. 

Ma visite d'hier soir, à propos... figurez-vous 
que je l'ai écourtée tout de même, — au bout 
du compte... je veux dire que je ne l'ai pas pro- 
longée comme je l'eus fait, si... Si quoi:,.. Si 
je n'avais pas eu, pour Técourter, la plus grotes- 
que des raisons... si grotesque et si bête et tel- 
lement vieille comédie, et tellement parade de 
foire, que j'ose à peine mettre les points sur les 
i.... enfin! voici : 

Madame d'Aufertoyre venait de partir; le mar- 
quis Triangi allait se lever; j'allais, moi, rester, 
quand l'appel de téléphone nous priva, lui ei 
moi, pour une minute, de notre gracieuse 
hôtesse. 



LE JARDIN DES OLIVIERS. - 7 



K 



(Le téléphone, chez madame Flammey, est 
installé dans un cabinet à robes adjacent au 
petit salon ; ceci pour toute clarté. 

Madame Flammey n'a pas fermé la porte, n'a 
pas baissé la voix; chacune de ses répliques 
étaient pétries d'innocence, même pour Tamant 
le plus soupçonneux; et, je ne suis pas, je vous 
l'ai dit, un amant soupçonneux le moins du 
monde; mais je suis, par malheur, exactement 
le contraire d'un sourd; à ce point que je fus 
contraint d'entendre, aussi nettes que les telle- 
ment innocentes répliques de madame Flam- 
mey, lés ripostes du téléphone... et ces ripostes, 
qui n'étaient faites naturellement pas pour mes 
oreilles à moi, étaient, elles, un peu moins inno- 
centes. 

Je les ai entendues, sans cesser de sourire... 
et le marquis, Triangi me regardait... Il entend 
certes moins bien que moi... je ne jurerais pour- 
tant pas que faute d'avoir entendu, le marquis 
Triangi eût deviné... deviné un peu trop.... 

Car, quand madame Flammey est revenue au 
petit salon, c'est moi qui me suis levé le pre- 
mier, et le marquis Triangi n'en parut pas 
pétrifié d'étonnement. 

Madame Flammey, qui aurait eu, elle, de quoi 
Têtre, — sans doute pensait-elle à autre chose, 
— me sourit seulement et me tendit la main. 

— Très cher, vous partez déjà? 



/ 



76 LA DBRNIÈRË DÉESSE. 

« Déjà » se prononce dans le monde pour 
« enfin ». — Euphémisme de courtoisie. — 
Madame Flammey, toutefois, sait prononcer 
irréprochablement ; et ce « déjà » fut si bien 
dit que je m'estimais fort heureux en cet instant 
d'avoir reçu jadis, de feu wb marraine, le don 
rare et précieux de pouvoir être, toute ma vie 
durant, tourmenté, torturé, déchiré par Tamour; 
avili, peut-être — mais aveugle, jamais ! 

Il était neuf heures, et je savais, — renseigne- 
ments téléphoniques! — que, jusqu'à minuit, ma 
présence, avenue des Cacleyas était absolument 
inutile.... Je savais aussi qu'après minuit elle 
serait nuisible... nuisible pbur tout le monde, 
moi compris... 

C'est pourquoi je suis revenu. 

Eh! là! serions-nous plusieurs de la même' 
espèce?... en viendrait-il, par hajsard, dWtres 
que moi, moins lestes que je ne suis à enjamber 
les grilles?... Voici quelqu'un qui sonne à la 
grille d'avenue.... 



2. — Un homme. 

Quelqu'un a sonné, et comme sonné ne suffit 
pas, pour que s'ouvre la porte de la Belle aux 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 77 

Catleyas dormant, quelqu'un resonne, — resonne 
encore, appelle, — crie — d'une voix qui s*en~ 
tendrait même par bonne bourrasque, — crie 
encore, plus fort, et finalementébranle la grille 
d^une poigne que les barreaux n'endureront pas 
longtemps, pour peu que cela continue. 

Cinq louis contre un, que je me suis 
trompé ; le quelqu'un qui est dehors, s'il l'avait 
jugé bon, eût enjambé la grille plus lestement 
encore que je n'avais fait. 

« 
Quand on insiste de telle façon, toute porte 

se résigne, tôt au tard, à s'ouvrir devant cette 
grille du château. Au-dessous des trois fenêtres, 
encore éclairées, la porte, rectangle de pénom- 
bre (glaces et fer forgé) est devenue, tout à coup, 
rectangle de lumière; en même temps la grille 
du jardin a vivement grincé sur ses gonds. 
J'avais fait, machinalement, face à la grille. J'ai 
.fait, d'instinct, demi-tour, et me voilà face au 
perron. Mais rien n'apparaît. Immobile derechef, 
je m'accote à mon mur, sans plus bouger que 
lui.... 

Maintenant des pas lourds et tout de même 
élastiques battent la terre. •. je repense au Chat 
Botté qui dut marcher pareillement au temps 
que les bêtes parlaient.^, et je pense aux mate- 
lots, qui, en tous lieux, marchèrent et marchent 
encore comme le Chat Botté, depuis le temps 



^ 

/ 



78 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

qu'on leur inventa le supplice des souliers obli- 
gatoires... Ah! bah? parlez du loup... je n'ai 
pas plutôt pensé à la vareuse bleue qu'une va 
reuse bleue surgit; une vareuse à col réglemen- 
taire : l'homme qui frappait est un matelot. J'en 
demeure abasourdi. Un matelot, ici?... dans ce 
jardin?... à cette heure?... Voilà qui, tient du 
prodige... ou qui fleur^ la guerre déclarée?... 
Point d'erreur tout de même : l'homme passe à 
six pas, sans me voir; il tient une lanterne au 
poing, sans doute celle de sa bicyclette ; quel- 
que planton du Ministère, par conséquent. Le 
hallo de sa lanterne me l'éclairé tant bien que 
mal : six pieds de haut, large des épaules, face 
rasée de près (l'ancienne mode, encore très sui- 
vie des Normands et des Bretons; un visage 
carré sous des cheveux blonds qui bouclent ; le 
béret très bahuté,,. Pas Breton, cet homme-là : 
trop grand, trop fort : l'alcool a rongé la pauvre 
Bretagne. . . Normand, plutôt : le sang de Vitkings 
bat toujours à fleur de peau chez ces gars civi- 
lisés de frais... belle race, d'ailleurs; et restée 
belle malgré l'alcool : à cause de son bétail, qui 
lui a prodigué le contre-poison d'une facile et 
généreuse nourriture. 

Voilà déjà la silhouette de mon Normand qui 
se découpe au milieu de la porte du petit hôtel... 
j'entends sa voix : une belle basse profonde; les 
syllabes tombent, détachées, rudement, comme 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 79 

à. coups de hache.... Sans doute lui a-t-on de- 
mandé ce qu'il venait faire? il répond : 

— Ordre de mobilisation, madame, je cherche 
le capitaine de Folgoët : on m'a dit chez lui de 
voir si il ne serait pas ici, des fois?... » 

Cette fois, j'entends la réplique, ponctuéed'un 
vif éclat de rire : 

— Grâce à Dieu, non! A minuit? vous ne 
voudriez pas?... 

Triomphale ironie de femme, à quoi, de par 
la courtoisie, il n'y a rien à répondre; c'est 
net. 

Crac! l'homme répond tout de même, et tou- 
jours de sa même voix, dure et goguenarde : 

— C'est-à-dire que c'est tout le contraire, 
madame : je voudrais bien! ça simplifierait ma 
corvée j Pour ce qui est de l'heure, voyez-vous, 
je peux bien vous dire que, minuit ou pas minuit, 
ça n'a jamais été bien extraordinaire de trouver 
les hommes chez les femmes. Tenez, à preuve! 
Donc, sans que je manque au respect que je 
vous dois.... 

Je n'entends plus.... La porte s'est refermée. 
Sur son nez, j'imagine... Mais non! je ne vois 
rien, sauf le jardin désert et sauf la nuit?... Pas 
le moindre matelot s'en retournant à la porte 
de la grille. La porte s'est pourtant refermée, 
c'est positif. J'en conclus que c'est sur son dos, 
puisque ce n'est pas sur son nez. Le planton du 



80 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

ministère n'est donc pas reparti sur le champ. 
Pourquoi? je n'en ai pas la moindre idée. 

Entr'acte imprévu. Le temps de réfléchir : 
Cet homme est porteur d'un pli officiel à mon 
adresse. Ce pli est donc urgent : s'il ne Tétait 
pas, le porteur ne me pourchasserait pas ainsi 
de quartier en quartier... J'habite l'Ile Saint- 
Louis! ce n'est pas ici.... Mon devoir le plus 
strict est par conséquent d'aborder le matelot 
dès qu'il sortira et de m'en faire reconnaître. Ce 
qui est de toute impossibilité, si je reste où je 
suis : dans un jardin où je n'ai nul droit d'être. 
D'autre part, si je sors decejardin... Eh bien!... 
si j'en sors, j'y rentrerai, voilà tout ! j'aurai sauté 
trois fois la grille au lieu de l'avoir sautée seu- 
lement une. Petite bière ! 

En retraite, donc. Houp! me voilà hors. 

Et dans le temps que je recule de quelques 
pas, l'histoire de n'avoir pas l'air d'écouter aux 
grilles, j'entends à l'autre bout du jardin, la porte 
de l'hôtel battre; mais, non plus, comme tout à 
rheure, en sourdine, mais comme un coup de 
canon.... Gageons que la poigne du matelot a 
déclenché cette détonation... un coup de 75 au 
minimum. 

Derechef, les pas lourds, quoique élastiques, 
— gros bichoux (godillots, en patois matelot)^ 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 81 

jarrets et chevilles souples, — traversent le jar- 
din et, derechef, la grille grince. L'homme et sa 
lanterne sont devant moi. Au balancement du 
bras porte-lumière, je reconnais la « spécialité » : 
pas d'hésitation possible; et j'interpelle : 

— Canonnier! 

C'en est bien un : il s'arrête court au comman- 
dement, les talons en équerre et la main au 
bonnet ;il me devine, comme je l'ai deviné. 

— Capitaine? 

— Vous cherchez le capitaine Folgoët : c'est 
moi. Vous avez un pli : donnez. 

Il obéit sur-le-champ ; toutefois, avec lenteur : 
avec toute la lenteur qu'il faut pour examiner, — 
respectueusement, mais attentivement, — l'in- 
connu qui vient de le commander : moi. 

L'examen m'est favorable. Le pji est donc 
extrait de la cachette habituelle : sous le bonnet 
entre drap et. doublure ; puis offert; je prends; 
j'ouvre; je lis. 

ORDRE 

Il est ordonné à monsieur le lieutenant de vaisseau 
de Folgoët {Jean, François, Pierre), de cesser ses 
services à V école supérieure de chimie organique; 
de rendre son congé sans soldes et hors cadres... 
(Pardon? je croyais bien avoir rendu le mien dès 
mon arrivée rue Royale, ce matin?) et de rallier, 



82 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

dhirgence, le port de Cherbourg^ où il prendra le 
commandement du torpilleur en réserve N^ 624, 
pour essais de réarmement. Lettre de commande- 
ment lui sera remise ultérieurement^ s'il y a lieu. 
[Tout délai de route suspendu. Rallier dès récep- 
tion.) 

J'ai lu. L'homme attend, toujours au fixe, face 
à moi. 

— Eh bien? qu'est-ce qu'il te faut encore? 

— X'accusé de réception, capitaine; si vous 
aviez la bonté de signer? 

Je signe, je lui rends son crayon : il salue. 

Il n'a pas cessé de me regarder, tout le temps 
de la lecture et de la signature, à peu près 
comme, naguère, me regardait le marquis 
Triangi ; mais, lui, c'est avec un étonnement qu'il 
ne cherche point à dissimuler; etcet étonnement 
tourne en sympathie avant que mon paraphe ait 
zébré son carnet. 

Dame! je dois lui faire l'eiTet d'une bête 
assez curieuse : en habit, revolver au poing... 
et sans chapeau, et sans manteau... (manteau, 
chapeau, j'ai tout oublié dans le jardin ; j'ai 
oublié pareillement mon browning, mais, lui, 
dans ma main gauche, où je l'ai fait passer pour 
escalader la grille du jardin, tout à l'heure...). 

Il est clair que je suis grotesque ; mais c'est 
assez mon habitude : je me soucie faiblement de 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 85 

Topinion d'autrui. Tout'de même, un canonnier, 
ce n'est pas tout à fait un « autrui » ordinaire... 
et celui-ci m'embête à me regarder là comme si 
nous étions, lui, un chien, moi, un évêque.... Si 
je coupais court? 

— Dites donc, vous ! comment vous appelez- 
vous, d'abord? 

— Hamelin, Guiscard. 

L'imprévu de ce « Guiscard » sabre la phrase 
énergique par laquelle j'allais me débarrasser 
du gêneur. 

Et je ne dis pas : 

— Qu'est-ce que vous foutez-là, vous, à me 
regarder comme un phénomène? 

Je dis : 
1 — Qu'est-ce que vous pouvez bien foutre au 
ministère, vous, un canonnier? 
La réponse part du fond du cœur : 

— Ce que je fous, moi, capitaine? ah ! bon 
sang misère! je ne fous rien de rien, un point, 
c'est tout! et ce que je m'embête ! c'est pas assez 
de le dire ! 

(Ce n'est pas « embêté » qu'il a dit, bien en- 
tendu.) 

— Vous vous embêtez, pourquoi ça?... (Je n'ai 
pas dit embêté non plus : entre marins!... 

— Je m'embête parce qu'on va se battre et 
parce que je ne me battrai pas. Les équipages 
sont complets partout. 



84 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Ça vous tient tant que ça de vous battre? 
Ça ne va pas être une rigolade, vous saveît, cette 
guerre-là ! vous n'avez donc ni femme, ni enfants, 
ni père, ni mère? 

— J'ai bien un père et une mère, mais je ne 
veux plus les voir, capitaine ! j'ai aussi une 
femme, mais je ne sais pas où elle est ! j'ai encore 
un enfant, mais je ne Tai jamais vu. 

Ah bah?... 

— ... Alors, capitaine, vous comprenez.... 
Non. Je ne comprends pas du tout... mais ça 

ne fait rien. 

— Hamelin : alors... écoulez : je vais com- 
mander un torpilleur, à Cherbourg. . . voulez-vous 
que je vous prenne à mon bord? 

Pourquoi lui ai-je offert cela? je serais bien 
en peine de le dire! peu de gens me sont plus 
inconnus que cet homme... mais peu de gens 
m'ont été, dès Tabord, plus mystérieusement 
sympathiques... et la récipropre doit être vraie, 
car Hamelin, Normand, ne me répond pas : 
« Voire ».... Au contraire ! il serait Breton, qu'il 
ne me répondrait pas plus net : 

— Embarquer avec vous? si vous voulez, je 
veux bien! Embarquer avec vous, oui-dà! came 
plaît, commandant! 

Capitaine, commandant,.,. Il faut être marin 
pour bien comprendre que par ce changement 
d'appellation Hamelin vient de conclure l'affaire. 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 85 

et d'affirmer péremptoirement qu'il me considère 
d'ores et déjà comme son chef, et, dès cet 
instant, se range sous mes ordres : Capitaine^ en 
effet, tous les marins de la marine me saluent de 
ce titre : j'ai trois galons sur la manche. Corn- 
mandant^ mon équipage et mon état-major seront 
seuls à me nommer ainsi : façon de marquer, 
d'affirmer le respect plus profond, la discipline 
plus absolue qu'on doit, à bord d'un navire, à 
celui qui est, de ce navire, le chef vraiment 
suprême et souverain, maître après Dieu, pour 
parler bref et clair, coname parlaient nos pères.... 
Quel drôle d'endroit, par exemple, pour rece- 
voir ce bout de papier, qui me désigne et me 
consacre maître après Dieu du torpilleur 624! 



3. — Chasse prohibée., 

Tout d'un coup, je suis muet. La dernière syl- 
labe s'est étouffée entre mes dents, soudain 
serrées : derechef, la porte du petit hôtel a battu; 
comme tout à l'heure, mais moins fort; beau- 
coup moins fort ; n'était le grand silence noc- 
turne, je n'aurais peut-être pas entendu. 

Mais j'ai entendu. Et, d'instinct, je marche vers 
la grille dont j'agrippe une lance comme un acro- 
bate sa barre fixe.... 

— Hum! 



86 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Cest Hamfelin, Guiscard, matelot canonnier^ 
qui tousse derrière moi bruyamment. 

Tiens, au fait... je Tavais oublié... ce témoin- 
là... j'allais faire mon rëiabliêsement par dessus 
la petite frise pointue : j'bésite... et je tourne la 
tête pour donner un coup d'œilà mon matelot... 

Lui n'attendait que cela : 

— Commandant, vous le connaissez votre 
second ? 

En voilà une question ! et en voilà un moment, 
pour me la poser ! 

— Non, naturellement!... Tu le connais, 
toi, imbécile? 

Puisqu'il m'appelle commandanty je peux bien 
le tutoyer : l'un répond à l'autre. Il attendait 
d'ailleurs le tutoiement; et mon « imbécile » n'est 
pas pour lui déplaire. Il me remercie du tout, 
tout de suite : sa voix sonne moins rude; il y 
traîne je ne sais quel accent de sympathie 
hésitant, sincère, drolatique. 

— Tout justement oui, que je le connais, puis- 
que je viens d'y porter son ordre tout à l'heure, à 
lui comme à vous. Harel, qu'il s'appelle... tout 
à l'heure^ oui...; ici : là-dedans, que j'yai porté. 

— Hein! Ici? là-dedans? Ah bahl 
Sensation complexe et bizarre que je n'essaie 

pas de définir. 

Je coupe court, par un violent éclat de rire... 
un peu forcé.... 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 87 

Harel.... Ainsi, Thomme que je vais tuer 
s'appelle Harel!... Harel?... décidément, j'avais 
raison de ne pas chercher à m'imaginer le visage 
de cet homme que je voyais si minutieusement, 
quant à tout le reste. 

Hamelin, Guiscard, lui, n'a pas achevé sa 
réplique : il achève : 

— Sauf votre respect, commandant, il ne me 
plaît pas votre second, il a l'air pète-tec. 

Tiens! je n'y pensais pas : c'est mon second, 
l'homme que je vais tuer?... La farce devient 
trop grosse.... Molière ne l'eût pas signée, ni 
Aristophane! Plaute même aurait hésité.... 

Et je répète, sans tiquer le moins du monde : 

— Ah! il a l'air « pète-sec »?... et j'ajoute, 
entre haut et bas... en y songeant cette fois : 

— C'est une occasion qu'on ne retrouvera 
pas de s'en débarrasser.... 

J'ai lâché la grille, je recule de quatre pas; 
retourner dans le jardin, à quoi bon?... Gymnas- 
tique perdue! le jardin n'a qu'une porte... il ne 
peut sortir que par ici, le jeune et sympathique 
Harel... par ici : devant mon revolver, à très 
courte portée... un coup pour aveugle, je disais? 
trop facile pour aveugle : un coup pour para- 
lytique ! 

Maintenant, j'entends des pas légers, qui 
flânent. . . des pas d'homme et des pas de femme. . . 
on se fait probablement un bout de conduite : 



88 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

c'est touchant!... pas jusqu'à la grille tout de 
même!... soixante mètres de jardin à traverser, 
c'est beaucoup!... l'amour de ma maîtresse est 
moins prodigue. Non : on s'est reconduit jus<|u'ii 
mi-chemin. Halte. Baisers. (J'entends toutcomnoie 
si j'y étais.) Tendres adieux.... La voix de 
madame Flamey résonne, vive et joyeuse comme 
un chant d'alouette : 

— Au revoir, Chou-fleuri 

« Chou-fleur? » ai-je été « Chou-fleur » aussi, 
moi, jadis? je me souviens mal.... Admettons : 
combien d'autres, passés, présents, futurs?... 

Séparation; madame Flamey retourne vers 
son logis. Mon second, — puisque second il y 
a, — vient vers mon revolver, lequel passe 
automatiquement de ma main gauche dans ma 
main droite. 

— Hum!.,. 

Hamelin a retoussé, très bruyamment. 

— Tais-toi donc, bougre d'imbécile, tu vas 
effrayer le gibier : 

Il n'en a cure : 

— Commandant! 

— Chut!... 

— Vous savez, commandant, que demain on 
décrète la mobilisation générale? 

Il a baissé la voix, et, ayant dit cela, il n'ajoute 
rien. 



LE JARDIN DES OLIVIERS. 89 

J'ai à peine entendu : je regarde la grille qui 
s'ouvre. Et le seigneur Harel paraît.... 

Je sursaute. Mon revolver s'abaisse, d'une 
secousse instinctive. 

Le seigneur Harel est en uniforme. En uni- 
forme d'officier de marine ; d'officier de vaisseau ; 
d'officier d'un corps que les autres corps ont 
appelé « le grand »... du corps dont j'ai l'hon- 
neur d'être.... Sur le drap noir, les attentes d'or 
étincellent faiblement.... 

Il passe.... 

Il a passé. 

Et je n'ai pas tiré. 

Demain, mobilisation générale : Comment 
voulez- vous qu'aujourd'hui, veille de demain, 
un officier français tire sur un officier français... 
et pour si peu Ae chose que des amours de 
femme?... 




Troisième partie 



LE VENT DU LARGE 



l. — Hamelin, Harel, Folgoêt et C'^. 

— Hamelin! gouvernez comme cela... au 
nord 124** ouest... hein? 

— Oui, commandant. 

Hamelin (Guiscard), quartier-maître de ca- 
nonnage, joue les chefs de barre à bord de ce 
vaisseau, — le 624, torpilleur d escadre, que je 
commande au nom de Sa Majesté la Répu- 
blique ; — un mouille-cul (ainsi parlent les gens 
de mer), d'à peine sept cents tonnes, contempo- 
rain de Tarche de Noé. — Sur une telle coquille, 
un quartier-maître de canonnage trouverait dif- 
ficilement un emploi de sa spécialité : notre 
artillerie compte en tout et pour tout six pièces 
de 75™ T R ; et l'obus de TS^'" T R est bien à peu 



92 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

près gros comme une bouteille de bourgogne. 
Or, les quartiers-maîtres de canonnage, tels 
qu'Hamelin, dérogent incontestablement lors- 
qu'ils s'abaissent à diriger la manœuvre de 
n'importe quelles pièces d'un calibre inférieur 
au 138"*", 6; et l'obus de ces pièces-là ne pèse 
pas beaucoup moins qu'un canon de 75"°* T R, 
aflfût, sellette et socle compris...* 

Il va sans dire qu'Hamelin, quartier-maître 
de canonnage et chef de barre à bord de mon 
torpilleur, ne diffère en rien du planton-cycliste 
que j'eus Fhonneur de connaître, voilà quelques 
semaines, par une nuit d'été, dont le souvenir 
n'est pas encore sorti de ma mémoire.... Vous 
vous rappelez? avenue des Catleyas, devant la 
grille du petit hôtel qu'habite si chastement 
madame Flamey, ma toute divine et presque 
fidèle maîtresse.... 

— Vous êtes en route, Hamelin? bien; gou- 
vernez comme cela jusqu'à nouvel ordre.... On 
a prévenu l'officier en second que j'ai à lui 
parler? 

— Oui, commandant; mémément, comman- 
dant, que le voilà qui vient, l'officier en second ! . . . 

Il vient, en effet : j'aperçois, hors le capot du 
carré des officiers, sa casquette deux fois ga- 
lonnée d'or... et, à six pas de moi, il salue. 



LE VENT DU LARGE. 95 

d'un rien trop correctement, pour mon goût.... 

— A vos ordres, commandant. 

— Harel, vos torpilles?... où en sont-elles?... 

— Les deux tubes sont parés, commandant... 
et j'ai repris le réglage de la torpille 3... la 4 
marche admirablement, je n'y ai pas touché. 
1 et 2 sont en pression aussi... je veux dire à 
120 kiiogs.... Faut-il pousser tout de suite à 
ISO? 

— Oui. Et prenez toutes vos dispositions pré- 
liminaires de combat. 

— Bien, commandant. 

Il s'en va, après avoir salué de nouveau. Il 
salue tout à fait à la prussienne : raide comme 
un piquet, la main retournée, la paume en bas. 
Ce qui ne l'empêche pas d'élre admirablement 
souple. Trop raide et trop souple, voilà mon 
second. Au fait, je le juge peut-être avec peu 
d'indulgénee... dame! c'est le même Harel que 
j'eus rhonneur de connaître, la même nuit d'été, 
dans la même avenue des Catleyas, et devant la 
même grille.... Ah! la ménagerie est complète: 
Harel, Hamelin, Folgoët et Cie.... Décidément, 
la déesse de TErèbe, la « sombre Guerre aux 
cris indignés », dernière et première de toutes 
celles qu'ont adorées toujours et que toujours 
adoreront les hommes, de Gain, le second, à 
l'Anonyme avant-dernier, tous les hommes, tous 
passionnément homicides, homicides jusqu^au 



94 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

tréfond des moelles et jusqu'aux suprêmes fibres 
du cerveau, — la déesse Guerre, si féroce qu'elle 
soit, est ironique encore davantage!... Quelle 
sournoiserie macabre : avoir assemblé, associé, 
dans le môme camp, pour la même besogne, les 
êtres que nous sommes, forcément ennemis à 
mort, voire un peu plus qu'à mort. — Hamelin, 
Harel, Folgoët! Quelle admirable et fraternelle 
Irinité, vous ne trouvez pas? Harel, Folgoët, que 
la guerre seule a conservés Tun et l'autre intacts, 
alors que la paix en eut tué l'un, à coup sûr, et 
l'autre probablement, par ricochet? — Par des- 
sus le marché, Hamelin, témoin de tout le drame ; 
Hamelin, qui ne dit mot, n'en pense pas moins, 
et continue de nous regarder, avec une attention 
telle, mon Dieu ! que je ne serais pas trop surpris 
qu'un spectateur de cette espèce se changeât en 
acteur du soir au matin.... Pourquoi diable le 
déesse Guerre n'a-t-elle pas permis qu'une situa- 
tion tellement impossible ne fût pas tranchée 
tout de suite, comme on tranche au bistouri la 
peau gonflée d'un abcès, au lieu d'attendre qu'il 
empire, et que le malade en soit tout envenimé^ 
empoisonné? 

Guerre, déesse de l'Erèbe, je viens à toi, 
comme vint jadis Téphèbe hellène qui devint 
Sophocle. Mais lui demandait, avant de mourir 
sous les coups du Perse, une belle fille à aimer. 
Je suis moins exigeant : je souhaiterais simple- 



LE VENT DU LARGE. 95 

ment, avant d'être mis en pâtée par la mitraille 
allemande, ne pas emporter dans la mort le goût 
trop amer de mon amour trahi, méprisé, bafoué, 
laisser après moi, pour la poighée d'années que 
vivra mon nom, après que j'aurai cessé de vivre, 
un peu mieux que le souvenir d'un « pauvre 
homme », tout court; d'un pauvre homme dont 
une femme désœuvrée aura fait son jouet, tant 
qu'elle aura voulu, quand elle aura voulu, et 
comme elle aura voulu, et dont toute la destinée 
aura tenu là-dedans; oui : dans ce rôle de 
bouffon, de jocrisse, de chien de manchon. 
C'est ça que je suis, — ça, oui : sans exagération, 
sans forcer, la note, — Moi, Folgoët, Faël de 
Folgoët, dernier du nom ! — lequel nom ne fut 
pas sans faire figure dans l'histoire... quand 
d'autres le portaient. — Moi, qui valais peut- 
être plus, j'ai, à coup sûr, fait moins. — Parce 
que, né coiffé, jamais la malechance ne m'a 
manqué. — C'est assez vexant.... Je sens si 
bien qu'au lieu d'être le plus petit, j'aurais pu 
me prouver le plus grand! — Tenez! j'aurais 
pu, si le temps m'avait été donné, devenir un 
musicien dont l'œuvre eût duré. J'aurais pu 
devenir encore amiral, et gagner des batailles 
historiques... un mauvais hasard, voilà unique- 
ment ce qui brisa ma carrière navale, la plus chère 
de toutes les cordes de mon arc : j'eus la guigne 
d'être là, le jour qu'il fut utile qu'on défendit, 



\ 



\ 



96 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

par de violents articles de presse, la cause d'un 
bon programme naval, et que, pour cela, quel- 
qu'un se sacrifiât soi-même... je me sacrifiai.... 
Bah! c'est un bon souvenir, et je ne regrette 
rien. — J'aurais pu laisser derrière moi le nom 
d'un chimiste et d'un biologiste, nom qui n*eùt 
pas été sans gloire. Mais madame Flamey 
n'aimait ni les cornues ni les éprouvetles — 
Dommage! Ça je le regrette vraiment, c'eût 
été amusant de tirer leurs oreillesd'ânés à pas mal 
de soi-disant savants, et d'étaler au soleil la 
niaiserie de pas mal de prétendues sciences 
contemporaines.... Au fait, je n'ai peut-être pas 
dit mon dernier mot.... — Pour le moment, en 
tout cas, la guerre, de tous côtés, me barre la 
route, me condamne à continuer de n'être rien. 
Qui peut songer à quoi que ce soit, tant que pèsera 
sur nous cet âge de fer ressuscité qui a remis sous 
le crâne de tous les fils de Gain le rouge délire 
de leur aïeul. Ah! Dernière Déesse, ah! Guerre, 
toi, la seule des Vieilles Immortelles qui s'en- 
tête à ne pas mourir; toi que l'humanité, sans 
jamais cesser de maudire, adorera bon gré, mal 
gré, toujours, tant qu'il restera sur la planète 
deux nations, avec, entre elles, une province 
contestée ; tant qu'il restera deux hommes avec, 
entre eux, upe femme convoitée... ah! Dernière 
Déesse» plus féroce que les plus féroces d'entre 
toutes celles qui te précédèrent sur nos autels, — 



LE VENT DU LARGE. 97 

que je te hais! non seulement pour la masse 
écrasante des maux dont tu accables aujour- 
d'hui l'univers, mais d'abord pour la mortelle 
souffrance dont tu m'accables moi, et dont tues, 
toi, la vraie cause et la vraie source! toi, toi 
seule ! et non ma toute divine et presque fidèle 
maîtresse, simple femme à peine malfaisante, 
laquelle, s'efforçant à me tuer, moi, son amant, 
ne faisait que son métier de femme et de maî- 
tresse, et le faisait presque loyalement! Toi, 
Guerre, c'est autre chose : tu nous as pris en 
traître; tu ne lues pas : tu assassines. — Et c'est 
toi que je rends responsable; responsable de 
tout, toi seule; toi, la mangeuse de chair 
humaine, toi, la buveuse de sang humain ! 

Je lui fais peut-être beaucoup d'honneur, à 
ladite Déesse, enm'occupant si longtemps d'elle. 
A supposer qu'elle s'en doute, elle en concevra 
certainement un orgueil dont je ne veux pas lui 
laisser le bénéfice. Quelles qu'aient été ses 
mauvaises intentions, il n'en est pas moins 
constant qu'à bord du 624, de Cherbourg à 
Cattaro, par Brest, Gibraltar, Cran et Bizerte, 
Hame}in, Harel, Folgoët et Cie ont navigué sans 
anicroche et vivent en apparence le plus cor- 
dialement du monde, nous voilà bel et bien en 
plein milieu de l'Adriatique ; et tout à l'heure, 
nous rallierons l'armée navale, si toutefois 



98 LA. DERNIÈRE DÉESSE- 

Tannée navale daigne se trouver au rendez- 
vous qu'elle nous a fixé. Ne me demandez pas 
pourquoi : Cattaro passe pour un arsenal assez 
bien défendu, et je n'imagine pas que les ami- 
raux è barbe grise soient assez jeunes pour 
ris€[uer des cuirassés de cinquante ou soixante 
millions contre des batteries bétonnées de cinq 
ou six cent mille francs,, celles-cî tout de mêm.e 
notoirement plus puissantes que ceux-là. — Les 
pots de terre ne se sont jamais profitablemest 
cognés contre les pots de fer... ni les pots de 
fer contre les pots de béton armé — Non, il 
doit s'agir d'une démonstration plus oU/ moins 
théâtrale.... Quoique, somme toute, on ne sait 
jamais: les vieilles gens sont si jeunets... té- 
moin moi-même (qui grisonne) : voyez le 
résultat, 'quand je me heurte à l'expérience 
acérée d'un quelconque Harel à moustache 
blonde!... 

Il n'y a pas à dire : plus j'y songe, plus je me 
fais l'effet d'un amoureux candide et berné, sans 
expérience et sans prudence... malgré tant de 
se) dans le poivre noir de ma moustache et de 

ma brosse Oh! à constater cela, je ne mets 

nulle vanité, je vous prie de le croire ! 

Donc, Harel (Chou-fleur), à la moustache 
blpnde, aux joues de rose, à la taille de pou- 



LE VENT DU LARGE. 9^ 

pée... c'est cela qu'une femme choisit!... Il 
faut bien que j'y croie, puisque je l'ai vu.... 
N'importe! il me déplaît furieusement, à moi, 
le Chou-fleur en question. — Après tout, je 
dois être mauvais juge, étant partie> 

Harel... Harel Chou-fleur.... 

J'ignore le prénom de mon officier en second, 
et préfère ne pas m'en enquérir. « Chou-fleur», 
me semble tout à fait Tappellation qui lui 
convient. Et, pour moi, « Chou-fleur » il restera 
définitivement. — Un exquis Chou-fleur, tout 
blond, tout rose.... 

Dame ! un Chou-fleur que madame Flamey n'a 
pas dédaigné...* 

Zut! je préfère penser à autre chose! 

Je préfère penser à Hamelin, mon quartier- 
maître de canonnage, qui fait ici fonction de 
chef de barre. — Celui-là est mon ami, ou je 
mè trompe fort; — quand il me regarde, je sens 
quelque chose de chaud, de vigoureux... de 
fraternel... oui!... jaillir de lui vers moi et 
m'entrer jusqu'au cœur. — Hamelin, pour moi, 
c'est exactement l'inverse d'Harel : il me plaît; 
il me plaît même furieusement, Hamelin Guis- 
card. Je me sens plus fort et mieux armé quand 
j'ai près de moi ce grand gars aux attache^ 
solides, aux larges épaules, aux yeux directs et 



iOO LA DERNIÈRE DÉESSE. 

pesants, dont le regard ne s'abaisse japais/et, 
poliment, mais strictement, sans vous toiser, 
vous tâte et vous scrute. S'il me fallait comparer 
cet homme à quelque chose, à quelq^'un, je ne 
trouverais mon affaire que parmi les grands 
félins : tigres ou lions; puissantes et tranquilles 
machines, sûres de leur force et de leur sou- 
plesse, tellement Téquilibre de leurs muscles et 
de leurs nerfs est irréprochable ! Ces bêtes-là 
paraissent toujours moins formidables qu'elles 
ne sont, jusqu'à l'instant du bond, jusqu'à la 
détente des griffes et des dents, immanquable- 
ment mortelles. 

Pareillement, je n'avais pas apprécié à sa 
vraie valeur la poigne impressionnante d'Ha- 
melin, jusqu'au jour où, poussant sansy prendre 
garde la porte de ma chambre qui était fermée, 
— à clé, — et qu'il croyait ouverte, Haraelin 
l'enfonça. 

Hamelin, Harel, Folgoët.... 

Hamelin, certes, est le moins galonné du trio. 
J'ai pourtant la sensation que de nous trois, 
l'homme, le vrai, ce n'est ni Folgoët, ni HareK 
Les galons sont peu de chose dans la vie. 

2. — Mère et fils inconnus. 

Midi. 

Le ciel pèse lourd sur la mer aplatie. Un 
ciel blanc, qui aveugle. Pas un trou bleu, rien : 



LE VENT DU LARGE. iOI 

une voûte basse et blême, torride. L'Adria- 
tique, vers le nord, s'assombrit jusqu'au gris de 
fer, comme pour interdire qu'on s'y enfonce 
trop avant. 

Hier, au sud de Corfou, Tair était brûlant, 
mais on respirait. Aujourd'hui, le thermomètre 
a baissé, mais on suffoque. Les poumons tra- 
vaillent à vide, littéralement- 

Je flaire quelque mauvaise bagarre. Il ne faut 
pas être sorcier pour la flairer, d'ailleurs, ici. 
A tout hasard, j'ai fait avancer le dîner d'une 
heure. Mieux vaut arriver devant les batteries 
autrichiennes l'estomac bien garni. Un marin 
qui a dîné vaut deux marins à jeun. 

Et voilà le dîner avalé. En avant le dernier 
coup de sifflet réglementaire : a Tribordais, 
ramassez les plats! Tribordais, à l'appel! » 
Tribord a dîné après Bâbord : donc, tout est 
fini. J'aime autant cela : tout le temps du double 
festin, j'étais médiocrement à Taise. Ouf! Et 
maintenant : 

— Un coup de balai, haut et bas! 

Autant se battre propres, s'il faut se battre, 
pas? 

Route au N. 24*00 du monde, toujours. A 
présent le 624 est au rendez-vous, à deux ou 
trois mille près. Par contre, l'armée navale n'y 
est pas. — Regrettable. Je m'estime trop loin 



102 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

des miens, et trop près de Tennemi. — Il est 
curieux de constater combien un chef, suffisam- 
ment brave quand il s'agit de se risquer soi- 
même, — je crois, sans vaine modestie, sans 
vanterie non plus, que je suis ce chef-là, — 
devient timoré, anxieux, fébrile, dès qu'il lui 
faut risquer les trente ou trente mille hommes, 
— combien le nombre n'y fait rien, — les 
hommes à lui confiés, — ses hommes. Il est, 
aussi, curieux de constater la réciproque : à 
savoir, des hommes, inquiets comme de juste, 
chacun pour soi, -*- la mort menace ! — s'en 
remettent du souci de sauver leur peau et ce, 
avec une confiance de jeune caniche, à n'im- 
porte quel cfief, — même à celui qu'ils juge- 
ront en tous autres cas sans indulgence; oui, 
mais pas en ce cas-ci... qui me paraît cepen- 
dant, et sans conteste, le plus grave de 
tous. 

Que voulez-vous ! c'est ainsi que, jadis, se 
confièrent à l'amiral Noé, qui avait arboré sa 
marque sur le vaisseau de ligne VArche^ se con- 
fièrent aveuglément toutes les bêtes de la créa- 
tion.... en toutes autres circonstances, ces bêtes^ 
et surtout les plus comestibles, eussent pris une 
fuite aussi prompte que sagace, sitôt en vue de 
cet officier général, parent, je crois, du com- 
mandant en chef des louveteries du même 
siècle, le sire Nemrod.... 



LE VENT DU LARGE. 103 

Passerelle. Journal de bord. — Je lis : « Très 
beau temps ^ mer très belle. »— (Ça s'abrège : T. B, T. , 
M, T. B, ; et ça s'écrit d'une plume automatique, 
sans y songer; il m'est arrivé de lire la perle 
que voici : « T. B. T,^ M. T. B.; ramassé la 
queue d'un cyclone , et perdu les deux baleinières y 
enlevées d'un coup de mer. ») Pour l'instant, la 
formule tombe juste : la mer est plate, le calme 
est blanc. Rien en vue, ni terre, ni fumée. — 
J'aimerais mieux avoir en vue quelque chose de 
robuste et d'ami... l'armée navale, par exemple. 
Mais je n'ai le choix ni de mes rencontres, ni de 
ma -roule, ni de ma vitesse. Je suis au rendez- 
vous, je n'ai qu'à y rester. Et je verrai bien ce 
qu'il m en coûtera. Nous sommes soixante-dix 
hommes à bord, Hamelin, Harêl et Folgoët y 
compris; soixante-dix, pour l'instant. Combien 
s erons-nous, peut-être, dans deux ou trois heures ? 

Hamelin, toujours à sa barre, gouverne irré- 
prochablement. Le 624 ne dévie pas d'un degré. 
Le sillage s'allonge derrière nous, rectiligne, 
jusqu'à l'horizon. 

— Hamelin! donne donc la barre à n'importe 
qui, et prends mes jumelles... les miennes, eh! 
pas celles de la timonerie, qui ne valent rien.... 
Tu as de bons yeux, hein? 

n me regarde, étonné qu'on puisse supposer 
le contraire : 



104 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Pour sûr que Oui, commaQdaBt ! 

— Alors, cherche là-bas!., par tribord de- 
vant, oui... et dis-moi si tu trouves une fumée, 
des fois?., une. ou plusieurs?... tout là-bas, à 
rborizoo?... 

Il prend les jumelles, d'un air alléché : 

— Des fumées autrichiennes, alors donc, qite 
ça serait, commandant? 

— Oui. 

Il cherche, minutieusement, etne trouve pas : 
, — Non, commandant! pour y avoir des 
fumées, il n'y a pas de fumées... ni rien autre 
DOD plus : ricB de rieo, quoi! c'est désert... 

— Rien? tant pis!,.. 

Il m'examine de coin, et s'enhardit : 

— H Tant pire », que vous dites, vous? Eh 
bien! alors... si vous dites tant pis; quoi que 
je pourrais bien dire, pour dire encore plus 
« tant pire » que vous? Comme ça, c'est en- 
core retardé, la Un finale? et ça n'est pas 

•e cette fois-ci que nous se faisons nous 

casser la gueule, sauf votre respect, com- 

lanL? 

:st à mon tour de l'examiner : 

Quoi donc? tu en as faim et soif, de te 

casser la gueule ? 

lausse les épaules, lourdement : 

Des fois, oui!,, des fois, non.... 

! bah? « Des fois, oui?... » Au fait, je 



LE VENT DU LARGE. . 105 

suis son commandant Me devoir exige peut-être 

que je lui fasse un brin de morale? 

. — De quoi? « Des fois, oui? » Tu n'es pas 

fou? 

Il hoche la tête de droite à gauche, d'un mou- 
vement brusque, têtu : ^ - 

— Crois pas!-.. D'abord, vous-même, com- 
mandant... sans que je manque à tout ce que 
je vous dois... vous le seriez aussi, alors, ma- 
boul? puisque vous en avez soif et faim, pire 
encore que moi!., de vous la faire casser, votre 
gueule?... Oh! excusel... D'abord, sûr et certain 
que c'est votre affaire et pas la mienne... et puis, 
vous êtes mon commandant.... Mais enfin, faut 
pas m'en vouloir... quand on n'est pas tout à 
fait une bête, vous savez.... 

(Oui, je sai§. — On n'est pas une bêteî et, 
une nuit... dans le Jardin des Oliviers, je me 
rappelle qu on a vu...-) 

Tu as vu, Hamelin, mon gars... tu sais. Et tu 
ne te caches pas de savoir.... Evidemment, c'est 
incorrect : tu ne devrais pas savoir..; Personne 
ne devrait : à commencer par moi. N'empêche 
que tu as beau savoir, je ne t'en veux pas. Cu- 
rieux, hein?) 

Je ne lui en veux pas du tout. A telles en- 
seignes que je lui réponds, aussi net que lui : 

-^ Mais toi et moi, mon gars, ça n'a aucun 
rapport! Possible que je ne tienne pas exagéré- 



106 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

ment à conserver ma gueule entière. Mais j'ai 
mes raisons pour ça, tu supposes bien ! je crois 
même que tu les connais, mes raisons. Toi, au 
contraire.... 

Il relève la tête, d'une secousse. Et ses yeux 
se plantent dans mes yeux, droits : 

— Moi, au -contraire? Commandant, m'^st 
avis que..., en supposant que je connaisse vos 
raisons..., ça me semble que vous connaissez 
aussi les miennes? Possible que j'aie vu des 
choses.... Mais sûr et certain que je vous en ai 
dites, moi! vous ne vous rappelez pas? le soir 
que je vous ai vu pour la première fois... à la 
grille d'un jardin?... 

Mais, nom d'un chien! oui, il me les a 
dites!... Son gosse disparu, sa femme cachée.... 
Quelle brute je fais, de ne pas m'être souvenu 
tout de suite!., réparons! 

Je viens à lui, j'appuie ma main sur son épaule : 

— Ton petit, mon gars?., et sa mère?... 

— Pardi? 

Et il revient à là charge : 

— Commandant... y je n'irai point jusque 
vous dire que tout ça est agréable... tout ça qui 
vous est arrivé... et même — il baisse la voix — 
tout ça qui vous arrive et qui vous arrivera 
encore, tous les jours que le bon Dieu fera.... 

Il a détourné la tête, et jette derrière nous, 



LE VENT DU LARGE. iêl 

sur le spardeck, en contre-bas de noire passe- 
relle, un regard que je saisis au vol... et qui me 
gêne... et me trouble; un regard oblique et 
prompt, furtif et guetteur. J'en éprouve, sou- 
dain, des moelles à l'épiderme, un frisson 
jamais senti encore : un frisson très froid, 
lugubre. 

Hameliii poursuit : 

— Non, bien sûr!... et probable qu'à votre 
place j'enragerais ferme!... Mais vous, à ma 
place à moi, qu est-ce que vous feriez?... — 
Avoir une femme pour qu'on vous la cache; 
avoirun fils et ne pas seulement l'avoir jamais 
vu? — mon petit gars... n'être seulement pas 
sûr de le voir jamais!.,. Des maladies comme 
ça, vous n'allez pas me dire qu'on les guérit, 
hein? 

Je ne vais rien lai dire du tout.* Je fais demi- 
tour et j'arpente la passerelle, de tribord à bâ- 
hotd, puis de bâbord à tribord. A mes pieds, le 
624, en branle-bas de combat, étale le rouge mat 
de son linoléum et le jaune étincelant de ses 
cuivres. L'équipage, chaque homme à son poste, 
attend l'heure de la bataille, — qui sonnera 
peut-être avant dix minutes. — Gai, l'équipage; 
l'heure et le lieu semblent propices aux confi- 
dences très intimes. Mais la confidence d'Ha- 
melin tient plutôt du testament. C'est pourquoi, 
toutes réflexions faites, je reviens à mon chef 



108 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

de barre, et, sans préambule, j'abats mes deux 
mains sur ses épaules : 

— Raconte voir?.... 

Il se penche vers le compas, comme s'il gou- 
vernait plus droit encore que tout à Theure. Je 
pèse Nsur lui de tout mon poids. Il ne s'en aper- 
çoit sûrement pas : 

— C'est tôt raconté : — Je suis Normand, 
vous savez; et mes parents, que j'ai toujours 
là-bas, au pays, c'est des gens bien de chez 
eux. Alors ils avaient pour moi des ambitions : 
ils auraient voulu m'établir; me marier à celle- 
ci ou celle-là, qui aurait été riche comme je 
suis. Mais moï, avec ma tête, j'ai toujours tenu 
à mes idées dur comme teigne. Ça fait que j'ai 
voulu épouser une flUe de ferme, qui était sage 
et avenante, mais qui n'avait rien : pas un radis. 
Mes parents, vous les entendez d'ici : les cris 
qu'ils ont poussés, vous auriez cru deux putois ! 
Je n'avais pas l'âge qu'il faut; je n'ai pas pu 
faire les sommations ; je n'ai pas pu épouser ma 
promise devant le curé et le maire; mais je lui 
ai promis le mariage et je lui ai fait un enfant* 
Et chez nous autres, les Hamelin, promettre 
et tenir, ça n'a jamais fait deux. Mes parents 
le savaient... probable que c'est à cause de ça 
qu'ils ont fait ce qu'ils ont fait..., 

— Ils ont fait quoi? 

— Ils m'ont coupé les vivres pour me forcer 



^ 



LE VENT DU LARGE, 109 

à m'embarquer. Alors ils ont pris leur temps, 
et, durant que j'étais loin, sur la mer, ils ont 
ôté du pays ma femme et mon gosse. Où 
diantre ils les ont fichus, le Bon Dieu le sait 
peut-être, mais il ne me Ta pas dit. — Enlevé, 
c'est pesé ! voilà le paquet. 

— Alors? 

— Alors, je nelsais point. Je n'ai jamais pu 
savoir. Il ne me restait plus qu'une chose à 
faire... je l'ai faite, comme de juste.... 

— Quelle chose? 

— Foutre la main sur la gueule à mon père.... 
Dame ! il ne voulait pas me dire où c'est qu'on 
me les cachait, mon gosse et mon môme ! Mais 
il ne m'a tout de même rien dit de plus, malgré 
sa paire de gifles... il m'a seulement collé sa 
malédiction en retour. Vous voyez bien, cdm- 
mandant, qu'il n'y a pas de remède.... Et vous 
sentez que j'en ai ma suffisance... Ah! nom de 
Dieu ! les obus autrichiens seront les bienvenus ! 
je leur ferai accueil avec plaisir. 

Ah bah! mère et fils inconnus, voilà donc la 
situation? L'état civil n'avait pas prévu ça. 
Pour extraordinaire qu'elle soit, l'histoire n'en 
est d'ailleurs que plus vraisemblable. Je connais 
les familles normandes, et la mésalliance que 
représente à leurs yeux l'union d'un gars qui 
a de l'argent avec une fille qui n'en a pas.... Ça 



110 ^ LA DERNIÈRE DÉESSE. 

devait tout de même faire un beau couple, ce 
rude matelot à carrure d'athlète, frisé comme 
UQ moutoD, avec, au bras, sa fille de fenue 
« sage et avenante » !... 

Je réfléchis : 

— Voyons, mon petit!... Ils ne pourront tout 
de même pas te les cacher jusqu'à la gauche, ta 
poule et ton gosée!... Quand tu auras vingt- 
cinq ans, tu feras les sommations.... 

Il hausse encore les épaules — toujours très 
' respectueusement —7 mais, à présent, je le sens 
plus las encore que révolté : 

— Des ' sommations, que vous dites? ^a 
m'avancerait a grand'chose, puisque je vous dis 
qu'ils les ont ôtés du pays, mon moutard et ma 
gosse I... Des sommations, pourquoi faire, alors? 
pour épouser une femme qu'on ne sait seulement 
pas où mettre la main dessus? 

Il se tait, et je me tais aussi. — Rien à répon- 
dre : il a raisoa. Lui, cependant, au bout d'une 
minute, repart, — histoire de mieux m'expliquer : 

— Tenez, commandant, suivez-moi bien : 
une fille-mère, cane représente pas grand'chose, 
n'est-ce pas? Le monde traite çà de haut en 
bas!... Faut pourtant que son petit mange tous 
les jours et faut aussi qu'elle mange de temps 
en temps elle-même!... Ma gosse, comme vous 
dite$, elle n'avait rien!... sûr et certain que mes 



LE VENT DU^LARfiE. Hl 

vieux en ont profité et qu'ils lui ont mis le mar- 
ché à la main... ils lui auront donné de Targent, 
sous condition qu'elle s'en aille, qu'elle emporte 
son petit, qu'elle ne dise rien, jamais rien, 
qu'elle ne m'écrive pas, jamais non plus; et 
ça fait le compte! Si c'est ça, comment voulez- 
vous que je me débrouille! pas possible! faudrait 
un homme mieux placé que moi... un homme, 
comme qui dirait, dans votre genre.... 

Le 624, probablement touché par quelque 
houle de fond, s'est mis à rouler sans qu'on sache 
pourquoi. Résultat : quelques embardées; de 
toutes petites embardées d'à peine deux ou trois 
degrés. Hamelin, grommelant un juron, n'en 
redresse pas moins la route avec une précision 
mathématique. Son cœur est certes bien loin 
d'ici, à cette heure ; mais son corps, ses instincts 
et toute son intelligence n'ont pas quitté la 
passerelle le temps d'un éclair. Il porte bien sa 
croix, le nommé Hamelin (Guiscard)! fièrement, 
sans forfanterie. Et une émotion mystérieuse 
me secoue, face à cet homme qui souffre — 
comme on doit souffrir.... 

— Ça te tient donc tant que ça, tout ça? 

J'ai parlé presque bas. Lui, en réponse, rien 
qu'un signe de tête, mais un signe qui veut dire 
beaucoup : 

(4 Parce que, tu sais? si ça te tient comme tu 
dis... et si nous revenons de la guerre... si nous 



112 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

revenons chez nous. ., toi dans ta Normandie, 
quoi! et moi avec toi sains et saufs... eh bienJ... 
je te les chercherai bien, moi, ton petit gars et 
ta petite femme... et JB tç les trouverai, peut- 
être, qui sait? » 

Il relève soudain la tête : 

— Commandant!... vous feriez ça, vousl 
Hein ? « ça ? ». Ça n'est pourtant pas tellement 

extraordinaire.... Quels gens ne le feraient pas, 
xgens tels que moi, lorsqu'il s'agit d'autres gens 
tels qu'Hamelin?... 
Il en est à balbutier : 

— Commandant!... » 

Il n'a pas le temps d'eti dire plus long. Mais 
j'ai reçu en pleine rétine le regard de ses yeux 
dardés droit sur moi ; et je crois bien avoir 
saisi, la seconde d'après, un autre regard, oblique 
celui-là, qu'il a lancé de haut en bas, de la pas- 
serelle au spardeck : sur le spardeck, Harel 
avance de son pas immuable, -^ souple et raide à 
la fois; — Harel; — le regard d'Hamelin, sou- 
dain, comme tout à l'heure, hérisse toute ma 
peau, péniblement. Je crojs qu'on appelle ça la 
chair de poule. Je n'aime pas. 

Harel est arrivé jusqu'à moi. Je l'avais vu 
venir; je l'attendais : je ne l'ai tout de même 
pas entendu monter l'échelle de la passerelle : 

— Commandant, la terre est en vue par 



. LE VENT nu LARGE. 113 

tribord deyant.... Là, voyez-vous?... et, par bâ- 
bord derrière, je vous signale une escadre.... Je 
veux dire : les famées d'une escadre... sept 

fumées, bien visibles — Dites donc, l'homme 

de barre? Vos lascars de veille, qu'est-ce que 
vous leur avez foutu dans les yeux pour les 
aveugler?... Pardon, commandant! le service 
malfait m'irrite toujours.... c'est grotesque! Je 
vous présente mes excuses ! — -J'ai compté 
sept fumées; sept seulement... « Ça n'a pas 
l'air d'être français, cette escadre-là !... 



3. — Couleurs de France 

et Couleurs d'Autriche. 

Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. — 
Exact. — L'oiseau de mauvais augure a bien 
compté ; et il ne s'est pas trompé sur la qualité 
de la marchandise : la marchandise n'est pas 
de chez npus : sitôt les coques émergées de l'ho- 
rizon, je reconnais l'espadre légère des croiseurs 
du type Archiduc. — Parlez-moi de rendez-vous 
à la mer ! on ne trouve pas qui on cherche, et 
on trouve qui on ne cherchait pas. Pour com- 
ble, la brume s'en mêle; — elle est autrichienne, 
la brume ici, au fait c'est logique ; Ja brume ne 
fait que son devoir,... Mais elle a si bien joué le 
jeu autrichieji, que nous voilà, nous, pauvre petit 



114 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

624, coupé de toute ligne de retraite par sept 
adversaires, dont le plus faible nous enverrait 
immanquablement par le fond en trois obus. — 
Se tirer de là?... huml.,. c'est pour le moins 
hypothétique. 

Hamelin, mon pauvre vieux ! j'ai peur que tu 
ne te sois mis le doigt dans Tœil, jusqu'au coude : 
nous ne la reverrons probablement jamais, ta 
Normandie ; et ta femme n'aura pas de mari, et 
ton petit n'aura pas de père !... Vingt louis contre 
un que, du premier coup, nous avons gagné le 
gros lot!... autrement dit, que notre gueule est 
cassée d'avance!... 

Il n'y a pas à dire: « Mon bel ami!... » Voici 
sept croiseurs autrichiens qui arrivent du côté 
qu'on ne prévoyait pas, à l'heure qu'on n'eût 
pas voulue, et qui se déploient devant nous en 
ordre de front, c'est-à-dire juste comme il ne 
fallait pas, pour que la moindre chaïice nous 
restât de traverser leur ligne, ou de la CQ^lour- 
ner sans casse. — Bonne et belle^ escadre, 
d'ailleurs, cette escadre autrichienne ; et bien 
entraînée, si j'en juge par la correction de leur 
ligne d'attaque. — Tant mieux ! somme toute, 
à tant faire que d'être coulés bas, mieux vaut 
l'être par des adversaires qu'on n'ait pas le droit 
de mépriser. 

Ce qui n'empêche que c'est Harel qui, le pre- 
mier, nous a signalé le danger. Autrement 



LE VENT DU LARGE. 415 

dit, que c'est Harel qui, le premier, a constaté 
et proclamé que le 624 touche à sa dernière 
heure, et nous comme lui. Or, la chose est inévi- 
table : impossible donc de prétendre qu' Harel 
nous ait rendu le moindre service. Mais très 
possible d'affirmer que ce garçon-là porte mal- 
heur. — Comme chef, comme soldat, comme 
Français, je désire... je suis contraint de désirer 
que le 624 sorte intact de la bagarre, et qu'il n'y 
ait pas, à mon bord, un seul os cassé. Mais, s'il 
doit y en avoir, je sais bien l'os que je choisirai. ... 

Les coques autrichiennes se profilent mainte- 
nant, hautes et nettes, sur l'horizon flou. Nous 
distinguons comme dans toutes nos jumelles, 
s'entend, jusqu'au moindre détail des mâtures 
et des coques. Eux, sans nul doute, nous 
voient aussi bien que nous les voyons. Ils nous 
le marquent, d'ailleurs : dans l'instant même que 
je lorgne nos sept adversaires, à toutes les 
cornes montent les couleurs d'Autriche : blanc 
et rouge ^. portant en abyme l'écu des Habs- 
bourg. N'importe : ces sept pavillons d'Autriche 
m'ont tout l'air de nous jeter le gant. Je le relève : 

— Hafnelin!*.. la grande enseigne en poupe, 
et le petit pavois ! . .. 

(Le petit pavois, c'est, en tête de chaque 
mât, un pavillon tricolore; la grande enseigne, 
celle-là, immense, et traînant pour le moins ses 



H6 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

six derniers mètees d'étamine rouge dans la mer. 
Sur mon tout petit 624, la grande enseigne fait 
à tout le monde l'effet d'être sensiblement pins 
vaste que le bâtiment.) 

S'il faut mourir, autant choisir son linceul. 

La timonerie a fait correctenient les choses: 
Tordre est exécuté presque avant que donné. 

Et je regarde mes quatre pavillons qui y main- 
tenant, dressent, face aux couleurs d'Autriche, 
nos couleurs de France. 

A Dieu vat ! Et donnons les derniers ordres, 
c'est le plus grand des pavillons nationaux qu'on 
ait à bord : 

— Les machines, 550 tours ? ta barre : à 
gauche!... 15!... 20!... 25!... Hamelin, venez 
jusqu'au S. 80® O... et dressez à temps!... 

Je vais essayer ce qu'il y à de plus simple : 
gouverner au large de la terre jusqu'à déborder 
l'extrême gauche de l'ennemi, et prier Dieu que 
l'ennemi n'y mette pas d'opposition trop mar- 
quée.... Car, je sais, dans cette escadre, des 
croiseurs que nos vingt-quatre ou ringt-cinq 
nœuds n'impressionneront guère, et qui en don- 
neront trente sans effort s'ils ont envie de nous 
rattraper. . . 

— Appelez-moi l'officier mécanicien* 

II est déjà là. De ma vie je ne fus obéi comme 
je le suis dans cet instant-ci.... 

— Fourgue, voulez-vous descendre dans vos 



•• 



LE VENT DU LARGE. Hl 

chaufferies, et recommander à vos bonshommes 
d'éviter la fumée, s'ils peuvent?... Faites-leur 
comprendre qu'il ne s'agit pas d'une fantaisie, 
mais de notre peau, et de la leur. 

— J'y vaisf, commandant! je leur ferai com- 
prendre.... 

Il dégringole, telle une avalanche.... 

Fourgue, — vingt-quatre ans, deux galons, 
la médaille militaire, et l'expérience d'un homme, 
qui, sachailt aujourd'hui beaucoup, a tout appris 
ce qu'il sait, et tout fait ce qu'il sait faire sans 
que personne, le plus souvent, lui ait rien mon^ 
tré ni rien enseigné; — Fourgue, mécanicien 
principal de deuxième classe, va voir le feu tout 
à l'heure pour la première fois, — et, probable- 
ment, pour la dernière. — Il s'en soucie d'ailleurs 
comme de sa dernière chemise... dire qu'elle ne 
sera même pas en bois de sapin L.. Et Fourgue, 
de joie, ne tient pas en place. 

Ils sont tous pareils, d'ailleurs, mes hommes. 
Que voulez- vous! ils sont Français. L'heure est 
redoutable : le Français, à cette heure-là, cesse 
d'être homme et devient demi-dieu.... 

D'ailleurs, pour un bateau mobilisé, donc, armé 
de fortune, avec la raclure de tous les dépôts, 
le 624 n'a pas été mal servi. Mon équipage est 
belliqueux, même exagérément. Je n'ai garde de 
m'en plaindre, aujourd'hui surtout. Mais je ne 
partage pas Tenthousiasme général, moi, le seul 



118 . LA DERNIÈRE DÉESSE. 

pourtant de nous tous pour qui la musique des 
obus ne sera pas une nouveauté : je l'ai fait 
jadis entendre, en Chine, au Maroc, ailleurs. — 
Non, je ne partage pas ! — Nous serons tous en 
bouillie d'ici vingt minutes ; et pas l'ombre d'une 
chance de faire payer à l'ennemi, même au 
rabais, le prix de nos carcasses.... Vingt mi- 
nutes... ou dix! Et, certes, en ce qui me con- 
cerne, je n'ai rien à objecter. Mais une chose 
est d'être tué, soi, seul; et une autre chose de 
faire tuer, même soi y compris, soixanle-dix 
hommes, tous jeunes, sains, tous taillés pour 
vivre chacun leur demi-siècle... soixante-dix 
hommes à vous confiés parla nation... soixante- 
dix hommes qui mettent en vous toute leur foi.... 

Sur le spardeck, Harel repasse. Je l'appelle: 
. — Harel, vos torpilles? vous êtes à cent cin- 
quante kilogs, maintenant, je suppose? 

Il hausse imperceptiblement les épaules. Mais 
c'est déjà trop haut, et de beaucoup.... Les 
haussements d'épaules d'Harel ne ressemblent 
pas aux haussements d'épaules d'Hamelin. C'est 
plus discret, je ne dis pas non. C'est plus inso- 
lent, j'affirme oui. — Mon petit garçon!., je 

iste.... 

Non ! pas devant l'ennemi. 

Et je regarde vers la ligne autrichienne, pour 
pas voir Harel et ses épaules — 



XE VENT DU LARGE. 119 

Il m'a répondu, d'ailleurs, avec toute la cor- 
reclion désirable : 

— Je suppose comme vous^ commandant. 
Elles ont eu tout le temps nécessaire, les tor- 
pilles. Mais je n'ai pas encoireété vérifier la pres- 
sion. J'inspecte le branle-bas de combat; et ce 
n'est pas rien, sur une barque de bachi-bouzouks 
teUe que celle-ci.... 

Ji'aî|horreur qu'on déprécie à tort les gens ou 
les choses. Qui ne sait pas admirer vaut peu. 
Mon équipage n'a pas le vernis du temps de 
paix, soit! Mais il a le poli du temps de guerre. 
Et ceci vaut mieux que cela. 

Harel poursuit, imperturbable et dédaigneux. 
— Il me déplaît de plus en plus, chaque fois que 
je le regarde, et davantage encore chaque fois 
que je l'entends: 

<c D'ailleurs, commandant, dans cinq minutes, 
je serai à même de vous renseigner. Puis-je vous 
demander vos ordres de combat... à supposer 
qu'il y ait combat?... 

— Mon cher, vous voyez comme moi que 
jamais, au grand jamais, le 624 ne pourra, à 
n'importe quelle allure, passer au large de la 
ligne autrichienne : sept mille mètres à gagner, 
c*esl deux de trop, pour le moins. Je compte 
donc passer entre le cinquième et le sixième bâti- 
ment ennemi, en comptant de bâbord à tribord. 
Envoyez donc deux torpilles, — feu à volonté, — 



120 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

sur ces numéros cinq et six, qui vont être pour 
nous particulièrement gênants. Cela nous don- 
nera quinze ou dix-huit cents mètres de distance 
entre les canons autrichiens et notre peau, et ce 
n'est déjà pas beaucoup. Y êtes-vous? 

— Oh ! parfaitement ! 

Il salue, il fait demi-tour, — et il s*en va.... 

Ce dernier geste est le seul de lui qui ne me 
soit pas désagréable. — Sapristi! à tant que 
d'être tué tout de suite, j'aimerais pouvoir aussi 
choisir, après mon linceul, mes futurs voisins de 
cimetière. DbI^mir toute une éternité côte à côte 
avec le Chou-Fleur Harel, moi, Folgoët? — 
Non ! merci !... pas même pour offrir à madame 
Flamey, ma presque fidèle amie, le plaisir inédit 
de savoir ses deux derniers amants couchés dans 
la même fosse, ce dont elle sangloterait, nul 
doute, à force d'en rire, d'en rire de ce rire fou 
qui va si bien à ses yeux aigus, à son bout de nez. 
chercheur, à sa bouche mystérieuse: la lèvre si 
sensuelle, les coins si amers à force d'être bas — 
Non! pas même pour cela; ni pour m'ofifrir à 
moi-même le dégoût libérateur qui me ferait 
vomir la vie, sans effort comme sans regret : 
le dégoût de connaître, dans l'instant qu'on 
meurt, la certitude que vous serez, après comme 
avant, moqué, raillé, berné, trompé et le reste; 
après autant qu'avant, voire davantage : deux 
ou dix fois davantage; deux ou dix fois plus 



LE VENT DU LARGE. 121 

cruellement. . . de découvrir et sentir que vous 
n'avez vécu la vie des hommes, sur cette planète 
absurde, que pour y servir de jouet dérisoire à 
Tusage des femmes; et qu'elles vous ont asservi 
à ce rôle grotesque ; et ce, avec tant d'adresse, 
de patience et d'hypocrisie, que, privé par elles 
de toutes vos meilleures forces, arrêté dans tous 
vos élans, entravé dans tous vos travaux, cassé 
dans tout ce qui eût été votre gloire, — c'aura 
été pour vous exactement comme si vous n'aviez 
pas vécu.... 

Il n'est plus tout à fait l'heure de philoso- 
pher: il est l'heure d'essayer de vivre si on 
peut; ce qui m'apparaît improbable.... 

Les sept croiseurs autrichiens marchent droit 
sur nous, tel un gigantesque râteau, — sept 
dents d'acier, dernier cri, bien tranchantes. — 
Ce sont les dents numéros cinq, six et sept qui, 
tout à l'heure, nous broierons... à moins qu'Ha- 
rel ne soit un pointeur de toute première qualité, 
ce qui d'ailleurs m'agacerait évidemment les 
nerfs, à tel point que, ma foi, je préfère encore 
être broyé. 

— Cheftel ! (mon plus jeune enseigne : pas 
majeur) Cheftel ! prenez les distances, voulez- 
vous? et donnez-moi celle du sixième autri- 
chien.... Je dis « sixième » en comptant de 
bâbord à tribord ?. . . 

Le gosse, se précipitant pour m'obéir plus 

• 6 



42i IjV. dernière OÉESSE. 

vite, s'en vad'^borddimgttcrlêteprejnièiieocMatre 
Toculaîre du Barraad Sia^osaid. C'est taut j^i^c, 
d'aille%irs, sil s'ea aperçoit. — El dire quih 
sont tous <;oB)zne ça : feu et flamme j et dire que 
sur les soixante-dix que j'ai, il y en aura bien, 
tout à rbeure, inévitaèlesnent, :saîxaAte de 
morts ! . . . 

Cheftel lit déjà sa gradualion : 

— Dix mille ^ix cents mètres^ ooœamandanti... 

— Merci. — Hared, voas êtes sûr de vos régla- 
ges jusqu'à deux mille mètres, hein? 

— Environ, commandant. 

— Bon. LancelE lard, le plus tard possible : si 
vous coulez du premier coup les deux bateaux 
les plus gênants, nous pouvons, à la rigueur, 
traverser la ligne. En tout cas, c'est notre 
meilleure cliance. Allez! — Vous, Cheftel^ la 
distance?... 

— Huit mille quatre cents, commandant 

Huit mille quatre cents. Deux mille deux cents 
mètres de moins que tout à l'heure, déjà !... Les 
Autrichiens grandissent terriblement vite. — 
Encore cinq minutes... cinq? trois, peat-êtr«... 
et les obus gèleront. — Si j'avais un testameat à 
faire, je crois qu'il ne faudrait pas trop tarder. 

J'ai pris mes jumelles et je distingue Alte- 
rnent les canonniers ennemis à leur poste^ et la 
petite gueule noire des canons braqués, qui 



LE VENT DU LARGE.' 12r> 

oscillent en roulis, pour mieux suivre, pas à pas, 
la cible. — La cible, c'est nous.... 

Tiens?... voici qu'il me semble tout à coup 
discerner, derrière les Autrichiens, loin, très 
loin derrière, quelque chose encore... des fu- 
mées, encore des fumées... qu'est-ce? allons- 
nous avoir aflaire à toute la marine autrichienne 
à la fois ? Ce serait vraiment du luxe, pour un 
624.... 

— Hamelin? Theure? 

— 2 h. 08, commandant. 

— Notez. 

• (Tellement inutile, cette formalité-là: noter 
rheure! l'heure du premier coup qui va tonner ; 
rheure initiale du combat ; de ce combat qui 
ne peut finir, immanquablement, que par 
une noyade! mais on observe le règlement 
ou on ne l'observe pas ; et je l'ai toujours 
observé.) 

— Notez l'heure sur le journal de bord... 
écrivez : Deux heures huit; V ennemi à huit mille 
quatre cents mètres de nous, sept croiseurs en ordre 
de front qui vont ouvrir.,. 

Plouf! 

Une ^erbe d'eau „ très haute et très blanche, 
qui jaillit brusquement à cent mètres de notre 
étrave, cent mètres à peine, et qui s'agrémente 
fort joliment d'un arc-en-ciel bien irisé : le pre- 
mier obus ennemi. 



126 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

lèvres à la fois : un instant, un instant bref, 
j'ai senti tous mes nerfs tordus, tordus à hur- 
ler.... Mais je commande, ici; et je me suis 
commandé à moi-même. J'aperçois d'ailleurs 
Harel rouge comme braise et mordant au sang 
ses lèvres trop roses : il a probablement mesuré 
l'énormité de sa gaffe (« gaffe » à son point de 
vue doit être le mot propre.) Je me détourne, 
impassible.... Et, me détournant, je vois Ha- 
melin.... 

... Je vois Hamelin.... 

Hamelin a lâché la roue de son gouvernail, — 
comme j'ai lâché, moi, ma rambarde. Hamelin a 
reculé d'un pas, comme j'ai reculé, moi. Et 
Hamelin me regarde, la bouche ouverte, les 
yeux larges, les épaules basses, les poings cris- 
pés : — Un masque formidable s'est posé brus- 
quement sur cette face à l'ordinaire, muette, 
impassible, immobile ; — un masque bouleversé, 
dont chaque trait parle et hurle; — un masque 
à la fois féroce et terrible, meurtrier... pis : faux, 
traître... — effrayant : la stupeur, Tindignation, 
la fureur le creusent comme la houle creuse la 
mer; sur le front gonflé, sur la bouche tordue, 
au travers des deux pupilles dilatées, surgit, 
remue tressaille cette soif et cette faim de jus- 
tice immédiate, de châtiments foudroyants qui 
change si facilement en juges, quelquefois en 
bourreaux, les plus paisibles des hommes.... 



LE VENT DU LARGE. 127 

Hamelin m'a regardé; le temps d'un clin 
d'œil ; voilà qu'il regarde Harel; maintenant il 
86 regarde, soi ; — soi : d'un coup d'œil telle- 
ment prompt et furtif que c'est à peine si je me 
rends compte... on dirait pourtant qu'il ne s'est 
pas regardé comme on se regarde, de bas en 
haut, entier... qu'il a plutôt fixé sur lui un point 
précis, vers la ceinture?... 

Je n'ai pas le temps d'y réfléchir : le miracle 
qui a jusqu'ici fait du 624 un bateau-fée, invul- 
nérable, cesse tout d'un coup : un obus autri- 
chien, moins maladroit que les précédents, nous 
prend d'enfilade, entrant par l'étrave, sortant 
par Tétambot : nos quatre cheminées sont cre- 
vées comme cerceaux de cirque; le « vent » 
nous jette tous trois par terre, Hamelin, Harel, 
moi; et je reste sur place une bonne minute 
tête vide et souffle coupé, à plat dos sur le spar- 
deck. 

Harel, moins brutalisé, est debout avant moi, 
et, correctement, me tend la main gauche, pour 
me relever. Du moins-, la chose me semble telle. 
Mais je me trompe peut-être, puisque, finale- 
ment, ce sont les deux mains d'Hamelin qui me 
prennent aux épaules et me remettent sur mes 
pieds. 

Harel?... ou fait... oix diable a-t-il passé? je 
ne le vois plus.... 

Sans doute est-il retourné à ses torpilles : ce 



138 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

n'est pns une raison d^avoir mfiiiqoé le croiseur 
n" (î pour ne pas lancer sur te croiseur n° 5 : 

— Tube deux : par bâbord, i Tingt-cinq de- 
gtéà sur le croiseur n* 5. Feu à vo(oQté ! 

Un silence assez long. Autour de nous, la hh- 
treille autrichienne s'abat en trombes. Zut ! q«hie 
alloQS être mis en morceaux araut d'avoir pu 
jouer notre dernière carte : 

— Hare! ! nom de Dieu !,.. 

Un temps. — Et quelqu'un me répood, je ae 
sais d'oti : 

— L'officier en second vie»t d'être toé, com- 
mandant. 

Tué?... Oh! et j'ai failli l'injurier, quand il 
était déjà mort?... 

J'avance de deux pas vers l'homme qoi a 
parlé. Et je trébache contre une chose qui est 
à terre, et qui n'y devrait pas fitre... une chose 
brillante?... un pistolet?... tiens?... Et je dé- 
couvre le corps de mon secmid, dont le dernier 

:ste fnt probablement pour venir à mon aide... 

lelque Chou-Fleur qu'il fût... l'étemelle comé- 

e!... 

Mon second est mort; 'tout ce qn'il y a de 

ils. Le coup qui l'a frappé n'a pas laissé trace. 

)s même de sang sur la toile blanche de l'uni- 

rme.... 

Je n'ai d'ailleurs pas le temps de compren- 

e : c'est trop bref; et le combat se pré^pilc 



LE VEI^T DU LàRGB. iS9 

trop brutalement. Le tube 2, enfin, a lâché sa 
torpille. Je me penche, comme j'ai fait toat à 
rheure, pour suivre îe sillage. Et voilà que, 
dans le même instant, j'aperçois un autre sillage, 
proche» qui, celui-ci, vient vers nous, droit,... 

Une torpille autrichienne,, alors ? 

Oui. Elle arrive. Elle nous frappe. Elle éclate. 
Et le navire est, littéralement, tranché en deux^ 
comme un navet par un eouteau. 

C'est fini. Nous coulons. 



5. — ..• Et l'obus Qui ne fit grâce 

à personne. 

Nous coulons à pic. 

L'arrière, arraché net de l'avant par la torpille 
autrichienne, a déjà sombré. L'avant flotte en- 
core, soutenu par le compartiment étanehe 
de la proue, le plus roboste. Mais les cloisons 
crevées laissent filtrer l'eau^ et la fin ne tardera 
guère. Pas de renaède : rien à faire qu'à se 
croiser les bras. Sur la. passerelle, à peu près 
intacte encore, Hamelin, redevenu tout à fait 
impassible, a repris des deux mains sa roue de 
gouvernail. Bien entendu,, il n'y a plus de gou- 
vernail; il est par le fond,^ avec la poupe du tor- 
pilleur. Mais Hamelia tient à mourir à son 



150 LA DERNIÈRE DÉESSE • 

poste, exactement à son poste. J'approuve et 
j'imite. Je dois, moi, commandant, maître après 
Dieu, quitter mon bord le dernier. Je ferai donc 
comme Hamelin, un peu plus que je ne dois: 
j'attendrai que mon bord me quitte. Il sied d'y 
mettre de la coquetterie, à la française. C'est 
d'ailleurs le seul luxe qui nous soit encore per- 
mis. 

Avec beaucoup, beaucoup de chance, nous 
pouvons espérer de voir le croiseur numéro cinq, 
notre vainqueur, — pour l'instant, — nous 
suivre dans notre plongeon, et « boire à la 
grande tasse » avec i^ous, pour peu que notre 
torpille à nous — notre deuxième torpille — ait 
autant de bonheur que la sienne. 

Voyons!... où est-il, le sillage de cette tor- 
pille?... Je cherche consciencieusement, je ne 
découvre rien.... 

Si fait! Je découvre quelque chose... mais 
quelque chose que je n'attendais pas, et qui, 
brusquement, me hausse sur la pointe de mes 
pieds pour découvrir mieux.... 

Les fumées de tout à Theure... les fumées que 
j'avais aperçues par delà la ligne ennemie.... 
Ces fumées-là surgissent maintenant de l'hori- 
zon, très hautes, très noires.... Et j'en compte 
toute une ribambelle... tant et tant qu'il ne sau- 
rait être question, cette fois, de fumées autri- 
chiennes : toute la marine de Sa Majesté Apos- 



LE VENT nV LARGE. fSI 

tolique FEoipereur et Roi n'y saf Brait vrairaeiïi 
pas.... 

Alors?... Ces fumées-lS seraient fra-iïçaisesT... 
ou anglaises?... Par exemple?... Serions-nous 
moins irrêvocablemenf perrfusiqueje fte croyais?. . . 

Qui sait? 

Mes talons n'^ont pas^ encore refoncRé terre et 
le 624 ndt pas encore achevé de couler qpie 
soudain la bataille change de face : 

' Au-dessous des grands panaches noirs, qui 
sont donc beî et bren des panaches de France o-u 
d'Angleterre, de petites lueurs, courtes et vives, 
étrncellenï. Quinze secondes d'^attente... la 
« dutée de trajet »... et, tout autour des croiseur» 
autrichiens, nos ennemis victorieux, jusqu'ici! — 
des gerbes d'eau Manche jaillissent, — exacte- 
ment comme tout à l'heure il en jaillissait tout 
autour de nous. J'estime la hauteur des gerbes : 
la salve est une salve de 138,6 — salve de 
réglage, par conséquent. 

C'est bien cela : toujours au-dessous des grands 
panaches noirs, voici d'autres éclairs, plus bril- 
lants, plus hauts : les 305 ont tiré. Quinze secon- 
des encore, la durée de trajet, toujours. Et, cette 
fois, aucune gerbe d^eau ne jaillit. Du moins, je 
n'en ai pas vu. 

J'ai vu, jaillissant de la coque même des croi- 
seurs numéros sept, six, cinq et trois, quatre 



152 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

prodigieux volcans de flammes rouges et de fu- 
mées blanches. Et puis, je n'ai plus rien vu, pas 
même les quatre croieurs. 

Vingt minutes plus tard, contre toute vrai- 
semblance, les contre-torpilleurs français de 
l'escadre des Courbet, laquelle escadre, d'une 
seule salve, venait de gagner la bataille, recueil- 
laient, cramponnés sur la même cage à poules, 
Hamelin, Folgoët et trois autres survivants du 
624 : tous blessés ou meurtris, il va sans dire. 
Mais des croiseurs autrichiens, on ne retrouva 
rien» 

La torpille autrichienne n'avait certes pas fait 
grâce à tout le monde ; il s'en fallait même de 
soixante-cinq hommes sur soixante-dix. Mais les 
obus français, eux, n'avaient fait grâce à per- 
sonne. 



QUATRIÈME PARTIE 
UNE NUIT 



1. — Un blessé. 

Octobre Î9i4 

Passé la porte de Thôpital, — hôpital maltais, 
moins anglais qu'italien ; et mixte, plus civil que 
militaire, — passé la porte, douze marches dal- 
lées, d'un marbre rose tout fendillé, et comme 
cloisonné de mousses, de lichens, d'herbes 
drues, voire de fleurettes sauvages, menaient 
d'abord et droit à la salle mortuaire : le logis 
des morts servant ainsi d'antichambre au logis 
des vivants. Six cadavres étaient là, leurs six cer- 
cueils bien alignés au pied de leurs lits. Et les 
familles, au grand complet pour la veillée, 
comme le protocole méditerranéen l'exige, se 
lamentaient sans discrétion. L'éclairage était 
réduit : à quoi bon gaspiller l'électricité du roi, 



134 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

quand le même protocole méditerranéen con- 
damne les plus pauvres survivants à flanquer 
chacun de leurs trépassés d'une couple de cier- 
ges ? Douze flammes fumeuses dansaient donc 
da^is la brume lourde et puante qu était l'atmo- 
sphère du Heu : pêle-mêle d-encens, de musc, de 
chandelle et de pourriture. — Tant et si bien que, 
pour les yeux et le nez d'un hfessé frais débar- 
qué du champ de bataille, l'accueil de l'hôpital 
était réconfortant. 

Les brancardiers qui me portaient, ne faillirent 
point à trébucher, au passage, contre l'une des 
bières; et il s'en fallut de rien qu'avant de par- 
venir à mon domicile propre, je ne fusse provi- 
soirement — et brutalement — déposé dans une 
autre demeure, plus étroite, et qu'on n^occupe 
d'ordinaire qu'à' titre définitif. Le mort, vert a?» 
creux de ses draps blancs, ricanait dans la 
pénombre, réjoui sans doute d^une facétie de si 
haut goût. Et ses proches, caquetant autour de 
luiv histoire de îe veiller plus dévalement, piail- 
lèrent d'horreur, à la pensée dtr sacrilège que 
j'avais presque commis. 

Les marts dépassés,, cm arrivait chez les 
vivants. Et c'était moins somptueux encore; 
surtout moins balayé. En outre, les cierges r&aït- 
quaient, et cruellement : une seule poire électrr- 
que pendait du plafond, veuve d'abat-jour. En 



\ 



UNE NUIT. 155 

sorte qu'on n'y voyait rien, et qu'on avait tout 
de même mal aux yeux. Les mouches, innom- 
brables, avaient, par bonheur, saupoudré Tam- 
poule — et bien entendu les murs, et le plafond 
par surcroît — de myriades et de myriades de 
points noirs; de quoi tamiser l'électricité crue. 
Quant aux quatre coins de la salle, vaste, 
d'ailleurs, ils se perdaient dans la plus noire 
obscurité. Et c'est là, dans cet hôpital ami et 
allié, que je ne nommerai pas, n'en pouvant pas 
dire autant de bien que je voudrais, c'est là 
qu'on nous transporta d'abord, nous cinq, — 
les seuls survivants du torpilleur 624 : cela dès 
qu'un croiseur de l'armée navale franco-anglaise 
put nous mettre à terre. 

J'étais, moi, intact : pas une éraflure . Pour- 
quoi la Faculté, ce néanmoins, m'étiqueta-t-elle 
« blessé », je ne l'ai jamais su. Je n'étais pas 
blessé, j'étais évanoui : dans le coma, si vous 
préférez, ou en léthargie. J'avais perdu connais- 
sance sur la cage à poules qui nous avait servi 
de radeau, après que le 624 eut achevé de J 

mourir. Depuis, j'avais bien recouvré l'ouïe, la 
vue, l'odorat, avec l'ensemble très complet de 
mes facultés mentales; mais je demeurais para- 
lysé des pieds à la tête, et mon cœur semblait 
arrêté tout de bon, et à tout jamais. Bref, j'avais 
tellement l'air d'être mort que les médecins fail- 



m LA DERNIÈRE DÉESSE. 

lirent bel et bien m'enierrer. Les médec^s ont 
la plus fâcheuse tendance à considérer les croque- 
morts comme de bons confrères à qui la civilité 
veut qu'on passe toujours et sans retard tout ce 
qu'on peut passer de clients.' 

Je voyais tout de même et j'entendais, j'avais 
vu, notamment, mes quatre compagnons débar- 
quer de leurs civières, et je les avais enteiidv 
gémir quand les brancardiers^ des infirmiers 
maltais, forts, mais brusques, les avaient jetés 
chacun dans son IH. Nous, étions, tous les cinq 
dans le môme coin — obscur à souhait — et 
j'avais pour voisin immédiat mon ci -devant chef 
de barre, Hamelin, quartier-mraître de canoA^ 
nage. C'est lui dont je veux parler, — d'abord. 

Moins pittoresque que moi, Hamelin n'avait 
pas l'apparence d'un cadavre, mais il n'avait pas 
non plus l'apparence d*un vivant. Pas l'appa- 
rence, au moins^ d'un vivant bien entêté à vivre . 
La torpille et les obus autrichiens Favaîeat à 
]>eu près respecté ; mais le naufrage y avait mis 
moins de formes. Ete vrai, c'avait été un mau- 
vais naufrage. Neuf fois sur dix, un bâtiment 
qui coule bas commence par « faire le tour * — 
coque sens dessus dessous, quilles en l'air — 
puis « se mate », l'étrave pointant vers le ciel, 
la poupe plongeant et s' enfonçant, pour, finale- 
ment, glisser d'avant en arrière et disparaître, 
tout doucement, sans secousse. Mais le 624, 



UNE NUÎT. f57 

tranché par le milieu, aavaitpas pu sombrer 
camine tout le monde : de ses^ dfeux tronçons, 
Tun n'avait plus de poupe ei Tautre n'avait plus^ 
de proue. Les choses s'étaient donc passées 
brutatemeitt. Hanbelin, rué die la passerelle sur 
le spardeck, s'y était cassé les deux jambes-, 
d'abord. Après quoi, laa roue de sa barre, déta- 
chée du socle, et lui tombant dessus d'au moins 
trois mètres,, lui avait cassé la tête et défoncé 
le thorax : fracture du: crâne, fracture de deux 
côtes, fracture d'une clavicule. Bref, des mor- 
ceaux d'homme plutôt qu'un homme entier. Et 
ces morceaux sainigiamts-, gangrenés, avaient 
tout de suite déliré, puis^très logiquement, ago- 
nisé. L'agonie marchait même bon train, bien 
avant que nos civières fussent arrivées à l'hô- 
pital. Dès qu'on y fut, l'infirmier préposé aux 
€^ercueil:^ nous vint passer en revue, histoire de 
compter ses clients probables; voyant Hametin, 
il s'arrêta, hocha la tête, et, sans plus d'hésita- 
tation, lui prit mesure: ceblessé4à valait d'ores 
et déjà un mort; et sa m^ise en bière n'était plus 
qu'une question d'heures ou de minutes. Hamc- 
litt ne protesta pas : il râlait. 

Moi, je l'entendais râler, par grands râles, 
profonds et précipités. Et je le voyais ramener 
ses di*aps vers son menton, par saccades, de 
se» deux mains, crispées et grelottantes : geste 
classique, que tout homme fait une fois dans 



138 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

sa vie; mais une seule fois... sauf miracle.... 
Or, en Toccurrence, il y eut un miracle : — Ha- 
melin, qui « faisait » une température très cons- 
tante de 40'',9...(et le thermomètre était toujours 
pudiquement insinué sous son aisselle; ailleurs, 
il e^t donc bien marqué 42°, ou peu s'en faut...) 
— Hamelin; dont personne n'avait pu saisir le 
pouls, et dont le cœur, depuis trente ou quarante 
heures, avait pris l'habitude de s'arrêter toutes 
les dix minutes, et de ne repartir que quand ça lui 
chantait... des trois, quatre, cinq et dix secondes 
après s'être arrêté, par exemple; — Hf^melin, qui, 
ce faisant, n'en râlait que plus creux et plus fu- 
nèbre, fità toutl'hôpital — morlicoles, infirmiers, 
fossoyeurs et le reste — la farce la plus désa- 
gréable qu'on puisse imaginer : il n'alla pas 
jusqu'à ressusciter... du moins, pas tout de 
suite... mais il changea d'un coup, sans crier 
gare, et contre toutes les règles d'Hippocratc, 
sa manière d'agoniser. Il ne s'en porta pas mieux; 
ses 40'*,9 ne tombèrent pas même à 40*^,8; son 
pouls continua d'être insaisissable; son cœur 
continua de battre et de s'arrêter comme ci-de- 
vant. Mais Hamelin, sans que personne pût de- 
viner pourquoi, cessa soudain de râler, pour se 
reprendre à délirer. — Et ce fut d'ailleurs un 
délire parfaitement atroce. Je n'imagine pas 
chose au monde plus angoissante que d'avoir 
entendu ce délire-là. Au surplus, jugez-en vous- 



UNE NUIT. 139 

mêmes : Hamelin se croyait mort, parlait de soi- 
même au passé, et voyageait parmi les au-delà 
les plus divers, tous peu rassurants, du reste. 
Sans doute avait-il de son vivant changé 
fréquemment de croyance : toutes ses religions 
successives lui revenaient en tête, les unes 
après les autres, l'athéisme y compris ; il se figu- 
rait alors retombé dans un néant absolu, et se 
souvenait vaguement d'un nommé Guiscard Ha- 
melin, comme on se souvient d'un homme quel- 
conque du temps de Périclès ou de Charlemagne, 
dont on ignore tout sauf le nom, et qui jamais 
ne nous fut rien. Puis l'athéisme s'en allait, 
remplacé Dieu sait par quoi ; et Hamelin, mort, 
commençait de survivl'e, — d'une survie mysté- 
rieuse et bizarre, dont religions ni philospphies 
jamais ne m'avaient donné soupçon. N'oubliez 
pas que, moi, cependant, je continuais d'être en 
léthargie et d'avoir toute l'apparence d'un tré- 
passé, quoique voyant toujours et toujours en- 
tendant net. Hamelin^ deux ou trois fois, se 
souleva de son lit, par une sorte de bond, dont 
la vigueur me stupéfia chez un moribond; il 
prenait appui sur ses deux bras ployés, et les 
détendait brusquement comme un ressort de ca- 
tapulte; et, deux ou trois fois, bondissant ainsi, 
il tourna la tête vers moi et me regarda fixe- 
ment, le temps de sauter et de retomber, temps 
qui me parut long : le regard d'Hamelin, d'Ha- 



140 LA DERNIÈRE BEESSE. 

melin si procfaedu trépas, pesait sur moi , loixrd. . . 
pesait sur mcm cerveati^ isur ma mémoire, sur 

ma conscience sur tout moi... pesait comme 

pèse un remords. Et c'était bien ©n remords qui 
s'éveillait au îonA de ma conscience; remords 
confus; remords tout de même, El il m'amvaau 
moins une fois de l'entendre, m'ayant ainsi re- 
gardé, prono&oer dis tincteixient mon nom. 

Je Tentendis aussi prononcer d'autres noms : 
un nom de femme, sans <loute le mom de la 
femme qu'il aimait, de oette fille de ferme « sage 
et avenante »-..,, le nom d'un enfant, de son en- 
fant, nul doute 

Les heures se traînaient. 

La voix éa moribond s'élevait el s'abaissait, 
à la manière d'une flamme qui danse, d'était 
parfois assez net, puis tout à fait confus; fort 
aulantqu'un cri; faible comme iiin dernier soupir. 

D'autres heures passèrent. D'autres encore. 
L'hôpital, bruyant tout le jour, s'assoupit. La 
nuit vint, puis s'en alla. L'aube blanchit. Le 
soleil revint. La nuit revint à son tour et ainsi 
de suite, cinq l'ois. Hamelin qui avait râlé trente 
ou quarante heures, délira pourle moins quatre- 
vingts. 

Et il lui ad\int, dans ce délire, — le cinquième 
jour, minuit sonnant, d'entrer, si je puis dire, 



UNE NUIT. 441 

en conversatioa avec.,, avec je ne sais qui.., ou 
je ne sais quoi..,. Dieu peut-être... avec quelque 
être invisible et redoutable^ qui l'interrogeait, 
et à qui il répondait, sur un ton d'indicible épou- 
vante... je ne percevais pas les questions qui ne 
parvenaient qu'à lui seul ; mais tout de même, je 
compris que ces questions-JA devaient être formi- 
dables bien au delà de tout ce que peuvent sup- 
porter nos oreilles humaines. 



2. — Les mêmes et d'autres. 

Les autres blessés, c'étaient nousquatre, seuls 
survivants, avec Hamelin, de feu le 624, mon 
ex-bal eau, un torpilleur, un ratier, un mécani- 
cien et moi, Folgoët. Pourquoi j'étais là, moi, le 
chef : à terre, sauvé, vivant, au lieu d'être où 
j ^aurais dû, où mon équipage était, sous deux 
cents brasses de bonne eau de mer, décemment 
enseveli, moft comme le bâtiment, avec le bâti- 
ment... à bord? Pourquoi? Oh! tout bonnement 
parce que la dernière convulsion du 624 w faisant 
le tour » m'avait assommé, et parce que mes 
hommes, tout meurtris, tout déchirés qu'ils 
fussent, avaient dix fois risqué leurs vies pour 
sauver la mienne; j'étais évanoui, je m'étais 
laissé faire; je n'y avais même rien compris. 
Je jure ici qu'il n'y avait point eu de ma faute. 



14^2 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Commeut le torpilleur et comment le mécani- 
cien s'étaient-ils sauvés eux-mêmes ? Dieu, qui le 
sait, ne me Ta pas dit. L'un comme l'autre avait 
bien quelque cent chances sur quatre-vingt- 
dix-neuf de rester à tout jamais l'un dans sa 
chambre à torpilles, l'autre dans le compar- 
timent de sa turbine. Une turbine, ça se loge 
sous le pont cuirassé, au tréfonds du navire. 
Une chambre à torpilles, c'est bourré de fui mi- 
coton du plancher au plafond. Ni l'un ni l'autre 
de mes bonshommes ne s'est jamais souvenu du 
circuit fantastique qui les avait amenés de leurs 
rôtissoires respectives à l'air libre. 

Admettons, si vos croyances ne s'en trouvent 
pas choquées, qu'un archange s'en est mêlé et 
que ses supérieurs hiérarchiques l'ont chargé de 
prendre à son compte cette extravagante affaire. 
Pour le ratier, « homme de pont », (un ratier 
est une façon decalfat ou de chaloupier, préposé 
à la propreté extérieure de la coque) pour le 
ratier, donc, combattant tout à l'air libre, comme 
moi-même, Folgoët, lui sur les passavants, moi 
sur la passerelle, la chose s'expliquait mieux; il 
suffisait que le lascar fût né coiffé et que tous ses 
grands-pères jusqu'à la quinzième ou vingtième 
génération en deçà eussent été chanceux, ce qui 
s'appelle chanceux: insolemment... et que toutes 
ses grand'mères eussent fait tout l'indispensable, 
voire le superflu, pour cela... et que lui-même, à 



UNE NUIT. 145 

bon droit d'aiJleups, eût recueilli intégralement 
l'héritage ancestraL 

Au demeurant les pourquoi n'importaient 
guère, le total seul de raddition comptait : — 
Hamelin mourant, plusFolgoët, tenu pour mort, 
fixis un ratier, plus un torpilleur^ plus uq méca- 
nicien, tous trois durement ^ amochés », égale- 
ment, cela faisait bien cinq ; cinq <( rescapés » un 
point, c'étaient touL 

Soixante-dixmoins cinq restent soixante-cinq. 
Ces soixanle-ci®q-là dormaient leur dernier som- 
meil au fond de l'Adriatique... le petit Chef-, 
tel... le brave Fourque... les autres,,, et Harel, 
— Chou-Fleur.... 

De nous cinq, les vij^ants^ quatre déliraient, 
Hamelin, comme j'ai dit; le ratier, le torpilleur 
et le canonnier, comme on délire communément. 
Moi, seul ne délirais pas; et pour cause: je 
continuait^. 

— Il est mort, avait affirmé, parlant de moi, 
à première vue, le médecin traitant. 

— Mort de 'quoi? avait demandé le médecin 
chef, après examen attentif de mon épiderme 
intact. 

— Mort de la commotion. Rupture de vais- 
seau, avait siaggéré le garçon de salle. 

(J'entendais tout, n'oubliez pas.) 
Ils décidèrent finalement de ne pas m'enierrer 
tout de suite. Si j'avais pu émettre le naoindre 



^44 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

son, j'aurais fait ouf! Être enterré vivant, non. Je 
me Qgure que je n'aimerais pas. 

Ce ne fut qu'au matin du sixième jour que je 
sortis, assez brusquement, de ma léifhargie. Il 
était temps : les médecins, quoique un peu 
rêveurs, en présence de ce cadavre, vieux de six 
fois vingt-quatre heures, qui refusait mécham- 
ment de se décomposer... on trouve des empê- 
cheurs de danser en rond jusqu'au bord des cer- 
cueils !... Les médecins venaient tout de même 
de passer outre, et avaient décrété que mes funé- 
railles auraient lieu le soir môme. La mise en 
bière était même fixée pour midi. 

Je m'attendais donc à pa[sser, après une mau- 
vaise journée, plusieurs... non: une seule nuit 
très longue et trop noire, — vraiment désa- 
gréable, sur un lit trop étroit, mal capitonné, — 
quand, tout d'un coup, je sentis les liens secrets 
qui me garotaient se dénouer d'eux-mêmes, et 
je fus libre. 

Je n'avais pas encore été porté dans la salle 
mortuaire ; on ne m'avait pas encore pourvu de 
cierges autour de moi. Le destin m'épargna 
donc le plus pénible de l'aventure. Il n'y en eut 
pas moins, parmi les blessés, les infirmiers et 
autres gens de mon entourage, une terreur su- 
perstitieuse. Et chacun se signa avant de vouloir 
bien constater que j'étais vivant. 



UNE NUIT. ' 145 

Mais, vexée d'avoir dû baisser pavillon devant 
les faits, la médecine ne se tint pas pour battue : 
elle chercha sa revanche et Teut tôt. Un hospi- 
talisé, sitôt franchie la porte de ce purgatoire 
que Dante oublia, Thôpital, devient pis que 
Tesclave — la chose : de ces hommes au-dessus 
des lois, les médecins, lesquels ont sur lui 
droit de vie et de mort, sans limite ni contrôle. 
Une léthargie, que la Faculté s'était blousée 
jusqu'à confondre avec un décès, et ce, six jours 
durant, |ne pouvait pas n'avoir pas laissé, dans 
l'organisme du mort manqué, des traces qu'à la 
vérité l'on ne constatait pas jusqu'ici, que les 
médecins se gardaient bien d'ailleurs de définir, 
mais qu'ils affirmaient obligatoirement très 
profondes, donc très redoutables, tant pour 
moi, que pour autrui. .11 fallait donc effacer ces 
dangereux vestiges, les atténuer tout au moins, 
fût-ce aux dépens de ma liberté; soit en l'occu- 
rence, aux dépens de ^mon honneur : car l'hon- 
neur d'un soldat, en temps de guerre, habite 
naturellement sur les champs de bataille et non 
dans les hôpitaux. 

— Vous avez besoin d'une convalescence lon- 
gue, longue... infiniment ^longue... pour vous 
remettre à peu près d'aplomb. D'ailleurs, dans 
votre état, vous n'êtes pas transportable : la 
France est trop loin. 

— Pas transportable, moi ? Mais je vais 

7 



446 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

comme un charme, je marche comme un chas- 
seur, je bois comme un chantre ci je mange 
comme Gargantua! 

(C'était une bonne semaine après mon réveil 
que j'avais obtenu du médecin-chef, personnage 
olympien, donc, difficilement abordable, cet en- 
tretien vital pour moi). 

— Vous buvez, vous mangez, vous marchez, 
soit : simple apparence! Mon cher monsieur, 
permettez-moi de vous le dire, cela ne prouve 
absolument rien en faveur de votre santé. 

Cela prouve au moins que je puis me battre, 
et c'est tout ce que je désire. Si je marche; si je 
bois, si je' mange, si même je fais de la gymnas- 
tique et des poids, je voudrais bien savoir quelle 
faculté physique me manque pour retourner sur- 
le-champ au front? 

— Quelle faculté? je l'ignore; mais il vous en 
manque sûrement une ; plusieurs probablement. 
Ei vous, concevez que, dans ces conditions, il 
m'est véritablement impossible de vous laisser... 
mon devoir s'y oppose; s'y oppose formelle- 
ment!... 

— Heu!... formellement... vous parlez d'une 
très longue, d'une infiniment longue convales- 
cence.... Cela veut dire quoi? Combien de jours? 

— Ne parlons pas de jours. Parlons de mois 
et disons... six mois, douze mois peutétre... au 
minimum.... 



UNE NUIT. U7 

— Vous me faites bonne mesuré ! Vous rendez- 
vous compte-que dans six mois, et probablement 
avant, la guerre sera finie ? 

(En ce mois de septembre de cette année 
1914 — huit jours à peine après la victoire de 
la Marne — tout le monde pensait comme moi 
et tout le monde aurait parlé comme moi.) 

— C'est possible, ce n'est pas certain.... 

— Mais est-il certain qu'il me manque la 
faculté que vous ne dites pas pour aller tout de 
suite me battre ? 

— Je n'en suis pas certain du tout. 

— Alors? 

— Alors?... Je suis médecin, je fais de la 
médecine, et la médecine, qui est mon unique 
préoccupation, m'interdit absolument de vous 
permettre l'extravagance que vous sollicitez. 

— Alors? 

— Alors, vous allez d'abord rester ici un mois 
ou deux.... Oh ! juste le temps strictement indis- 
pensable pour que nous puissions affirmer que 
vous n'arriverez pas en France mort, ou aliéné, 
ou... je ne sais pasquoi!... aveugle, par exemple. 
Et si l'un de ces malheurs arrivait.... Ah!... 
j'aime mieux n'y pas penser.... Voyez, monsieur, 
je suià un vieil homme, mes cheveux 'sont tout 
blancs, ma barbe aussi; mais je n'ai jamais 
encouru jusqu'ici aucune sorte de blâme de mes 
chefs en ce qui touche à ma profession. Et je ne 



148 LA DEROHIÈRE DÉESSE. 

vôudirais , pas m'y exposer pour içxkl Vor du 

monde Ce blâme, je risquerais de Feiïcoiirir, 

sévère, si je me permettais d'exaucer votre 
prière. E!xciisez-mbi. 

lia ne sortirent pas de là. Et j'eus beau pro- 
tester, supplier, menacer^ ce fut comme de me 
taire : je demeurai leur prisonnier : le prison- 
nier de la médecine; le prisonaier de nossei- 
gneurs tout-puissants : Thf>mas Diafoiru&y Pur- 
gon et Cie l ce, pour huit bonnes 'et belles se- 
maines. — De rhôpital, et de la ville, et de tout 
Malte, de tout ce très haut et très noble rocher 
dans quoi régnèrent les Chevaliers de Saint- 
Jeani; dans quoi Bonaparteentra, s'estimant fort 
heureux qu'un Maltais lui vt^t ouvrir la porte, 
qu'il n'eût peui-ètre pas pu elifoncer ;, sur quoi 
les Anglais, rois de la mer, ont enfim de compte, 
planté, en guise de drapeau, leur Trident de 
Neptune... je conserve un souvenir exactement 
nauséabond. 

Ce ne fut qu'au bout de ces huit semainesT-ià, 
les plus longues de ma vie, que je fus libéiré, 
exactement comme si j'avais été incarcéré : sans 
rime ni raison; je me portais en effet, à la veille 
de mon exeat^ sensiblement plus mal qu'au len- 
demain de ma léthargie. 

C'est qu'entre ce j.our-ci et ce jour4à la 
guerre de mouvements, — tout héroïne, tai;ite 
fervente, toute fiévreuse, angoissante et eni- 



UNE NUIT. 149 

vrante, et (tout le monde alors y croyait dur 
comnie fer) foudroyante comme un coup de 
tonnerre, était devenue cette autre guerre, toute 
monotone, tout uniforme, tout immobile, sta- 
gnante : la guerre de tranchées; et (tout le 
monde, d'instinct, le devina tout de suite) elle 
devait être, cette guerre nouvelle, plus lente et 
plus longue qu'un jour, non! qu'un siècle sans 
pain. 

Ainsi donc m'étaient refusées toutes les joies 
que j'avais jadis espérées de cette hypothèse 
folFemenl invraisemblable d'ailleurs: un conflit 
européen ; et, par contre, allaient m'être prodi- 
guées maintes et maintes fatigues, -7- lourdes; 
, — maintes et maintes souffrances, — mesquines 
— maintes et maintes diminutions, maintes dé- 
chéances que jamais je n'aurais prévues, quand 
je m'efforçais, au temps lointain de la paix, de 
deviner à quoi pourrait bien ressembler la 
guerre venir, cette guerre inadmissible. 

Ce qu'elle fut, toute l'Europe le sait, trop. Ce 
qu'elle pesa sur les nerfs d'un homme tel que 
j'étais, tel que je redeviendrai peut-être, si les 
temps à venir me laissent redevenir quelque 
chose... quelque chose de vivant... ce qu'elle 
pesa sur les nerfs d'un homme dont toute la vie 
n'avait été que sensations, recherches de sensa- 
tions, poursuites de sensations, faim et soif de 
sensations, et qui n'avait jamais usé de rien — 



150 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

études, sciences, amours, arts, — sans en abu- 
ser toujours, d'instinct, d'élan, ce que cet homme 
put endurer de cette' espèce d'inaction que fut 
pour lui la guerre — >cela^ on ne le sait pas. Et 
je vous jure qu'on l'imaginera difficilement. 

Vers la mi-novembre, enfin, je traversai de- 
rechef, quittant mon hôpital, cette aalle mor- 
tuaire, qu'on ne peut pas ne pas traverser, pieds 
devant ou pieds par terre, pour sortir du lieu 
comme pour y entrer ; et je m'en fus. Je ralliai 
d'abord Toulon, où, par manière de consolation, 
mes chefs m'infligèrent un congé interminable : 
la longue convalescence à laquelle on m'avait 
condamné a fortiori ne manqua naturellement 
pas de tomber sur moi, telle la misère sur le 
pauvre monde. Alors conséquence logique de 
tout congé, je ralliai Paris. J'en étais parti quatre- 
mois plus tôt. J'y revenais, à peine différent. La 
guerre de tranchées ne faisait que commencer : 
je n'avais encore subi que les secousses de la mo- 
bilisation, des premières défaites, des premières 
victoires, et je n'avais encore porté que le faix 
des huit semaines de ma captivité, un fétu, lourd 
à mes épaules d'hier; — 1914 — mais combien 
léger pour mes reins d'aujourd'hui : — 1919! — 
Il a fallu 1916, 1917, 1918 pour courber bas mon 
échine, ployer ma nuque, baisser ma tête. Je 
n'imaginais pas, en 1914, ce qu'allaient être ces 
années-là — 



UNE NUIT. i51 

Comme trois mois plutôt, je débarquai d'un 
train sur un quai de gare ; un taxi-auto m'em- 
porta ; et, comme trois mois plus tôt, il m'ad- 
vint, entre chien et loup, d'aller où je vous ai déjà 
dit qu'il me vaudrait mieux n'aller point.., 

Mais^ cette fois, il m'advint ce qui ne m'était 
pas avenu : d'être arrêté en route.... Et je ne 
revis ni la grille, ni le Jardin des Oliviers, ni le 
logis qui est au bout du jardin, ni celle qui ha- 
bitait ce logis.... 



3. — Le puits de la vérité. 

Or, le cinquième jour de ma léthargie, — ou 
de mon coma, ou de tout ce que vous voudrez ; 
les médecins, comme de règle, ne se sont jamais 
mis d'accord sur mon cas — or donc, le cin- 
quième jour, minuit sonnant, Hamelin, qui déli- 
rait depuis bientôt deux fois vingt-quatre heures, 
bien sagement, si j'ose dire, bien bourgeoise- 
ment, changea tout d'un coup de voix, de ton, 
d'expression même, à telles enseignes que ce 
changement me fit sauter comme un cabri... vir- 
tuellement, bien entendu? puisque je jouais en- 
core, cette nuit-là, les imitations de cadavre. 
Hamelin, bondissant dans son lit, comme il avait 
déjà fait plusieurs fois, tourna la tête vers moi, 



152 LA DERNIÈRE pÉESSE. 

me regarda et j'entendis sa voix, conservant 
encore le timbre rauque qu'elle avait eu jus- 
qu'ici : 

— Curieux! il est mort.... Le commandant est 
mort.... Comment, diable, ne Tai-je pas eacore 
vu, ici?... J'ai vu tous les autres.... même cet 
Harel.... Chut ! ça, jen'ai pas ledroitde le dire 

Et ce fut alors que, tout d'un coup, le son de 
sa voix changea; changea comme j'ai dit... pis 
que je n*ai dit.., pis que je ne saurais jamais 
dire !... ce ne fut plus une voix humaine.... 

Gela commença par une sorte de grelottement, 
atroce d'anxiété : Il dit : 

— Ah!,*, c^est à moi? cest mon tour?,.. 
Et il se tut, un temps assez long. 

Quand il recommença de parler, son anxiété 
première était devenue une épouvante qui me 
glaça littéralement la moelle des os. U balbu- 
tia : 

— Oui,.. Hamelirty c'est moi... pardon !... 
Encore un temps, plus bref : 

— A l ennemi, vous savez bien.... A bord d'un 
torpilleur. . . à mon poste. . . pardon ! pardon !... 

Un temps encore. Il semblait maintenant 
écouter les questions d'un être invisible, puis y 
répondre. Et, tant écoutant que répondant, 
son épouvante ne cessa d'aller croissant, jus- 
qu'à m'épou vanter moi-même d'une horreur su- 
perstitieuse, incompréhensible, et d'autant da- 



\ 



UNE NUIT. 155 

vantage insupportable. Moi, le faux trépassé, je 
crois que j'aurais trépassé tout dé bon, si Ha- 
melin avait écouté et répondu seulement cinq 
minutes de plus qu'il ne fit. 

Autant que je m'en souviens, — et je m'en 
souviens as^z ueti... il coulera même beaucoup 
d'eau sous les ponts avant que j'en perde la sou- 
venance! — voici niot pour mot ce que j'en- 
tendis : 

Hamelin venait de balbutier les mots que j'ai 
redits : « . . .il bord tïun torpilleur. . . à mon poste. . . )> ; 
après un temps très court, il reprit avec efîort : 

— De V orgueil? Oui^ c'en était ^ puisque le poste 
rC existait plus ! puisqu'il n^y avait plus ni gouver- 
nail^ ni barre y ni rien..^. Mais 

Une interruption brusque, comme un sursaut. 
Un silence. Puis : 

— Si... bien siïr... fy ai pensé... à la disci- 
pline... à Vexemple... atout ça.... Mais après... seu- 
lement après... et puis, ïexempUl... Pour qui? 
puisque tous ceux qui étaient /à, ils allaient mou- 
rir... alors^ ça ne servait à rien, l'exemple.... 
(Tétait bien de V orgueil... seulement de V orgueil.... 
Je me repens !,.. 

Encore une interruption. Encore un silence. 
Puis, Hamelin hurla, très, très humblement: 

— Tous les péchés, dame^ oui^ je les ai com- 
mis.... J'ai été orgueilleux^ toujours. .» et luxu- 
rieux, et colère.... Oui, j'ai manqué au père, une 






154 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

fois.,, je Vax frappé... au visage... parce quil me 
refusait la femme que je voulais... je me repens!... 
Un silence : 

— La mère?... non! non! je V aimais trop pour 
lui manquer, à elle... à une maman, ça ne se peut 
point!... Comment est-ce qu on ferait, [alors, ça 
ne compte pas; je n'ai pas eu de mérite.... Grâce 
tout de même, grâce ! pardon ! pardon !... 

Ces mots-là ne furent pas dits, mais pleures. 
De toute ma vie je n'avais entendu, voire ima- 
giné plainte moitié si pitoyable que celle de ce 
rude homme que je ne croyais pas fait pour ja- 
mais supplier. 

Il dit encore : 

— Pardon de tout! je me repens de tout! pi-, 
lié ! oh ! pitié, pitié pour moi !... 

Alors je compris. 

Je compris qu'Hamelin, après avoir erré du 
néant à l'immortalité, selon les phases de son 
mystérieux délire, aboutissait logiquement aux 
strictes croyances de ses origines et endurait, 
dans cet instant même, les pires affres de ce que 
les hommes, en quête d'un Dieu qui les terrifiât, 
ont appelé le Jugement Dernier... 

Et Hamelin continuait d'écouter, continuait de 
parler; bref, continuait de répondre à ce formi- 
dable interrogatoire qui, selon toutes les théo- 
logies, sépare le temps de l'éternité. 

En vérité, le spectacle devait être assez 



UNJÇ NUIT. 155 

\ 

étrange: ce mort-là, Hamelin — mort tout de 
bon, en somme, puisque Dieu lui parlait face à 
face ! mais que les hommes croyaient vivant, 
parce que son corps n'était pas encore froid, 
parce que sa bouche parlait — ce mort, Hame- 
lin, confessant à haute voix sa vie la plus se- 
crète, aux. oreilles de .ce vivant, moi, Folgoët, 
que les hommes croyaient mort, et qui Tétait si 
peu qu'il ne pouvait même pas supprimer une 
seule de ses facultés de vivant ; qu'il ne pouvait 
pas ne pas entendre! 
Hamelin parlait : 

— Non, foi d'homme! à V égard de la femme et 
du petit, fai fait tout ce que fai pu,... Mais, là 
encore^ il n'y pas de mérite : je les aimais ! il n'y a 
pas de mérite! pardon ! 

Il hésita quelques secondes, puis, parlant 
comme à soi-même : 

— C'est drôle ! voilà que fy pense encore, — à la 
femme et au petit!... Ça ne se devrait point!... Ici 
on ne doit pas, en ne peut pas penser aux gens de 

là-bas Par exemple^ est-ce que je me tromperais? 

est-ce que je ne serais pas.... Mais si, bon sang ! 
voilà. toutes les choses qu'il doit y avoir... tous les 

gens Ceux qui sont à la droite, ceux qui sont à 

la gauche... et, au milieu^ je le vois bien!... 

11 acheva, comme tombant à genoux : 

— Pardon! Pitié! 



156 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Cette fois, le silence fut très long. Et quand 
la voix d'Hamelin résonna de nouveau, ce fut un 
peu plus fort, un peu plus';ferme : pour la pre- 
mière fois depuis que durait l'extraordinaire dia- 
logue, Hamelin avait pris une sorte d'assurance. 
Et ce qu'il allait confesser, il me sembla d'avance 
qu'il ne le regrettai t. pas : 

^ — Si j'ai tué?... tué? moi?... Ma foi! non... je 
n'ai jamais tué personne... sauf en service com- 
mandé... ou, alors i c'est que je ne me rappelle pas ! 
Et y ici y pourtant, on se rappelle bougrement fout! 

Il se tut, écouta, et je crois bien qu'avant de 
répondre il leva une épaule : 

— Comment! c'est .celui-là?... Et on me repro- 
cherait de l'avoir tué, lui?... Pas possible : on est 
juste, ici!... 

Il écouta encore. Et il repartit, assez nette- 
ment: 

Pardi bien sûr, que je n'avais pas le droit de le 
tuer!... mais si on ne faisait jamais que les choses 
qu'on a droit, ce n'est pas avec ces choses-là qu'on 
ferait marcher le monde!... Je n'avais pas le droit; 
mais j'avais le devoir. Je vais vous eocpliquer : il y 
avait quelqu'un... quelqu'un qui est ici, à côté... 
Allons, bon ! voilà que je ne sais plus ce que je dis !. . . 
ici, à côté, il n'y a personne ! il y a Ceux qui sont à 
la Droite, il y a ceux qui sont à la Gauche. . . . Non ! H 
y avait quelqu'un... quelqu'un qui est mort, depuis... 



UNE NUIT. 157 

mort avant moi... etqu^on a couché, à V hôpital, sur 
un lit, à côté de moi... voilà pourquoi.... Enfin, cet 
homme-là, c'était un homme bien... tout à fait 
bien... à preuve : la minute d'avant, il m'avait pro- 
mis, lui que ça ne regardait en rien, lui qui ne me 
connaissait quasiment point, de m' aider à retrouver 
ma femme et mon gosse.... Un homme bien, vous 
voyez, et un homme juste... juste, c'est encore mieux 
que bien !... Il y avait donc un homme juste ; et cet 
homme-là, on se foutait de sa gueule. . . et il le voyait. . . 
il savait bien tout ce qu'il devait savoir... il en sa- 
vait même trop.... Il ne disait rien. Rien, parce que 
les gens fiers ne doivent jamais rien dire. Ils regar- 
dent, n'est-ce pas; ils crachent, et ils s' en vont! Mais 
moi! moi qui savais aussi, moi qui avais vu aussi, 
est-ce que je pouvais supporter, moi, ce qu'il suppor- 
tait, lui ? — Lui, c'était de la fierté; moi, c'aurait 
été de la lâcheté! — Alors, quand j'ai vu l'autre qui 
l'insultait, et quand je l'ai vu, lui, selleries poings 
ei faire demi-tour, parce qu'on était devant l'ennemi 
et parce qu'il commandait, quand j'ai vu ça, j'ai pris 
mon pistolet, j'ai tisé, bien soigneusement, j'ai tiré, 
et Vautre est tombé, raide. — Harel, qu'il s'appe- 
lait. -=^ Oui bien! c'est moi qui l'ai tué, Harel. — 
Je ne me repens pas ( 

Depuis le premieruiot de la première réponse, 
la voix de l'interrogé avait sonné nette, sans re- 
mords ni peur. 



158 LA DERNIÈRE DÉESSE, 

Un dernier silence tomba, qui me parut lourp 
comme une pierre de sépulcre. La sentence du 
Juge tombait, peut-être. 

Et puis Hamelin paria, poux la dernière [fois ; 
il dit, sur le ton d'un étonnement extrême : 

— Comment ça? c'est lui qui me jugera?... oh ! 
je veux bien! puisque c\st un homme juste... seule- 
ment , lui. . . . Comment ça se peué-il ?. . . 

La phrase sombra, d'un coup. Et ce fut fini. 



CINQUIÈME PARTIE 

LE BLESSÉ 

QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ 



1. — Infirmières- Amazon es. 

A Paris, avenue... mettons avenue Napoléon, 
pour ne pas préciser... s'est installé, dans l'im- 
meuble d'un ex-palace très cosmopolite, un 
hôpital très parisien. Et cet hôpital diffère natu- 
rellement du tout au tout de l'hôpital ami et allié 
qui, de septembre à novembre 1914, hébergea 
les survivants du torpilleur 624... hébergea?... 
emprisonna?... diffère donc du tout au tout, sauf 
en ceci : que là, commue là-bas, il se passe des 
choses qui ne devraient pas se passer. Précisons 
de moins en moins. 

Dans cet hôpital — le plus parisien de Paris, 
décidément! — fut évacué, vers la mi-no vem- 



160 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

bre 1914, le petit lieutenant Guy Hélios, du 
51® chasseurs à cheval. — Hélios, voyons ! vous 
ne connaissez que ça : Hélios, Thomoie des 
nouveautés et antiquités, meubles et immeubles, 
étoffes et vêtements, soieries, lainages, toiles, 
chemiserie, cordonnerie, parfumerie, fantaisies, 
confections, attractions... Hélios enfin!... Hé- 
lios, Roi du bazar français. 

Guy Hélios, fils unique, héritera donc tôt ou 
tard d'au moins deux ou trois cents millions, 
bien trébuchants. Personne n'est donc plus pari- 
sien, — pas même rhôpital de l'avenue Napo- 
léon. — Avec cela, très bien blessé, glorieuse- 
ment et élégamment ; de quoi garder la cham- 
bre trois petites semaines. Et, par le fait, Guy 
Hélios, convalescent, fit sa première sortie le 7 
décembre exactement.... (Une coïncidence, toute 
fortuite, me permet de préciser la date.) 

Trois petites semaines, ce n'est guère. Ce fut 
assez pour mettrie le tumulte dans le bataillon 
des infirmières bénévoles, bataillon très nom- 
breux, et mondain davantage encore. Gruy Hélios 
était, pour achever, un fils de roi vraiment ac- 
compli : jeune, gentil, très sport toujours, spi- 
rituel quelquefois, — des gens l'affirmaient au 
moins, — bref, sympathique à l'excès. Ajoutez 
que sa blessure, tout élégante qu'elle fût, était 
une vraie blessure, reçue sur un vrai champ de 
batfi^ille, et qu'elle avait eu néanmoins le bon 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 161 

goût de le laisser on ne peut plus intact... voire 
d'un rien plus séduisant: il y avait gagné la plus 
jolie des cicatrices, une vraie fossette nichée 
juste au creux de l'épaule, de quoi tenter des 
lèvres d'infirmières; car une infirmière, et sur- 
tout bénévole, continue, d'être femme, et sou- 
vent le devient davantage, au contact de tant 
de jeunes blessés à qui son devoir l'oblige à 
prodiguer tous ses soins, les plus intimes y 
compris.-.. 

Ce 7 décembre donc, le lieutenant Hélios sor- 
tit en ville pour la première fois. Et peut-être, 
dans l'instant qu'il quittait sa chambre pour s'a- 
cheminer vers la grande porte, se trouva-t-il 
embarrassé quant à l'emploi de cette première 
sortie... embarrassé quant au choix qu'il fal- 
lait faire entre plusieurs programmes allé- 
chants... entre deux programmes par exemple, . . 
qui sait? entre deux rendez- vous... je ne sais 
pas, moi ! je n'ai jamais voulu savoir. 

Je sais seulement que parmi les infirmières 
bénévoles qui avaient pris la guérison d'Hélios 
à cœur, il en était deux qui, d'infirmières, s'é- 
taient promues marraines, — marraines de 
guerre. (Il m'amuse de songer que, dans un quart 
de siècle, personne m goûtera plus le sournois 
libertinage de cet euphémisme né en 1915, 
mort en 1918: marraine de guerrel... Passons.) 



V 
\ 

\ 

\ 



\ 

\ 



162 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Guy Hélios était donc filleul deux fois. Et Tune 
de ses marraines s'appelait madame d'Aufer- 
toyre. J'ai déjà parlé d'elle, n'est-ce pas? J'en 
donnerais ma tête à couper! On ne peut pas 
ne pas parler de madame d'Aufertoyre sitôt 
qu'on la connaît; et on ne peut pas être pari- 
sien quinze jours d'affilée sans la connaître. 
C'est une fort jolie personne, irréprochable à des 
tas de points de vue, pas tout à fait à tout à fait 
tous. Et l'autre marraine s'appelait madame Fla- 
mey ; et c'était une plus jolie personne encore.... 
Au fait?... Ai-je ou n'ai-je pas déjà donné ma- 
dame Flamey, sur ce carnet de campagne?... Il 
me semble avoir fait, en tout cas, le portrait de 
ses mains.... 

Sur ce, axiome de philosophie physiologique : 
quand deux dames s'occupent exagérément 
l'une de l'autre,^ parce quç l'une et l'autre exa- 
gérément occupées d'un même monsieur; et 
quand, tous préliminaires épuisés, toute conci- 
liation rejetée, ces deux dames entrent en riva- 
lité, soit dit en guerre ouverte, la victoire appar- 
tient toujours, et d'avance, non pas à la plus 
belle, non pas à la plus séduisante, non pas à la 
plus éprise, non pas même à celle dont s'épren- 
drait plus volontiers le «n importe qui» disputé, 
si les femmes souffraient jamais qu'un homme 
pût s'éprendre à son goût, et choisir au lieu de 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 163 

subir, mais à la plus hardie, à la plus résolue, 
à la plus combative; bref, à celle qui sait se 
battre et gagner ses batailles. 

En roccuri*ence, madame- d'Aufertoyre fut 
celle-là; elle eut l'inspiration décisive d'agir 
quand il fallait, comme 'il fallait, où il fallait — 
tel César à Pharsale.... Si bien qu'elle croisa.^. 
— oh ! tout à fait par hasard ! — le lieutenant 
Guy entre la salle qu'il quittait et la grande porte 
qu'il allait passer, dans le corridor B : un cor- 
ridor, il est vrai, qui manquait un peu de mys- 
tère et d'obscurité; maison n'a pas toujours le 
choix du champ de bataille; et qui veut la fin 
veut les moyens. 

Jç ne sais pas ce que dit au lieutenant Guy 
madame d'Aufertoyre ; je ne sais pas ce que ré- 
pondit à madame d'Aufertoyre le lieutenant Guy. 
Je sais seulement que l'entretien se termina par 
une double confidence que les deux partenaires 
voulurent se fairç l'un à l'autre, simultanément ; 
ce qui les obligea naturellement à se parler 
bouche à bouche. 

Et je sais encore que madame Flamey, pas- 
sant, elle aussi, daus le corridor B, mais trop 
tard, y passa mal à propos : la double confidence 
venait d'être échangée. 

Bien entendu, maàame Flamey, myope ce 
jour-là comme une taujie, ne vit rien, et passa, 
olympienne. Bien entendii, madame d'Aufertoyre 






164 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

fît de môme, et ne vit pas madame, Flamey ; pas 
plus que madame Flamey n'avait vu madame 
d'Aufertoyre. Le lieutenant Hélios, n'étant, lui, 
ni aveugle, ni myope, fut donc seul h tout voir, 
et s'en trouva réduit à rougir pour trois. Il s'y 
efforça d'ailleurs, honnêtement. 

Mais, six minutes plus tard, ce qui devait 
arriver arriva : madame Flamey, dans le corri- 
dor D, plus discret, celui-là, et moins passager, 
rencontra madame d'Aufertoyre,. par hasard 
toujours, comme madame d'Auferloyre avait, 
par hasard, six minutes plus tôt, rencontré, 
dans le corridor B, le lieutenant Hélios.... 

Et je ne sais pas ce que dit à madame d'Aufer- 
toyre madame Flamey ; et je ne sais pas ce que 
répondit à madame Flamey madame d'Anfer- 
toyre. Je sais seulement que l'entretien, com- 
mencé sur le ton le plus doux, tourna vite à^ 
l'aigre. Non que cette aigreur fût, de part ou 
d'autre, préméditée le moins du monde. Im- 
possible : puisque madame Flamey, dans le cor- 
ridor B, n'avait rien vu de ce qui se passait 
entre madame d'Auferloyre et le lieutenant Hé- 
lios; et puisque, parallèlement, .Mme d'Aufer- 
loyre, dans ce môme corridor B, n'avait même 
pas aperçu madame Flamey f... 

Toujours est-il que, et je le répète une fois 
de plus : par hasard — madame Flamey dé- 
plora vertueusement, comme elle aurait «ver- 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 165 

tueesement déploré n'importe quelle autre abo- 
minalioii, rincroyable indécence qui dé^boBO^ 
rait rhôpital et justifiait presque le surnom dont 
les méchantes langues l'avaient stigmatisé. Je 
n'ai garde de révéler ici le surnom dont il s'agit, 
et que pas un blessé de France n'ignore. Ma- 
dame Flamey n'était-ellc pas, ce jourd'hui même, 
tombée, bien involontairement^, au beau milieu 
d'une saynette du genre le plu» libre, entre in- 
firmière et blessé? 

De ce coup, madame d'Aufertoyre changea 
de couleur et perdit incontinent le plus indispen- 
sable sang-froid. Si bien qu'elle répondit à 
madanie Flamey, bien imprudemment : 

— C'est pour moi que tu dis ça ? 

Madame Flamey pensa peut-être, avec irrévé- 
rence: (c Non! c'est pour la chatte!... » Mais, 
sachant qu'il fant rarement dire ce qu'on pense, 
répliqua, comme tombant des nues : 

— Pour toi? es-tu folle?... pour toi, Chou- 
Fleur?... Voyonsl tu n'y as pas pensé! D'abord, 
toi, tu es une personne sérieuse... réputée sé- 
rieuse.... Alors, comment serait-il possible? Et 
puis, même si tu Cessais d'être sérieuse... au 
profit de n'importe qui... eh bien! j'imagine que 
vous n'iriez pas choisir pour chambre à cou- 
cher l'hôpital?., et surtout pas le Croridor Bl... 

Madame d' Aufertoyréy, tout de suite, s'énerva : 
—7 Parce que, tu sai^ mon chéri, il est en- 

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166 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

tendu que je suis la plus jeune des infirmières et 
que tout le monde a le droit de me taquiner.... 
Mais j'ai beau n'avoir que vingt-trois ans.... 

Mme Flamey, bouche bée, considéra son amie 
avec l'admiration la plus suffoquée. Mais puis- 
que je n'ai pas pu ne pas déjà parler de 
madame d'Aufertoyre, je n'ai pas pu ne pas déjà 
marquer son imperturbable, son extravagant 
sang-froid. Dans son dictionnaire personnel, le 
mot « ridicule » n'a, d'ailleurs, jamais existé, 
madame Flamey digéra donc laborieusement les 
vingt trois ans de madame d'Aufertoyre (les- 
quels, au rebours des neuf cent quatre-vingt- 
quatorze ans de feu M. Mathusalem, sont assuré- 
ment, non pas des années de saison, mais des 
années de lustre), et tenta une diversion : 

— Écoute! Chou-Fleur... tu es inouïe! Il 
n'est pas question de toi, il est question de 
bécotage.... 

Madame d'Aufertoyre fit l'Espagnole à qui on 
parle danois : 

— Comment dis-tu? « Bécotage! bécot?... » 
Et madame Flamey commença de s'impatien- 
ter : 

— Bécotage, oui. Tu n'as jamais entendu 
parler de ça? Tu ne sais peut-être même pas? 

Madame d'Aufertoyre, qui interrogeait l'un 
après l'autre tous les coins du plafbnd : 

— Ah! si!... eh bien? 



LE BLESSÉ gui NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 167 

— Eh bien! répéta madame Flamey, tran- 
chant dans le vif, puisque ça finit par te reve- 
nir, tu m'accorderas tout de même que, si tu 
sais ce que bécoter veut dire, il n'est pas indis- 
pensable que tu te hérisses chaque fois qu'on 
parle de bécotage, comme si tu étais la seule 
femine-iciTrJbas qu'on puisse bécoter. 

— C'est à moi que ?.. . 

Madame Flamey arbora son ironie la plus 
agressive, et coupa : 

— Tu me demandais tout à l'heure si c'était 
« pour toi » que je disais ça, tu me demandes 
à présent si c'est « à toi » que jejdisça?... il 
faudrait pourtant choisir!... Veux-tu que nous 
mettions les points sur les i ? 

— Sainte Mère de Dieu le Fi^s, je n'ai jamais, 
au grand jamais, de toute ma vie, supporté les 
sous-entendus, les demi-mots et les î sans points. 
Parle ! . . . 

Et madame d'Aufertoyre, lançaiil cette injonc- 
tion cornélienne, se drapa dans sa robe, bras 
croisés, narines frémissantes. Cette pose-là, 
Arlaban n'eût pas t^uvé mieux. 

Madame Flamey eaveloppa toute son intime 
amie d'un coup d'œil vif et sournois. Puis : 

— Ce pauvre corridor B ! le salon de mon 
photographe est plus discret, quant à Téclai- 
rage !... Voyons, à quoi b(;>n tous ces mensonges, 
Chou-Fleur!..^ Tu m'as i^ue comme je t'ai vue, 



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168 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

quand ce pauvre Hélios te bécotait... ne te fâche 
pas: j'ai beau chercher,lje ne trouve pas d'autre 
mot!.», te bécotait... (politesse oblige...) tant 
qu'il pouvait, et tout ce qu'il savait!... et, mon 
Dieu! il sait assez bien, Guy... et il peut beau- 
coup!... Je te dis cela d'ailleurs, moi, bonne 
bête, comme si tu ne savais pas à. quoi t'en 
tenir.... Est-ce que ce n'est pas vendredi dernier 
que vous avez inauguré?... Peu importé! Toute 
la question est de savoir si Guy ira au rendez- 
vous que tu lui as donné, ma pauvre petite, ou 

s'il ira au rendez-vous que, peut-être, moi 

Le répertoire des attitudes de madame d'Au- 
jFertoyre est certes, abondamment fourni, la 
plus diverse comédienne y trouverait de quoi 
jouer tous ses rôles. Sauf les rôles mauvais, par 
exemple : madame d'Aufertoyre s'est toujours 
vue soi-même et se verra toujours en beau. Par 
conséquent, forcée d'endosser au pied levé le 
masque et le geste d'une vertu affirmée, toul 
ensemble cornette, prise en flagrant délit, ba- 
fouée, persiflée et, pour comble, convaincue 
d'avoir dépassé son vingt-troisième printemps, 
madame d'Aufertoyre ne trouva ni ^costume, ni 
perruque, ni cothurnes, et resta d'abord ce 
qu'elle est au naturel, c'est-à-dire assez peu de 
chose. Puis, forcée de /e constater et mesurant 
alors toute l'étendue de son déss^tre, elle entra 
tout d'un coup en fureur, perdit tout ce qu'elle 



# j.. 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 169 

a de cervelle, — assez peu de chose encore; — 
et en fin de compte se rua sans crier gare et les 
ongles en avant sur madame Flamey« 

Il est beaucoup moins rare qu'on n'imagine 
de voir, même en ce xx® siècle-ci, des dames ^u 
meilleur monde écailler le mince vernis qu'ont 
déposé sur elles, nos quelque cinquante ou 
soixante mille ans d'une civilisation... piéti- 
nante,... et redevenir toutes pareilles à leurs 
arrière-arrière-grand-mères, les dames des vil- 
lages lacustres, — y compris celles du meilleur 
monde d'alors, — voire à leurs arrière-arrière- 
arrière-trisaïeules, les dames que mangea quel- 
quefois leur contemporain, l'ours des cavernes. 
Ce qui autorise incontestablement les dames 
d'aujourd'hui à faire comme faisaient les dames 
d'hier ou d'avant-hier, quand, par hasard, leurs 
discussions tournaient à la dispute : c'est-à-dire 
— *■ toute révérence gardée — à se crêper le 
chignon. 

Au passage, constatons qu'en pareille occur- 
rence, nous, les mâles, sommes moins prompts 
que nos femelles... — oh! qu'en termes galants 
ces choses-là sont mises ! — moins prompts que 
nos femelles à rétrograder de la sorte, jusqu'à 
nos origines. Pourquoi? Je n'en sais rien. Mais il 
est hors conteste que nous, hommes, avons 
inventé, presque en même temps que le duel, 
les règles du duel ; presque en même temps que 

8 



170 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

la guerre, les lois de la guerre; bref, à peu près 
autant de codes pour fous furieux, qu'il y a d'es- 
pèces de folies furieuses; cela, pour tremper 
d'un peu de loyauté, d'un peu d'humanité, d'un 
peu de courtoisie, ces folies furieuses-là, qu'on 
nomme, au féminin : les crêpages de chignons. 
Tous les hommes connaissent peu ou prou 
les codes en question, et n'osent généralement 
pas les violer trop ouvertement. Toutes Jes fem- 
mes, qui se targuent à bouche que veux-tu de 
haïr toutes les violences et toutes les brutalités, 
n'ont jamais voulu même admettre qu'on puisse 
être assez cynique pour codifier n'importe 
laquelle de ces horreurs. Il s'ensuit que nous 
mettons quelquefois dans nos batailles les pires 
sauvageries, mais que nous essayons de n'y 
point ajouter la ribambelle de traîtrises et de 
lâchetés que les femmes ne manquent jamais 
de prodiguer dans les- leurs. — Avez-vous 
remarqué qu'un repris de justice, attaquant un 
souteneur à coups de couteau, n'achève guère 
son ennemi hors de combat, au lieu qu'une 
femme, n'importe son rang, n'importe d'où ^e 
sort, dès qu'elle prend une ennemie aux cheveux, 
ne cherche d'abord qu'à la jeter bas, qu'à la 
désarmer, qu'à la tenir enfin sous elle, vaincue, 
paralysée, pour, alors, l'abîmer, la déchirer, la 
torturer tout à loisir, bien à l'aise et sans risque 
a ucun. 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 171 

Ces deux vérités admises, personne ne s'éton- 
nera qu'entre mesdames d'Aufertoyre et Flamey, 
la partie de poings, de pieds, de genoux et de 
dents, qui suivit le premier geste que j'ai rap- 
porté tout à l'heure, fut d'abord à peu pfrès sans 
dommage majeur, pour le visage de l'une et de 
l'autre adversaire. Mais personne ne s'étonnera 
non plus que, sitôt madame Flamey sur le car- 
reau, où l'avait effondrée un ingénieux croc- 
en-jambe de madame d'Aufertoyre, et sitôt ma- 
dame d'Aufertoyre abattue sur madame Flamey, 
tel Taigle sur sa proie. Madame Flamey fut tout 
bonnement suppliciée. Et ce fut à grand'peine 
que les médecins, les internes, les infirmières, 
bref, tout l'hôpital Napoléon, et notoire partie 
des passants de l'avenue Napoléon, accourus 
aux hurlements de la victime, purent arracher 
la victorieuse du corps pantelant de la vaincue, 
et séparer l'une de l'autre ces ex-amies intimes. 
Deux femmes, m'a dit une femme, ne se battent 
tout à fait comme il faut qu'à la condition de 
s'être d'abord aimées tout à fait comme il ne 
faut pas. On enferma séparément, dans deux 
chambres aussi distantes que possible, les deux 
infirmières-amazones, l'une à peu près en loques, 
l'autre intacte et fraîche comme rose. 

Mais Dieu, créateur de toutes choses, a com- 
plété, en ce vingtième siècle-ci, son œuvre de tous 



172 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

les siècles antérieurs par une dernière révéla- 
tion : celle-ci octroyée aux seuls chimistes, par- 
fumeurs, coiffeurs, masseuses, manucures et 
autres instituteurs ou institutrices de beauté. De 
cette révélation sont nés, par foules innombra- 
bles, les pâtes, les poudres, les crèmes, les bril- 
lants, les élixirs, les blancs, les rouges, les 
essences, les quintessencesetmille etmilieautres 
substances également miraculeuses dont j'ignore 
le nom, mais que j'admire chaque jour, et par- 
tout, à des vitrines somptueuses, rangés par 
brillantes théories de petites boîtes et de petits 
pots. Si bien que madame Flamey, quoique 
madame d'Aufertoyrereût,à quatre heures après 
midi, plus irréparablement outragée dans son 
éclat, soit naturel, soit emprunté, que jamais 
dix pleines années n'eussent pu faire, put tout 
de même, à cinq heures, sortir de sa cellule, 
aussi pimpante que madame d'Aufertoyre était 
sortie de la sienne, trente minutes plus tôt — 
probablement, elle, pour rejoindre, en ville, le 
lieutenant Guy Hélios, pris de haute lutte. 



2. — Un ami qui tombe d'une auto. 

Or, moi, Folgoët, rentrant à Paris à cette mi- 
novembre 1914, soit quelque dix ou douze jours 
avant le duel Flamey-d'Aufertoyre, il n'était 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 175 

avenu, comme j'ai dit, entre chien et loup, — 
sales bêtes, hein? — de donner Tordre à mon 
taxi-auto de me conduire à Auteuil, avenue des 
Catleyas. Et il m'était avenu aussi, avant d'être 
arrivé, de changer d'avis et de rebrousser che- 
min. Cela, parce que le hasard voulut que je 
fusse arrêté en route. 

Je fus arrêté par un choc assez brutal : mon 
taxi donnait droit dans un autre taxi, et quelque 
dommage s'ensuivit. Mon chauffeur, jeune et 
probablement bien né, donc valeureux, mais 
audacieux dégringolait la rue de Boulainvilliers 
à toute allure, quand, au coin de la rue des 
Vignes, l'autre chauffeur, qui arrivait perpendi- 
culairement, le heurta. Ce ne fut d'ailleurs pas 
très méchant : quelques glaces brisées, une lan- 
terne en miettes, une roue faussée et rien da- 
vantage. Sauf pourtant que le client de l'autre 
taxi, trop attentif et trop précautionneux, avait 
eu la malchance cinq secondes trop tôt de voir 
venir l'inévitable abordage. Il eut le temps 
d'ouvrir sa portière et de sauter. Il sauta mal, 
et roula sur la chaussée. Moi, distrait, à ma 
coutume, je n'avais rien vu ni bronché. Je ne tom- 
bai donc pas, je n'eus point une égralignure, et 
ce fut moi qui relevai l'homme par terre. Il n'y 
a point de justice ici-bas. 

Or, relevant cet homme, j'eus la surprise de 
reconnaître un ami d'autrefois, que je retrouvai 



174 LA DERNIÈRE DÉESSE* 

de la sorte après dix ans de séparation : un mé- 
dec/n de marine, démissionnaire à la suite d'une 
affaire de discipline dans laquelle il avait joué 
un rôle trop élégant pour être apprécié en haut 
lieu. Mon ami s'était d'ailleurs consolé facile- 
ment, d'abord en faisant de la clientèle, ce qui 
l'avait mis mieux qu'à son aise; ensuite eu pu- 
bliant plusieurs études de biologie expérimen- 
tale que moi, profane, j'avais compris suffisam- 
ment à première lecture pour en apprécier la 
logique, l'originalité et l'esprit... l'esprit mathé- 
matique et l'esprit de finesse, pour parler la 
langue de Pascal. J'en avais conclu, dès lors, 
que mon ami était une manière de grand homme. 

Il m'arriva plus tard, le 5 décembre 1914, 
pour faire de la précision... il m'arriva de cons- 
tater qu'il était plus que cela, et mieux : un 
homme de cœur.... 

.*. Fort capable, pour Tintérêt, voire la fantai- 
sie ou le caprice, même déraisonnable, de ceux 
qu'il avait une fois pour toutes nommés du nonoL 
d'amis de se compromettre encore, délibéré- 
ment; comme il avait fait jadis, sous l'uniforme. 

Pour l'heure, je constatai, sans plus, qu'il 
était un homme couvert de boue des pieds à la 
tôte, et fort ensanglanté, quoiqu'il n'eût reçu 
que des égratignures, beaucoup d'égratignures, 
par exemple. Je faillis ne pas le reconnaître. Lui 



LE BLESSÉ QUI NE UÉTAIT PAS ASSEZ. 175 

me reconnut du premier regard. Sans doute 
avait-il meilleure mémoire que moi. Sans doute 
aussi l'abordage des taxis nous avait-il réunis 
(un peu brutalement), au beau milieu d'Auteuil, 
à deux pas de l'avenue des Catleyas; et Paris 
entier n'ignore pas grand'chose de mes rela- 
tions avec l'avenue des Catleyas. Faites le bien, 
soyez quelqu'un, le monde s'en souciera peu. 
Faites le mal, soyez odieux, ou pis, ridicule, 
les gens parleront de vous. J'eus d'ailleurs la 
preuve de cet aphorisme peu d'instants après. 
Car mon ami, les premiers rîtes du revoir à 
peine échangés, m'interrogea, le plus innocem- 
ment du monde : 

— Où diable allais-tu donc par là? Au Point- 
du-Jour? A Suresnes? 

— Non. J'allais à deux pas d'ici, avenue des 
Catleyas. Tu connais? 

— Ah!... ou...i.... 

Il n'en dit pas plus long. Et, tournant court, 
parla d'autre chose. Je le mis au courant de 
mes aventures de l'Adriatique et de Malte* Il 
s'en divertit plus que de raison, puis en homme 
qui tient à ne pas laisser la 'conversation déri- 
ver, m'informa que, mobilisé depuis le mois 
d'août, les trois pauvres galons que lui avait 
octroyés la République ne l'empêchaient pas 
d'être tout de même persona suffisamment grata 
auprès des gros bonnets de la médecine mili- 



176 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

laire, pour faire, à peu près dans tous les hôpi- 
taux de Paris, la pluie et le beau temps. Je m'en 
réjouis, — pour lui, comme juste : j'espérais 
bien n'avoir phjs rien à débattre jamais avec la 
médicaille. 

(Je n'aime pas les médecins, parce que je 
crois peu à la médecine. Ce qui ne m'empêche 
pas, çà et là, d'aimer un médecin. Je n'aime 
pas non f>lus les chiens. Ce qui ne m'empêche 
pas d'avoir beaucoup aimé un terrier d'Irlande, 
qui s'appelait Pat.) 

J'espérais.... Mais il est rare que le destin 
réalise les espérances dés hommes. Mais cette 
vérité-là, nous l'oublions à chaque occasion qui 
se présente. On prétend que l'expérience est une 
denrée inutilisable pour autrui, je suis bien de 
cet avis. Et je suis aussi d'avis qu'elle n'est pas 
très utilisable pour nous-mêmes. 

Quand mon médecin eut reconnu, comme à 
regret que l'avenue des Catleyas ne lui était 
pas tout à fait inconnue, je crus que je pouvais, 
sans manquer à l'amitié ni à la politesse, 
prendre congé de lui : 

— Et là-dessus, mon vieux, je te dem^^nde la 
permission de te laisser filer seul... puisque, 
somme toute, tu n'as pas besoin d'infirmier... 
vers la pharmacie la plus proche; je te quitte, 
parce qu'il serait incorrect que. je me présen- 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 177 

tasse dans la maison où je vais, passé le crépus- 
cule, s ■ 

— Ou...i 

Il regardait par terre, et je crois que, s'il 
avait eu une canne, il aurait tracé des figures 
sur le sable. Au fait... il n'y avait pas de sable 
non plus. 

Finalement, il sembla prendre son courage à 
deux mains : 

— Mon vieux, je suis probablement indiscret, 
mais... est-ce qu'on peut savoir la maison dont 
tu parles ? 

Je le regardais un peu étonné : d'abord, ce 
qu'il demandait, il le savait plus que probable- 
ment. Ensuite et surtout, s'il le savait, j'avais 
le droit de le trouver bien curieux. 

Je répondis tout de même : 

— Non, mon vieux;., tu n'es pas indiscret le 
moins du monde... je vais rendre visite à une 
Parisienne... très parisienne... qui s'appelle 
madame Flamey. 

— Ah!... 

Il regardait toujours par terre. Après un 
temps assez long, il me regarda, moi, droit dans 
les yeux : 

— Mon vieux... sais-tu?... 

Et il mit tant de temps à poursuivre qu'il 
semblait savoir beaucoup moins que moi- 
même. Il se décida enfin à poursuivre : 



178 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Mon vieux, à ta place.,, eh bien! je ferais 
demi-tour, et je n'irais pas. 

Ce fut à mon tour d'hésiter. Et j'hésitais plus 
longtemps qu'il n'avait fait. 

— Tu n'irais pas? 

— Non. 

— Et... tu as probablement une raison de 
me dire cela? 

— Oui.... 

— Une raison que tu ne peux pas me dire? 

— Que je préfère ne pas te dire. 

— Que tu préfères?... 

— Oui...je n'aime pas que mes amis soient.... 

— Soient? 

— Soient... embêtés... ou chagrins... plus 
qu'ils ne doivent être... plus que la cause... 
quelle que soit la cause... n'en vaut la peine 

Ma foi, je fis faire demi-tour à mon taxi. 



3. — Critique. 

A l'hôpital de l'avenue Napoléon, il ne fut 
bruit, toute la soirée durant, que du combat sin- 
gulier qui avait opposé madame d'Aufertoyre à 
madame Flamey, et décidé, par la victoire de 
celle-là contre celle-ci, de l'amoureux déduit qui 
allait délicatement pimenter les trente jours de 



LE BLESSÉ OUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 179 

convalescence du lieutenant Guy Hélios. Ma- 
dame d'Aufcrtoyre pouvait en effet, en toute 
sécurité d'amour-propre, aller à son cinq à 
sept, ce qu'elle fit; puisque madame Flamey, 
sérieusement endommagée, ne pouvait décem- 
ment se montrer nulle part jusqu'à ce que les 
ongles de madame d'Aufertoyre fussent moins 
profondément gravés, en rouge vif; sur Tambre 
rosé de ses joues, de son cou, de ses épaules; 
jusqu'à ce que son «sein droit ne portât plus 
gravée creux, en deux demi-cercles couleur de 
violette, l'empreinte d'une petite, mais vigou- 
reuse mâchoire, laquelle savait ce que mordre 
veut dire : agrémentée de la sorte, madame 
Flamey eût par trop risqué d'aggraver sa dé- 
faite... qui sait? de la redoubler 

L'h6pital de l'avenue Napoléon fut donc, tout 
ce soir-là, en révolution. Il y eut même, entre 
les infirmières bénévoles, — celles qui avaient 
eu la chance d'assister aux dernières phases du 
combat, et même les autres — surtout les 
autres — ce qu'on appelle en style militaire 
une « critique ». Une critique, c'est le commen- 
taire plus ou moins judicieux prononcé par un 
colonel ou par un général, au milieu d'un cercle 
d'officiers attentifs et respectueux, d'une ma- 
nœuvre. Je ne crois pas qu'il y ait réglementai- 
rement de critique après un combat. Mais, en 



180 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Toccurence, le duel de mesdames d'Aufertoyre 
et Flamey s'étant terminé sans qu'il fût néces- 
saire aux chirurgiens d'intervenir, TafTaire res- 
semblait, en somme, beaucoup plus à une 
« petite guerre » qu'à une grande, en sorte 
que mesdames les infirmières bénévoles se grou- 
pèrent, comme d'usage, autour de la plus gra- 
dée d'entre elles, Tinfirmière-major. Celle-ci, 
ayant résumé les faits en quelques mots précis 
(et d'ailleurs on ne peut plus malveillants), cha- 
cune de ces sœurs de charité nouveau modèle 
s'empressa d'ajouter son petit coup de patte au 
large coup de griffe qui venait de tomber équi- 
tablement sur la victorieuse et sur la vaincue. 

Cette infirmière-major, madame de. . . détestait 
à peu près également madame d'Aufertoyre et 
madame Flamey, toutes deux étant, à son gré, 
infiniment trop jolies, infiniment trop jeunes, 
infiniment trop appréciées du clan masculin de 
l'hôpital, c'est-à-dire de tout ce qu'il y avait de 
blessé. Or, quand elle criait : « Tuel » il ne man- 
quait pas de complaisantes personnes pour ré- 
pondre : <( Assomme! » Et particulièrement ce 
soir-là, la médisance avait beau jeu : pensez 
qu'il s'agissait de deux des plus charmantes in- 
firmières qu'eûtjamais connu l'avenue Napoléon, 
et que ces deux charmantes personnes avaient 
commis le crime entre tous exciting d'en venir 
aux mains, non point à propos de deux robes 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 181 

rivales, non point à propos de deux chapeaux 
rivaux, mais à propos d'un seul quelqu'un 
qu'elles avaient l'une et l'autre trop apprécié, et 
surtout dont elles avaient été trop appréciées 
l'une et l'autre. Aucune sévérité n'apparaissait 
trop dure pour ces... autant citer le texte même 
du sermon en trois points que prêcha Tinfir- 
mière-major — pour ces gourgandines; le mot 
fut dit, répété, redit, rabâché jusqu'à satiété. 

Après le sermon vint la discussion, d'autant 
plus ardente que tout le monde était d'ac- 
cord. 

Et ce fut la plus jeune de ces dames, une 
demoiselle; une toute petite demoiselle, gentille 
comme un cœur, innocente comme un lis, qui 
entama sans préambule le chapitre des médi- 
sances les plus directes : 

— D'abord, de cette madame d'Aufertoyre, 
rien ne m'étonne!... et de madame Flamey, pas 
grand chose.... Quand on s'habille comme ma- 
dame d'Aufertoyre.... Avez- vous remarqué son 
dernier manteau?... c'était vraiment inconve- 
nant, autant qu'un manteau peut l'être!... 

Et ce fut une bonne vieille, sérieuse per- 
sonne — une vierge d'au moins cinquante-cinq 
printemps — qui répliqua le plus aigrement du 
monde : 

— Madame d'Aufertoyre, ce n'est rien, ça ne 
compte pas. Madame Flamey, ça pourrait être 



182 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

quelque chose, on prétend qu'elle a de Tesprît. 
Moi, je ne m'y connais pas.... 
Protestation générale. 

— En tout cas, je ne lui ai jamais entenc^u dire 
quoi que ce fût de sérieux, d'intéressant, enfin 
quoi que ce fût qu'une femme comme nous 
sommes pût jamais dire.... 

Cette fois, générale approbation. Et l'ift- 
fîrmière-major crut devoir intervenir, même 
ayant déjà parlé plus que de raison, beaucoup 
plus : 

— Ce qui est certain, c'est qu'unef maison 
correctement tenue comme celle-ci... je veux 
dire comme celle-ci devrait être... ne peut pas 
tolérer des personnes pareilles, qui nous cou- 
doient tous les jours et qu'on est bel et bien 
obligé ensuite de saluer dans la rue... c'est vrai- 
ment peu agréable! 

Quelqu'un insinua : 

— Madame Flamey, je ne lui en veux pas 
beaucoup parce que... elle a fait ce qu'elle a 
fait, mais il lui en a coûté chaud.... 

Le chœur des auditrices applaudit : 

— Il est certain qu'en fait d'œil au beurre 
noir.... 

— L'œil ne serait rien, avez-vous vu la 
bouche, elle en a pour trois mois.... 

La plus audacieuse acheva : 

— ... à ne pouvoir embrasser personne. 



' LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 185 

— Ça la privera, 

— Dites que ça la changera. 

— Il est tout de même difficile que ces créa- 
tures-là fassent tout ce qu'on leur prête.... Elles 
n'auraient pas le temps ! Il doit y avoir éprendre 
et à laisser. 

— Il y a peut-être à laisser, il y a sûrement 
à prendre. 

— En tout cas, moi, je ne regette qu'une 
chose.... 

— Quelle chose? 

— Qu'on soit intervenu si tôt ! c'était très 
drôle cette petite fin de bataille ; une dame se 
promenant à travers l'hôpital avec une autre 
dame derrière elle, la première traînant l'autre 
par les cheveux. 

— Quelle horreur !. . ça s'est vraiment passé 
comme çà ? 

— Mon Dieu, vous étiez là, je pense? 

— J'étais là comme tout le monde. 

— Et puis vraiment cela ne serait rien, mais 
il y a une abomination. 

— Non? 

— Si, par exemple ! Gomment vous ne savez 
pas? 

— Qu'est-ce que je ne sais pas? 

— Vous ne savez pas qu'un quart d'heure 
avant de se crêper le chignon pour ce mon- 
sieur... Hélios... (c'est bien comme cela qu'il 



iU LA DERNIÈRE DÉESSE. 

s'appelle?...) enfin avant de se donner en spec- 
tacle à toute la terre pour les beaux yeux du 
premier venu, la Flamey venait d'apprendre que 
son meilleur grand ami, le pauvre Folgoêt...'. 
Quelqu'un insinua : 

— Folgoët? Je ne connais pas Folgoêt, j'en 
étais restée, moi, à un certain Harel... le 
Folgoët que vous dites, ce serait du nou- 
veau? 

— Du nouveau? pas du tout: du très ancien! 
madame Flamey a été très longtemps la meil- 
leure amie,., amie, nous nous entendons... de 
M. Folgoët... l'ancien officier de marine qui 
fait des partitions, qui fait du laboratoire, qui se 
salit les mains à tripoter je ne sais quoi... des 
cornues, des fourneaux, de l'encre, un orgue, et 
le Harel que vous dites,, vous, n'est venu que 
bien après! Le comique de la chose, c'est que 
ces messieurs ont eu le bon goût de mourir 
ensemble, à bord du même bateau, dans la 
même bataille. 

— Elle le savait? 

— ' Si elle le savait!., elle venait de l'appren- 
dre cinq minutes avant... de se laisser 

— Avant de se laisser? 

— Avant de se laisser tripoter... mettons tri- 
poter: il faut être polie.... 

— ParM. Hélios? 

— Mais vous n'êtes pas à la page pour un 



(LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 185 

sou! par lé marquis Triangi! — Le marquis 
Triangi, au moins, vous le connaissez? 

— Je crois bien! on ne voit que lui ici. 

— Que c'en est à se demander pourquoi ? 

— Pour quoi? Vous voulez dire pour qui ! 
vous êtes joliment jeune, ma pauvre petite... • 
Le marquis Triangi trouve madame Flamey à 
son goût... mais comme jusqu'à présent madame 
Flamey avait été très demandée : Folgoët, Ha- 
rel, Hélios... j'en passe et des meilleurs.... 

— Le marquis Triangi attendait son heure ? 

— Et je crois bien qu'il l'a trouvée, 

— Eh bien! s'il pouvait la voir telle qu'elle 
est à présent!... il n'y a pas à dire, madame d'Au- 
fertoyre Ta joliment arrangée. 

— Oh ! un nuage de poudre, un soupçon de 
raisin, et il n'y paraîtra plus. Les hommes sa- 
vent si mal regarder les femmes, ce sont incon- 
testablement les plus jolies qui ont toujours le 
moins de succès. 

Et cette opinion, qui ne pouvait manquer 
d'être générale, attendu qu'une femme, quelque 
jolie ou quelque laide qu'elle soit, croit toujours, 
dur comme fer, qu'elle a beaucoup moins de 
succès qu'elle n'en devrait avoir, et qu'elle est 
beaucoup plus jolie que ses rivales, cette opi- 
nion rail. a tous les suffrages et mit le point final 
à la critique. 



186 LA DERNIÈRE DÉESSE, 



4. — Petites ordures. 

Ce sont les lettres anonymes dont je veux 
jDarler. 

Avez-vous reçu des lettres anonymes? Moi, 
oui. 

Je sais des gens qui n'en ont jamais, jamais, 
jamais reçu. Ce sont, comme par un fait exprès, 
les gens qui, s'ils en recevaient, ne les liraient 
pas, — sitôt qu'ils auraient pressenti les petites 
ordures qu'elles sont. Mais je sais aussi des 
gens qui reçoivent parfois de ces petites ordures- 
là, et qui n'ont pas le courage de les jeter tout 
de suite au feu, et qui les lisent.. •• 

Moi, par exemple.... 

Au fait, non : je ferai mieux de ne pas me donner 
en exemple, à propos de lettres anonymes : j'ai 
commis dans ma vie la sottise malfaisante d'en 
perpétrer une, — une fois, — oh! une fois et 
une seule : cette fois-là m'a suffi. — Oui : j'ai 
écrit une lettre anonyme ; la lettre classique : 
« Vous êtes la risée de votre quartier; votre 
femme vous trompe; vofre maîtresse vous 
trompe; votre fille a un amant.... » J'étais à 
Madrid — au Ritz; — j'y terminais le plus joli 
voyage que j'aie jamais fait. Et j'étais, par ha- 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 187 

sard presque unique, en avance de plus de vingt 
minutes sur l'heure de mon train. Je grifîonnai 
par jeu la lettre en question; — par jeu! par 
désœuvrement! par bêtise! — et, bien entendu, 
je ne songeais pas le moins du monde à l'envoyer 
à qui que ce fût. Or, un valet vint me prévenir 
que Tauto m'attendait. Il prit la lettre : « Voici 
une enveloppe. Si monsieur veut me dicter 
l'adresse? » J'inventai un nom, incontinent, 
j'écrivis une adresse, au hasard, à cent lieues 
d'imaginer qu'à cette adresse pût habiter quel- 
qu'un dont le nom ressemblait au nom que 
j'avais inventé.... 

Le valet prit, cacheta. j 

Je voulus prendre l'enveloppe. Mais la boîte 
de l'hôtel était là; et déjà, le valet y avait jeté 
ma lettre anonyme. — Or, cette lettre-là, que 
j'estimais inoffensive, certes, entre toutes, causa 
tout bonnement une catastrophe : un malheureux 
le reçut. J'avais écrit son nom, à cinq ou six 
fautes d'orthographe près. [Cet homme avait 
femme, fille et maîtresse, lesquelles étaient in- 
fidèles ou peu vertueuses, et ma lettre, ma stu- 
pide lettre, n'avait rien dit que de trop véridique. 
— Et voilà l'histoire. — Avouez que j'aurais 
mauvaise grâce à me trop plaindre d'avoir à 
mon tour, reçu, durant cette première semaine 
de décembre 1914, quelque quinze ou vingt 
lettres anonymes, dont je n'eus le courage de 



i^ LA DERNIÈRE DÉESSE. 

déchirer que la moitié, — et dont j'eus la lâ- 
cheté de lire le reste.... 

Après quoi.... 

♦ 
Après quoi, il me souvient qu'un jour, sur 
la passejrelle du 624, j'avais parlé avec Hame- 
lin Guiscard, des petites ordures en question. 
Hamelin m'avait dit : 

— Moi, commandant, si jamais on venait me 
raconter comme ça des histoires que je n'ai pas 
à savoir, ah! nom de Dieu! je casserais la gueule 
à tout le monde. 

Et j'avais répondu : 

— Moi, Hamelin, j'ignore absolument ce que 
je ferais.... 



5. — Soir de bataille. 

Or, ce soir-là, soir du 7 décembre 1914, 
madame d'Aufertoyre, victorieuse après la ba- 
taille décisive, ayant traîné par les cheveux, 
tout le long du corridor G, madame Flamey 
vaincue, il s'ensuivit, comme j'ai déjà dit, 
parmi le bataillon des infirmières bénévoles, 
une rumeur. Cette rumeur ayant fini par s'apai- 
ser, entre quatre et cinq heures de l'après- 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 189 

midi, madame il'Aufertoyre s'en fut, sans ver- 
gogne, avec un point d'orgueil, retrouver, où. il 
fallait, comme il fallait et à Theure qu'il fallait, 
le beau lieutenant Guy, coq peut-être dédaigneux 
de ce duel de poules. Et madame Flamey, 
meurtrie de la tête aux pieds, Tamour-propre y 
compris, chercha les consolations qu'elle put, 
comme elle put, et où elle put. 

Cinq heures sonnant à la grande horloge, un 
visiteur, ponctuel comme à son ordinaire, s'en 
vint présenter ses hommages au bataillon, et 
des bonbons aux blessés. Les bonbons étaient 
encore fort à la mode dans les hôpitaux style 
1914; maisy en vieillissant, l'expérience s'ac- 
quiert : quatre ans plus tard, les visiteurs 
surent de science certaine que le vulgaire vin 
rouge, qu'on appela pinard en ces âges héroï- 
ques, avait plus de chance^ que les bonbons 
d'être unanimement apprécié. 

Et je ne sais pas si ce fut simple hasard, 
compassion toute naturelle envers une consœur 
maltraitée par le destin, ou complaisance de 
bonnes âmes, toujours prêtes à s'entremettre 
pour les choses de l'amour, mais le visiteur 
susdit, qui s'appelait le marquis Triangi, n'était 
pas arrivé depuis dix minutes que déjà, un tête- 
à-têle avec madame Flamey lui avait été ménagé 
dans la salle n* 8, salle de 4 lits d'officiers, va- 
cante pour l'instant. 



190 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Le marquis Triangi, le même que j'avais ren- 
contré dans la maison de Tavenue des Catleyas, 
la veille ou Pavant-veille de la déclaration de 
guerre, portait toujours, après ces quatre mois 
d'une guerre évidemment clémente, jusqu'alors 
du moins, pour Tltalie, ses soixante ans, dont il 
avouait d'ailleurs loyalement, quarante-neuf, 
avec la même jeunesse et la même élégance. 
C'était un homme fort bien, mondain à l'extrême 
et dont n'importe quelle femme pouvait accueil- 
lir les hommages sans déplaisir, voire avec 
quelque vanité. — Assurément, quelqu'un de 
: beaucoup plus marquant que n'était le lieute- 
' nant Guy Hélios, malgré la jeunesse réelle et 
la réelle opulence de ce gamin. Depuis que les 
griffes de madame d'Aufertoyre avaient obligé 
madame Flâmey à renoncer au. lieutenant Hé- 
lios. Le lieutenant Hélios n'était plus, en effet, 
pour madame Flamey, qu'un gamin. 

— Très chère, — affirmait le marquis Triangi, 
entourant d'un bras les épaules de madame Fla- 
mey, — très chère, vous n'avez jamais eu de 
chance, ni avec vos amis, ni avec vos amies. 
Madame d'Aufertoyre, pour ne nommer qu'elle, 
est tout bonnement une bête féroce. 

Ainsi le marquis Triangi commença de con- 
soler madame Flamey, et ainsi madame Flamey 
commença-t-elle de se laisser consoler. 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 191 

La nuit était venue, Thôpital de l'avenue Na- 
poléon commençait de somnoler. On avait servi 
le dîner des malades et des blessés. Le silence 
gagnait de salle en salle. Seul, le bataillon des 
infirmières bénévoles continuait de tenir visi- 
blement contre la quiétude générale et papotait 
avec d'autant plus d^énergie qu'il était mainte- 
nant seul à papoter, 

La grande horloge sonna six heures. Le mar- 
quis Triangi consolait toujours madame Fla- 
mey; et madame Flamey se laissait toujours 
consoler. 

Ce fut alors que la cloche des entrées annonça 
l'arrivée d'un convoi de grands blessés évacués 
par faveur spéciale sur l'hôpital Napoléon. 

Des automobiles ambulancières, les grands 
blessés commencèrent à descendre, chacun sur 
sa civière. Tout l'hôpital s'empressa. Les infir- 
mières bénévoles s'empressèrent tout particu- 
lièrement. — En décembre 1914, l'enthousiasme 
initial n'était pas encore épuisé. 

En sorte que toute une théorie d'harmonieuses 
robes blanches entourèrent les civières. Et ce 
fut tout à fait virginal. 

Madame Flamey — le devoir avant tout! — dut 
interrompre son tête-à-tête, à regret sans doute. 
Elle n'en déploya pas moins tout le zèle dési- 



192 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

rable dans Texercice de son sacerdoce. Le mar- 
quis Triangi, qui raccompagnait pas à pas, 
l'admira. Nul doute que, si madame d'Aufer- 
toyre, revenue à temps du rendez-vous qu'elle 
avait enlevé de haute lutte à madame Flamey, 
eût été là, les mains de ces sœurs de charité se 
fussent croisées, fraternelles, au-dessus d'une 
belle plaie à panser. 

Une à une, les civières parcoururent escaliers, 
corridors et salles. Elles étaient huit. Trois offi- 
ciers, cinq honimes. La dernière civière attira 
tout de suite l'attention : un médecin à trois 
galons l'escortait, — un médecin de marine, — 
qui ne lâchait pas le pouls du blessé. 

— Docteur, s'enquit une infirmière, c'est un 
officier que vous escortez là? 

On en pouvait douter. Le blessé apparaissait, 
enveloppé d'une capote bleue sans galons ni 
insignes. La tête était bandée des cheveux au 
menton. On n'en voyait exacteinent que les yeux, 
fermés; le blessé dormait, épuisé sans doute. 

— Un officier? — redit madame Flamey, sur- 
venant. 

Le médecin de marine regarda madame Fla- 
mey : 

— Un officier, oui, madame; un officier de 
vaisseau, récemment blessé en Adriatique. Un 
cas sérieux : la tête est très abîmée; les yeux 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 195 

seuls sont intacts, presque par miracle. Toulon 
a demandé Tévacuation sur Paris. J'ai refait 
tous les pansements moi-même dans le train 
sanitaire, tout à l'heure. Il n'y a qu'à le laisser 
reposer jusqu'à demain. 

Madame Flamey avait relevé la tête : 

— En Adriatique, docteur? 

— Oui, madame : au cours du combat qui 
nous a coûté le torpilleur 624.... Au fait, vous 
ne savez peut-être pas? La perte |du 624 n'a pas 
été communiquée aux journaux.... 

La civière avec son escorte arrivait à la salle 
n* 8. 

Le marquis Triangi, prévenant, en ouvrit la 
porte. Madame Flamey entra la première, et s'ap- 
puya contre un lit : 

— Ah! — fit-elle — le torpilleur 624 a péri? 

— Corps et biens, — affirma le médecin de 
marine; tout son équipage y est resté. 

— Oh! 

— Oh! 

— Oh!, 

II y eut plusieurs cris d'infirmières. Le cri de 
madame Flamey fut, comme les autres, un cri 
très bien élevé. 

Le médecin de marine s'excusa : 

— Je viens d'être problablement brutal.... 
Mesdames, excusez-moi ! . . . Je n'imaginais pas que 
le sort du 624 vous touchât le moins du monde.... 



194 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Madame Flamey questionna : 

— Le 624 n'était-il pas commandé par un 
lieutenant de vaisseau qui s'appelait M. de 
Folgoët? 

— Oui, madame; M. de Folgoët a été tué. 
Le médecin de marine, ce disant, avait fait 

un pas vers madame Flamey, et la regardait 
comme s'il eût pressenti que la mort de M. de 
Folgoët lui pouvait être un coup assez rude. 
Mais madame Flamey fut irréprochable de stoï- 
cisme. 

— Ah! dit-elle simplement. 
Et reprenant presque aussitôt : 

— M. de Folgoët avait, je crois, comme offi- 
cier en second un enseigne de vaisseau, M. Ha- 
rel? 

— Oui. Tué aussi. 

— Ah! 

Le médecin de marine regarda madame Fla- 
mey avec une curiosité bizarre et intense : 

— Madame, dit-il, en prenant congé, si vous 
désirez des détails plus complets sur la perte 
du 624, personne n'est mieux à même de vous 
les fournir que ce blessé-ci, qui a pris part 
au même combat... c'est un ami à moi.... Voulez- 
vous me permettre de le confier tout particu- 
lièrement à vos soins? 

— Oui, — dit madame. Flamey. — Comptez 
sur moi, docteur. 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 195 

L'instant d'après, le blessé, qui n'avait pas 
rouvert les yeux, se trouvait installé dans le lit 
mécanique que réclamait son état, et le médecin 
de marine lui serrait les deux mains, avec une 
émotion visible : 

— Mon pauvre vieux, te voilà où tu voulais 
ôtre, pas?... Bonne chance. Au revoir. Ne ré- 
ponds pas. Ne te fatigue pas, va!... 

Le blessé fit comme on lui disait, n'ouvrit pas 
la bouche, ni les yeux. 

— J'avais beaucoup, beaucoup d'affection 
pour ce petit Harel... et pour Folgoët aussi, 
bien entendu, murmurait madame Flamey, que le 
marquis Triangi avait de plus belle enveloppée 
de ses bras consolateurs. Beaucoup d'affection! 
Non qu'il y eût jamais entre nous quoi que ce 
soit!... 

— Personne n'y spnge! affirma le marquis, 
péremptoire. 

— C'était pour moi deux camarades très 
aimés... et les savoir morts tous les deux, 
morts ainsi.... 

— Si glorieusement, mais si cruellement.... 

— Oui.... 

Le marquis Triangi coupa court : 

— Très chère, je vous le disais, et vous voyez 
combien j'avais raison : vous n'avez jamais eude 
chance, ni avec vos amies, ni avec vos amis.... 



190 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Oui.,.. 

Il la teaait maintenant tout enserrée, et elle 
s'abandonnait, assez contente, somme toute, de 
retrouver sans plus attendre, la sécurité d'une 
étreinte. Le marquis Triangi, mon Dieu! on 
pouvait très bien se confier à lui, sans honte — 

Évidemment, c'était quelqu'un de moins 
jeune qu'Harel, de moins homme que Folgoët.... 
Mais, n'est-ce pas? Harel, Folgoët étaient 
morts.... 

Le marquis Triangi en vint à baiser, très 
longuement, la bouche de madame Flamey, et 
mfeidame Flamey ne se défendit point.... 

Tout cela se passait à toucher le lit mécanique 
où gisait le blessé inconnu, Tofflcier de vaisseau 
dont les yeux seuls apparaissaient, entre deux 
bandes de toile.», apparaissaient... grands 
ouverts, à cette heure. 

Et peut-être Mme Flamey eût-elle reconnu 
ces yeux-là, si, à cette heure, elle n'eût regardé 
ailleurs 

Or, tout d'un coup, le blessé fut debout. 
Encore que, l'instant d'avant, chacun l'eût cru 
paralysé pour le moins. 

Il fut debout. Il arracha les bandages de son 
front, de ses joues, de son menton. Il fut de- 
bout, lé visage dégagé, découvert, et sauf, 
intact. — Et madame Flamey eût reconnu ce vi- 



LE BLESSÉ QUI NE L'ÉTAIT PAS ASSEZ. 197 

sage-là, si elle n'eût pas, à celte heure, regardé 
le visage du marquis Triangi de trop près.... 

Le blessé, debout, repoussa son lit des deux 
mains. Le lit heurta le mur. L'homme était 
peut-être blessé, mais pas assez; il avait con- 
servé ses deux yeux; et ces yeux-là voyaient 
clair. Ils avaient vu. 

Le blessé marcha. Il s'en alla. Il y eut une 
grande stupeur dans Thôpital. Le marquis 
Triangi avait sursauté, puis, reconnaissant peut- 
être le blessé, juré, très grossièrement. Madame 
Flamey, effarée, s'était évanouie. 

Et le blessé s'en alla, éclatant de rire. 

Il avait vu tout ce qu'il était venu voir. 

C'était moi, ce blessé-là. 



SIXIÈME PARTIE 
LES OBUS DU ROI DE PRUSSE 

Octobre 1917 



1. — Trio de Capitaines. . 

Un obus de 88, Made in Austria^ arriva si vite 
que, nul sifflement ne l'ayant annoncé, on n'eut 
pas le temps de baisser la tête. Un autre suivit, 
puis trois autres, en grappe. Le tout tapait à 
quelque vingt mètres de la tranchée de la Lan- 
gouste, en avant et sur la droite. — Or la tran- 
chée de la Langouste figurait sur le plateau des 
Marraines Tavant-dernière parallèle de départ 
en cas d'attaque. Et le plateau des Marraines 
prol onge dans l'ouest les alentours du fort de la 
Malmaison, lequel est bâti quelque mille ou 
quinze cents mètres au nord du fameux Chemin 
des Dames, que l'ennemi tenait encore et qu'on 
avait résolu de lui enlever, pour pousser les 



200 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

lignes fraiiçaises jusqu'au delà de toutes les 
hauteurs de Graonne, et jusqu'à TAilette, et jus- 
qu'au canal de T Aisne. Nous étions trois offi- 
ciers, trois capitaines, un zouave, un chasseur 
et un marin, — moi, — que Tétat-major de 
notre armée, la X^, venait d'envoyer en recon- 
naissance à dessein d'étudier sur le terrain même, 
et dans ses derniers détails, l'attaque projetée. 
Une deuxième salve suivit la première. 

— Nous sommes repérés, — dit le chasseur. 

— Et puisque nous avons vu tout ce que nous 
devions voir, nous n'avons qu'à décamper, — dit 
le zouave : — il serait trop bête de se faire tuer 
la veille d'une bataille. 

Sur quoi, par le boyau des Acacias, qui 
redescendait vers Jouy et vers Ezy, les deux plus 
proches villages au sud, -^ évacués bien entendu 
l'un et l'autre, — nous reprîmes le chemin de 
Vailly, où campaient nos divisions d^assaut. 

Il bruinait. Tout de même l'air était trans- 
parent et rhorizon net. Soiis les nuages assez 
hauts des vols d'avions tournoyaient, réglant 
avec rigueur le tir de nos grosses pièces. Et 
c'était dans nos oreilles un tonnerre continu, 
sans fin ni trêve, qui nous forçait d'élever la 
voix pour être tant bien que mal entendus. 

Nos gros obus, les 194, les 220, les 320, les 
370, lancés des deux rives de l'Aisne, passaient 



LES. OBUS DU ROI DE PRUSSE. 20^1 

à plusieurs kilomètres au-dessus de nos têtes 
pour aller s'abattre bien au delà des tranchées 
de première ligne, sur toutes les organisations 
arrière de l'ennemi, sur ses routes, sur ses parcs, 
sur ses cantonnements, sur ses réserves, per- 
sonnel et matériel, bref sur tout ce qu'on pouvait 
tuer, terrifier ou ruiner. Ainsi l'A. L. G. P., — 
ou artillerie lourde à grande portée, — s'essayait- 
elle à vaincre d'avance, avant le combat, Alejt. 
tour, ce n'était que boue et boue. On voyait à 
peine émerger, çà et là, quelques squelettes 
d'arbres décharnés par la mitraille, et, parfois, 
quelques cadavres d'hommes ou de chevaux. 
On enterrait certes du mieux qu'on pouvait. Mais 
on ne pouvait pas beaucoup. Les batteries 
lourdes allemandes, trop inférieures en nombre, 
ne ripostaient guère aux nôtres, crainte d'être 
trop vite repérées par notre aviation, trop supé- 
rieure elle aussi, et bien maîtresse de l'air. Mais 
les 77 et les 88, voire les 105 de première ligne, 
tiraillaient toujours un peu, sitôt qu'un objectif 
imprudent se découvrait. A telles enseignes que, 
si prompts que nous fûmes à traverser la zone 
découverte qui sépare Jouy d'Ezy, trois ou 
quatre volées, parties des carrières de Bohéry, 
nous saluèrent au passage. Un groupe de soldats 
porteurs de gamelles s'en venait à notre ren- 
contre : il faut bien ravitailler même les guet- 
teurs de la première ligne. Toute la corvée, chef 




202 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

en tête, se jette comme un seul homme dans le 
fossé qui bordait le chemin. Et un grand gars 
très blond, qui portait la croix de guerre, ne 
jugea pas malséant de proclamer qu'il estimait 
la plaisanterie nauséabonde : 

— Zut! tant que ces salauds-là n'auront pas 
fini de cracher, du diable si je bouge d'ici. 
Quoi! les copains peuvent attendre après leur 
soupe ! 

Cela fut affirmé nettement, mais paisiblement. 
Le plus strict des chefs n'y eut pas trouvé l'om- 
bre d'un cas d'indicipline. Je souris, songeant 
aux grognards du temps de l'Empereur et aux 
matelots de tous les temps. 

Le capitaine zouave, notre aîné, au chasseur 
et à moi, murmura, sans plus : 

— Drôle d'école, la guerre.... 

Une heure plus tard, nous avions traversé Jouy 
et Ezy. Le canon allemand ne s'entendait plus 
guère, perdu maintenant dans la clameur crois- 
sante de notre A. L. G. P. Un dernier pli de ter- 
rain nous séparait encore de l'Aisne, et nous 
touchions aux premières maisons de Vailly, — 
toutes en ruines, il va sans dire. 

— N'importe! — dit-il : — ça toujours été 
quelque chose et ça restera quelque chose, 
d'avoir appris à se battre. Nous n'étions^ d'ail- 
leurs pas tout à fait libres d'apprendre ceci ou 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 2«5 

d'apprendre cela : le Boche ne nous laissait pas 
le choix.... 

Alors le zouave, qui regardait à main gauche, 
se tourna vers moi : 

— Dites donc, mon cher.... Voyez- vous des 
arbres à fruit, là-bas?... 

Je regardais à mon tour : 

— Oui.... Je vois.... Des pommiers?... 

— Des pommiers... et autre chose aussi.... 
Sous les pommiers.... 

Je pris mes. jumelles : 

— Ah! ça?.., 

— Ça même ! . . . Savez-vous ^e que c'est, ça? 

— Ma foi.... On dirait des cabanes de fer.., 
camouflées.... 

— Pas mal! vous avez des yeux de marin.... 
Eh bien! ces cabanes-là, ça représente un 
groupe de chars d'assaut. 

— Un groupe de tanks'! 

— De tanks^ si vous préférez parler anglais; 
de %inc$j si vous aimez mieux dire comme on dit 
dans l'arme. On les voit d'ailleurs bigrement 
mal.... Mais je sais que c'en est : un de leurs 
officiers m'a renseigné.... Doctus cum libre 

Nous entrions dans la grand'rue de Vailly. Le 
vaguemestre de mon état-major vint à ma ren- 
contre : 

— . Une lettre pour vous, mon capitaine.... 



204 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Mon vaguemestre m'appelle comme on appelle 
les officiers de terre : « mon capitaine.... » Sur 
mer on dit : « capitaine », tout court.... Mais je 
n'ai pas voulu me distinguer le moindrement de 
mes nouveaux camarades, puisque mon goût 
pour les batailles à courte portée, voire corps à 
corps... et de très puissantes protections... 
m'ont enfin transplanté de la marine dans l'ar- 
mée... des protections, oui bien! et plus indis- 
pensables encore que puissantes!... En France, 
rien sans protections! pas même la faveur de 
se faire, pour dire comme disait mon brave 
Hamelin, « casser la gueule quand ça. vous 
chante!... » 

— Une lettre pour vous.... 

— Merci , mon petit. . . . 

Une lettre pour moi .... 

Je la regarde, — et je ne l'ouvre pas : je l'en- 
ferme dans l'une des poches de ma vareuse.... 

J'ai reconnu l'écriture, — de cette lettre. C'est 
que j'ai deviné la main qui l'écrivit... une main 
qui, trop souvent, depuis quinze mois que, ma 
convalescence enfin bâclée, me revoilà combat- 
tant, s'entête à tracer mon nom sur des enve- 
loppes — 

La main de madame Flamey.... 

-:r. Zut! 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 205 

Messieurs, excusez-moi, si je vous laisse 
tomber sans courtoisie ici-même, dans cette 
grand'rue de Vailly, malodorante.... Mon vieux 
camarade, vous avez tout à l'heure piqué trop au 
vif ma curiosité à propos de pommiers et de 
chars d'assaut. Je retourne là-bas : je veux voir 
de mes yeux ces tanks qui sont des zincs et 
qu'on dissimule si bien sous une couche de 
feuilles vertes.... 



2. — Psychologie. 
Oui.... 

Depuis quinze mois et plus... depuis la mémo- 
rable aventure de ce blessé qui ne Tétait pas 
assez... qui avait manqué de tact — et de 
sagesse — au point de ne s'être pas fait crever 
les deux yeux... goujaterie qu'il paya de voir, à 
l'heure qu'il eût mieux valu pour lui d'être 
aveugle... (et Dieu sait que ce blessé-là ne se 
console pas d'avoir, à cette heure-là, vu!..) oui, 
depuis cette aventure, j'ai reçu beaucoup, beau- 
coup de lettres pareilles à cette lettre- ci.... 

Trop de lettres. Je n'en ai jamais ouvert 
aucune : je ne sais donc pas ce qu'elles ont 
essayé de me dire. Je sais que madame Flamey, 
patiemment, obstinément, me les adressa, et 




206 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

continue de m'en adresser encore. Mais j'ignore 
pourquoi, par quel caprice têtu.... Au fait... 
pourquoi, moi-même, et par quel autre caprice 
également têtu, je ne les ouvre pas, ces lettres- 
là... mon Dieu!., je Tignôre aussi. — « Connais- 
toi toi-même », disait le Grec? — Oui-rfa! facile 
à dire!... Mais quel homme, sincère tout de bon, 
s'est jamais connu, se connaîtra jamais, osera 
jamais se vanter d'avoir pu débrouiller long 
comme ça de fil, dans l'écheveau afi'olant de nos 
goûts, de nos préférences, de nos répugnances?., 
d'avoir rien démêlé de ces pelotons d'arrière- 
pensées <iont nous entortillons nos moindres 
gestes, sans nous en apercevoir les trois quarts 
du temps? 

Évidemment, je suis absurde pour le moins 
autant qu'elle : 

En quoi le marquis Triangi me peut-il dé- 
plaire plus qu'aucun de ses prédécesseurs? Ce 
que lui accorde aujourd'hui madame Flamey au 
marquis Triangi ne diffère probablement point 
de ce qu'elle accordait hier à feu l'enseigne 
Harel... l'ex-Chou-Fleur.... Or, ceci m'avait été, 
jadis, pénible, mais seulement au point de me 
donner l'envie de tuer, — envie lancinante, mais 
brève... brève autant que brusque... tandis que, 
maintenant, une autre envie pire, sourde, celle-ci, 
mais tenace, et qui depuis trente ou trente-cinq 
mois, hante toutes mes fibres... sans trêve... ni 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 207 

merci... ni variante..* oh! mieux que Tenvie : la 
faim, la soif, la folie — de mourir! — Après 
tout, peut-être trouverais-je, en cherchant bien, 
d'autres causes... une autre cause au moins... à 
ce dégoût de la vie qui, pe,u à peu, a déraciné de 
moi jusqu'à mon instinct de conservation... 
jusqu'à mes réflexes les plus élémentaires : ceux 
qui commandaient naguère à mes muscles, et 
me garaient des dangers immédiats, comme les 
mêmes réflexes garent un loup du piège, ou un 
chat de la roue de charrette. Car aujourd'hui, 
plus rien : réflexes, instincts, désirs mêmes, en 
moi tout est mort. J'ai beau chercher jusqu'au 
tréfonds : je ne trouve que ruines. Tant de pots 
cassés par unç seule petite main?... Et j'essaie 
de me redire, comme je me disais, il y a trois 
ans : — La guerre, chaque jour plus formidable, 
et dont rissue recule pas à pas devant nous ; et 
la monotonie des luttes d'usure; et la fatigue 
physique; et l'épuisement moral; et le poids du 
commandement; et le dégoût de cette idiotie... 
tout de même spleiidide et féconde : la disci- 
pline!... tout cela, sur des épaules d'homme, 
c'est quelque chose! — Oui! mais ce quelque 
chose n'eût pas suffi; et pas même la patrie en 
danger, ni mon angoisse, vraie et profonde... 
j'en atteste tous ceux que j'aimais, et qui sont 
morts, et que je n'ai pas pleures; enviés seule- 
ment!... non : ceci même nef m'eût pas mis 



«M LA DERNIÈRE DÉESSE. 

comme me voilà, tout en pièces el en loques, — 
si la tourmente m'assaillant, m'eût trouvé de- 
bout, d'aplomb, normal. Quelque lourd que pèse 
l'épreuve présente sur les gens de ma sorte, 
fragiles, puisque civilisés — trojp- ciYÎli^^^ és^ trop 
fragiles — j'aurais réagi; je me serais redressé, 
relevé; j'aurais vécu. — Mais debout, d'aplomb, 
normal? moi, à ce fatal 30 juillet 1914?... dieux! 
rappelez-vous le jardin des Oliviers? Je ne me 
plains pas, n'ayez crainte! je ne quête pas vos 
charités, bons passants!... Mais je constate qu'à 
la veiUe de me battre j'étais, moi, déjà vaincu. 

Vaincu. L'amour aussi est une guerre. Et le 
Dernier Dieu n'est pas plus tendre à ses fidèles 
que la Dernière Déesse. — Un jour, peut-^tre, 
quand j'aurais dit de l'une totit le mal que j'en 
pense, dirai-je de Tautre que j'en pense encore 
sensiblement moins de bien.... 

Oui.... El c'est sans doute en comparant les 
Flèches de l'Archer et la Torche de la Dame 
Rouge que je confesse m'être trompé jadis, 
quand, à mon premier rétour d'Adriatique, je 
refusais de voir, dans les premières atteintes de 
celte neurasthénie dont, aujourd'hui, je meurs, 
quelques meurtrissures d'ongles, d'ongles aigus 
comme des griffes... vestiges d une main beau- 
coup, beaucoup trop jolie.... 

Mon Dieul est-ce une raison, une bonne rai- 
son pour ne pas ouvrir ce gros paquet de lettres, 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 209 

ce très gros paquet... deux cent soixante-quatre 
lettres!... dont quelques unes ne me seraient 
probablement point désagréables à lire... est-ce 
une raison?... Dans toute cette philosophaillerie 
où je me complais, y a-t-il de quoi justifier ma 
bouderie?... Car il convient d'appeler les chats 
des chats : à l'heure qu'il est, je boude... et je 
boude depuis trois ans. — Ai-je tort? je ne sais 
pas.... 

Je ne sais pas.... Mais je m'en rapporte à la 
vieille maxime : « Mieux vaut persévérer dans une 
erreur que varier entre plusieurs vérités». Et je 
continue de n'ouvrir pas les lettres que maaame 
Flamey continue de m'envoyer. 

Au fait, pourquoi ne pas les lui renvoyer, en 
un paquet bien emmailloté, ces lettres?., toutes 
ces lettres, avec leur cire intacte?., pourquoi? 
— Heu... par lâcheté, peut-être... je ne sais 
pas... je ne sais rien.... 



3. — AS. 

Des tout premiers arbres du verger... un ver- 
ger qui commençait, après trois ans d'abandon 
absolu, à figurer assez convenablement une 
forêt vierge, un homme de garde sortit, — 
casque, ceinturon, pistolet, veston de cuir, — et 
m'interpella d'un : « Qui vive? w correct; auquel 



510 LA DERNIÈRE DÉESSE, 

je répondis, correctement (par contagion), que 
je désirais voir le commandant de ce groupe 
d'A S. (A S., artillerie d'assaut...). J'avais à 
peine achevé* qu'un second homme sortit des 
arbres à son tour et vint à moi. Il était sensible- 
ment plus sale que l'homme de garde... sans 
doute travaillait-il sensiblement davantage... par 
ailleurs, identique; et sans galon d'aucune sorte, 
quoique officier, sans l'ombre d'un doute. De 
quoi je conçus beaucoup d'estime pour la disci- 
pline des tanks. 

Avant de me regarder, il me salua, puis se 
présenta : 

— Le commandant du groupe est en recon- 
naissance tactique, mon capitaine!... C'est moi 
qui le remplace : moi, lieutenant Hamelin, 
détaché des équipages de la Flotte, et comman- 
dant ici la première batterie du 67*^ groupe 

Ayant dit, il leva les yeux, — et ouvrit la 
bouche : il me reconnaissait, dans le même 
temps que je l'avais reconnu : 

— A vos ordres, mon capitaine! — lieutenant 
Hamelin, commandant la première batterie du 
groupe.... 

— Nom de Dieu! celle-là est bonne!... c'est 
vous, aussi donc, commandant? 

Hamelin, Hamelin lui-même m'apparaissait 
ainsi, plutôt à l'improviste, une batterie de chars 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 



211 



d'assaut derrière lui. Et je ne sus que lui ren- 
voyer l'écho de son cri : 
— Nom de Dieu! Hamelin, c'est vous? 



Après quoi Hamelin et moi, on causa. 

Je sus son odyssée, à partir du jour où, mal- 
gré sa répugnance, il avait accepté de me con- 
duire, moi, faux blessé, à l'hôpital de l'avenue 
Napoléon... car il en avait été, avec mon autre 
ami le médecin de marine démissionnaire de- 
venu psychiatre et Parisien. 

... Malgré sa répugnance : il l'avait poussée 
jusqu'à me dire, lui, Hamelin, l'homme de tous 
les silences : 

— A quoi ça vous avancera- t-il, comman- 
dant, d'aller comme ça voir des <îhoses qui ne 
seraient des fois pas à voir? 

— Ça m'avancera à savoir. 

— A quoi ça avance-t-il jamais de savoir? 
Il avait eu raison ; et moi tort. 

D'ailleurs, sa seule odyssée prouvait bien, par 
foison d'autres preuves sans réplique, qu'Ha- 
melin est un autre homme que moi^ et, toujours, 
doit avoir raison contre moi, n'importe où, 
n'importe quand, n'importe comment. Je le 
soupesai d'un coup d'œil, tandis qu'il se dres- 
sait, face à moi, les talons joints, sur ce bled 
où, de temps en temps éclatait une marmite. Il 
demeurait au fixe, imperturbable, le même 



212 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

homme, le même magnifique homme qui m'avait 
interdit, — dans le Jardin des Oliviers... le 
1^' août 14... vous vous rappelez?... interdit, 
oui — d'un seul mot, du mot qu'il fallait!... le 
geste déshonorant que j'avais commencé, que je 
n'ai pas fini... ce coup de pistolet... vous vous 
rappelez bien?., que je n'ai pas tiré.... 

Eh!... cela me fait brutalement souvenir d'un 
autre coup de pistolet... qui fut tiré, celui-là... 
et qui tua son homme... parce que je n'ai pas 
vu le geste, moi... parce que je n!ai pas pu, 
parce que je n'ai pas su prévenir... interdire.... 

Somme toute, mon geste inexpiable, Hamelin 
l'a pris à son compte. Ni plus, ni moins. 

Voilà donc Hamelin retrouvé. Et voici, der- 
rière lui, sous les pommiers camoufleurs, ses 
zincs.... (11 dit zinco^ lui; le zouave avait raison.) 

Hamelin, bien entendu, n'a pas changé, il 
appartient à la race des êtres immuables. Tel il 
était à la barre du 624, tel je le revois. Différent 
de lui-même, je ne l'ai vu qu'une fois, — devant. 

Il m'explique qu'il a eu de la chance : — 
Expédié aux fusiliers marins... où jamais je ne 
pus parvenir... les galons, quel encombre- 
ment!., il a fait Dixmude, Ypres, TYser, gagné 
un galon par bataille, gagné même « des tas 
d'autres affaires... », et passé intact à travers les 
pires ouragans de fer et de feu. Il n'a jamais été 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 215 

blessé, jamais égratigné!.. la mitraille ennemie 
a probablement eu peur de ses épaules, — trop 
larges. 

— Et votre femme? et votre gosse? 

A voir que je me souviens, son regard» planté 
droit dans mes yeux, s'embue : 

— Pas de nouvelles, commandant! Rien. 
Mais ça ne m'affole pas, allez! Sitôt la paix, 
avec vous pour mijoter la chose, je suis tran- 
quille : ça ira ! 

Il me toise, satisfait de moi, satisfait de lui. 
Des gens comme nous, est-ce que ça peut rater 
leurs affaires! 

Et sa confiance rop fait chaud au cœur. Al- 
lons ! celui-ci m'a pris vraie mesure. Il m'a bien 
vu tel que je suis.... Que je suis? non! tel que 
j'aurais été, si la vie n'avait pas passé trop bru- 

Silence! Ai-je le droit de pleurer sur mes 
mésaventures, devant cet homme qui, écrasé du 
premier coup par le destin, n'a fait jaillir de son 
désastre, ai) lieu de larmes, que de la gloire? 

Car je viens d'apercevoir, alignées sur sa poi- 
trine, très discrètemient, une Légion d'Honneur 
qui ne doit rien, aux « annuités totalisées » du 
temps de paix, et une Croix de Guerre qu'il- 
lustrent deux palmes et trois étoiles. 

D'un geste, je salue les cinq citations. 

— Ça n'est rien que ça ! — proteste Hameitn, 



214 LA DERMÈRE DÉESSE. 

confus. — Voire que c'est plutôt injuste : parce 
que, s'il y avait une vraie justice, tout le monde 
serait décoré pareil, ou, sinon, fusillé! pas dt 
milieu : on fait ce qu'on doit, ou on ne fait pas. 
Commandant, voyons? vous trouvez qu'il y a 
des plus braves et des moins braves, dans la 
« foultitude » des bons bougres qui sautent bor> 
la parallèle de départ, courent à la tranchée d'en 
face, et s'y maintiennent s'ils y arrivent? Allon> 
donc! quelle rigolade! On est tous égaux, allez! 
« Les ceux » que je coterais peut-être le plus, 
c'est « les ceux » qui sont trouillards de leur 
nature, et qui courent tout de même pareil 
les autres!... Pour les décorations, qui tombent 
sur Pierre et pas sur Paul, c'est de la chance ou 
de la faveur. Moi, bien sûr, ça n'a pas été de la 
faveur... mais, puisque c'est de la chance, alors, 
il n'y a pas de quoi se gonfler ! 

Il a fait demi-tour, face à seâ zincs. Et, dp 
geste, il me les présente. 

— Voulez-vous visiter, commandant? Celui- 
ci, c'est le mien : la « Bête à Bon Dieu », que je 
l'appelle... un nom pour rire... le nom sérieux, 
c'est seulement le numéro : ma batterie, c'est 
le 241, le 182, le 177 et le 176.... 

Je visite. 

RuHimentaires, ces chars d'assaut, grands- 
pères de l'espèce!... pis, infirmes : on a tant 
calculé le§ chenilles, les moteurs et les chûssis 



. LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 215 

que le reste, — Fessentiel, en somme, — n'existe 
que virtuellement. Le char n'est pas habitable ; 
il n'est pas armé; il est blindé de fer blanc; 
enfin, comble, il est aveugle : le commandant du 
char y voit un peu, le canonnier n'y voit pas ; le 
reste de l'équipage, mitrailleurs compris, se bat 
dans une nuit opaque, à plat ventre, tous pêle- 
mêle, n'apercevant jamais ni chef, ni ennemi! 

Vraiment, à ceux qui ont inventé nos premiers 
tanks, — nos tout premiers tanks, — il a 
manqué d'être un tant soit peu marin : tous ces 
problèmes-là, d'importance vitale : habitabilité : 
confortable de l'homme qui combat, pour qu'il 
combatte bien ; armement : calibres, champs de 
tir, angles morts, compensation; cuirassement : 
surfaces et épaisseurs; et, surtout, comman- 
dement : facilité donnée au chef pour diriger sa 
bataille... toutes les marines du monde les ont 
étudiés, creusés, résolus... et les inventeurs de 
tanks ont dédaigné mille solutions, toutes 
bonnes, non pour préférer leur mille et unième 
solution personnelle, mais, n'ayant rien résolu, 
pour dédaigner toute solution. 

J'ai visité. — Malgré qu'il ait quitté la marine, 
Hamelin en a su garder les traditions; la tra- 
dition de propreté, d'abord : à bord de son 24i, 
tout est net, luisant, étincelant, — malgré la 
boue et la poussière, malgré toutes les saletés 



216 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

inhérentes à la terre, — au point qu'on se croi- 
rait à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé 
amiral... un peu réduit quant aux dimensions. 

Mieux : il a gardé la tradition d'optimisme : 
son char antédiluvien, sa batterie de chars- 
épouvantails plutôt que de chars combattants, 
Hamelin croit en lui, Hamelin croit en elle; 
quoique pas une imperfection ne lui ait échappé : 

— Bien sûr qu'un homme de passerelle*, 
commandant, aurait fabriqué quelque chose 
d'autrement « suifTé! » Mais ça n'empêche que, 
tel que la voilà, ma Bête à Bon Dieu abattra une 
sacrée besogne, je vous en fous mon billet... et 
abattra surtout sa sacrée part de Boches ! Vous 
verrez ça demain, commandant! 

(Le jour « J », — jour de l'attaque, — a été 
provisoirement fixé à demain, en effet.) 

— Eh bien! nous verrons ça, mon cher 
vieux.... 

Il rougit de plaisir : « Mon cher vieux?... » je 
lui ai parlé d'égal à égal?... d'officier à officier. 
Ah! pour lui, mon ex-quartîer-maître, pour lui, 
homme du rang, ce « cher vieux w-là, dit par 
moi, officier de l'École, officier de naissance, 
c'est la plus rare, la plus glorieuse des faveurs. . . . 

Obscurantisme?... hein? obscurantisme, cette 
grave et paisible différence, — que toutes les 

1. Homme de passerelle : marin qui a navigué sérieuse- 
ment, et connaît la mer. 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 217 

marines de la planète maintiennent, sans parti 
pris, sans préjugé, sans vanité sotte, entre chefs 
rouges et chefs bleus? Si vous avez pensé cela, 
vous êtes un cerveau simplet. L'égalité, partout 
ailleurs qu*au prétoire, est un défi au bon sens, 
voyons ! 

Je lui tends la main. Il me la broie, longue- 
ment, entre ses deux puissantes pattes, des 
tenailles de marin, forgées en plein fer. 

Las!... pourquoi cet homme a-t-il... a-t-ij fait 
ce qu'il a fait... là-bas, en Adriatique... oui... à 
bord du 624... le jour que... Harel.... 

Il est vrai... que ce qu'il a fait, il ne l'a pas fait 
pour lui.... 

Il l'a même fait pour moi...« 

En stricte justice, tout se paie, je crois?... 
Zut! 

4. — Faux départ. 

Vingt et un octobre 1917 ; neuf heures du soir ; 
Vailly-sur- Aisne. — Je dîne à la popote des offi- 
ciers de l'A S. 67 (soixante-septième groupe 
d'artillerie d'assaut, pour ceux qui ne savent pas 
déchiffrer la langue « initialique » qu'a créée la 
guerre); à la popote d'Hamelin. Hamelin s'est 
enhardi... (« mon cher vieux!... » vous vous rap- 



218 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

pelez?)..» enhardi jusqu'à m'inviter, pour cette 
dernière soirée qui précédera Tattaque. — D'au- 
taût qu'il commaûde p. t. son groupe entier, et 
le coxnmaadera au feu : le chef titulaire s'est 
très à propos cassé un genou ! 

Ma foi ! je me suis senti flatté d'être prié, et 
ravi de pouvoir accepter : 

Pour moi, simple spectateur... (un officier 
d'état-major, ça se bat derrière des blocs de 
béton, ou dans une carrière de craie, ou sur un 
clocher hors portée des canons de 194...) pour 
moi, combattant pour rire, et peu fier de cette 
veille de bataille, en la compagnie de vrais com- 
battants; de combattants qui, demain, forceront 
des lignes allemandes, battront des armées alle- 
mandes, et la victoire remportée, coucheront, 
s'ils vivent encore, dans des lits allemands, — 
je n'espérais pas une telle faveur du destin. 

Nous dînons très gaiement. 

Un dîner de gens près de risquer leur vie, tout 
de bon, au taux d'un contre quatre, un dîner de 
soldats, sept heures avant une attaque, res- 
semble h n'importe quel autre dîner, eKactetnent. 

A cette lUble^ voilà des hommes 1res divers : 
— X..., ouvrier, caporal en 1914, sergent en 1915, 
sous-lieutenant-en 1916, lieutenant cette aiuaée : 
décoré; parce qtï<e plus brave qoi'on ne Test 
d'ordinaire même en France ; A. * . , dac et prince, 
dont it nom rappelle deux des plus célèbres 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 219 

victoires françaises du siècle XIX; M..., petit- 
fils de roi et riche à vingtaines de millions; 
particulièrement chéri, vénéré et adoré de tous 
ses hommes, parce que de tous, c'est le plus 
simple, le plus grave, et le plus avare du sang 
de n'importe qui, sauf lui-même ; Z..., bourgeois 
de Paris, doux comme un mouton, et déjà blanc 
comme neige; d'ailleurs, marié, père et grand- 
père d'au moins vingt-cinq ou trente rejetons de 
tous âges; et tout de même, incontestablement,, 
le plus téméraire, le plus risque-tout de la 
bande.... 

le beau pays de fraternité que le nôtre! Et 
qu'il ferait bon mourir pour ce pays-là sous un 
lier soleil d'Austerlitz !... 

Boum!... 

Obus allemand; « celui-ci n'est pas tombé trè& 
loin!... » — (formule consacrée). 

Boum!... 

Autre obus allemand. 

Boum! boum! boum!... boum!... boum!... 

Troisième, quatrième, cinquième, trente- 
sixième obus allemand. Des éclats grêlent sur 
notre toit. Bien réglé, ce tir.... D'ici à cinq mi- 
nutes, un coup de plein fouet doit, logiquement, 
nous arriver.... 

Hamelin se lève : 

— Messieurs, nous n'allons pas nous faire 



220 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

tuer ici, hein?., ce serait idiot... moi, je trouve!. 

vous ne trouvez pas, vous, N...? 
(Cela, au sous-lieuteaant, petit-fils de Roi.) 
N..., déférent, mais cordial... c'est Hamelin 

qui commande; mais N... n'est pas moins bon 

soldat qu'Hamelin.... N..., très net, a répondu : 

— Si, je trouve! je trouve que ce serait imbé- 
cile ! 

Hamelin, d'un signe, remercie. Puis, chan- 
geant de ton, sans d'ailleurs forcer, il ordonne : 

— Alors, messieurs, à l'abri! tout le monde a 
la cave!... 

Comme tout le monde, j'ai obéi. 

Le tonnerre des marmites allemandes n'est 
plus maintenant pour nos oreilles qu'un roule- 
ment de grosses caisses : six pieds de terre, de 
briques et de ciment font matelas entre les éclats 
d'obus et nos crânes. 

Une accalmie. 

Hamelin, accroupi quelque part sur un sac de 
couchage, se lève et vient à moi ; 

— Commandant, nous ne couchons pas ici, 
nous deux, ni vous ni moi.... Puisque le Boche, 
ça le dégoûte, à présent, de tant dépenser pour 
si peu casser... si qu'on s'en irait tout de suite 
du côté de notre turne?... tout de suite, parce 
que, si la grêle recommençait.... 

D'accord. 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 221 

En avant. 

Intermède comique : les deux fox7terriers de 
TA. S. 67, nous voyant partir, nous, les plus 
galonnés de Tassistance, donc les plus sage$ et 
les plus astucieux, les augures, quoi!... aban- 
donnent sans liésiter la cave protectrice, et nous 
suivent, le museau aux mollets.... 

... Et nous suivent, les candide^Jbestioles, vers 
deux autres caves, plutôt moÎBS sâres, et qu'il 
va falloir gagner en cheminant deux bons kilo- 
mètres à l'air libre, parmi les éclatements.... 

Malheureux fox! victimes, comme de simples 
hommes, du néfaste prestige qui s'attache à cette 
impressionnante abstraction, — la hiérarchie. 

Or, nous voilà tous quatre, Hamelin, les deux 
fox, moi, en rase campagne. 

Et patatras ! tout d'un coup, voici le bombar- 
dement qui reprend, et redouble. 

— A droite, à droite, commandant! — con- 
seille Hamelin : déGe la gauche^ et route libre 
pour se rendre au mouillage le plus rapproché \ . . 
à gauche, c'est la route; ils doivent avoir réglé 
leur tir sur la route, rapport aux convois de nuit. 

Nous obliquons, les chiens obliquent. Il était 
temps : le bombardement se multiplie. Il était 

1. Défie la gauche^ interdire au vaiaaeaii toute oblique vers 
la gauche.... Vieille expression : on g^crremait très à peu 
près, au temps de la marine à voiles. 



^222 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

temps?... heu... manière de parler : je ne sais 
pas au juste sur quoi le tir est réglé; mais nous 
sommes déjà loin de la route, et nous « prenons » 
tout de même avec quelque abondance.... Hame- 
lin, qui s'estime responsable du mouvement, jure 
comme un templier. Et je ris malgré moi. Les 
fox-terriers, affolés, nous poussent littéralement 
du museau; mais, pour un empire, ils ne nous 
lâcheraient pas d'un pouce ; ils se collent à nous ; 
à nous, demi-dieux, qui devons évidemment con- 
naître la vraie recette pour échapper au tour- 
billon de fer et de feu. — L'embêtant, c'est que 
la nuit est noire : les demi-dieux barbottent et 
s'égarent. Hamelin, perdu en pleine campagne, 
dans le dédale des sentiers. Halte!... 

— Commandant, je crois bien qu'ici, ça res- 
semble à un carrefour ... un, deux, trois ... je 
compte quatre chemins... mais le bon Dieu me 
pataûole si je sais par où il faut prendre pour 
arriver à votre cave ou à la mienne. 

(Nos deux villégiatures voisinent.) 

— Eh bien! mon vieux, demandez!... voilà 
justement un factionnaire qui vous tend les 
bras... en croisant la baïonnette.... 

Le ciel s'est un peu dégagé. Quelques étoiles 
se risquent entre les nuages. Etoiles, éclate- 
ments, départs, fusées de signaux, fusées éclai- 
rantes.... Pas vilain du tout! 

Hamelin, cependant, parlemente; mais avec 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 225 

un succès relatif: le factionnaire connaît sa con- 
signe : pas d^allumette, pas de cigarette, pas de 
lanterne, pas de lampe électrique; mais il ne 
connaît pas le pays : 

— Je sais môme pas comment que ça s'ap- 
pelle ! 

— Ça s'appelle Vailly, voyons! 

— Vailly? non? sans blague?... Vous demande 
pardon, mon lieutenant! mais, chez moi, du côté 
de Clermont.... 

Boum ! 

Clôture immédiate : « celui-là n'est pas tombé 
loin )J, réellement. 

Et c'est en fin de compte Hamelin qui retrouve 
son flair de matelot et qui devine. 

— Commandant!... cinq quarts de vin contre 
un coup de pied au c... que cette maison, là-bas, 
c'est votre villégiature! 

On « gouverne dessus». On arrive. Et, dans l'ins- 
tant qu'on pousse la grille du jardinet autour de 
la maison, un 210 tombe au milieu de ce jardinet, 
sur la soupente abri des cinq chevaux du groupe. 
Le palefrenier tombe, tué raide; ses cinq bêtes 
comme lui. Hamelin, moi, les fox, ruisselons du 
sang jailli en gerbe. Le factionnaire du carrefour 
nous aurait renseignés dix secondes plus tôt, 
nous arrivions dix secondes plus tôt à notre 
porte, et les deux cent soixante-quatre lettres 



i24 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

que vous savez n'avaient plus de destinataire.... 

— M...! 

Hamelin a couru d'abord au palefrenier. 
Course inutile : il n'y a plus que deux moitiés de 
palefrenier, à quatre bons pas l'une de l'autre. 

La guerre accoutume. Hamelin fait demi-tour, 
et, flegmatique : 

— Commandant^ c'est par là qu'on descend 
dans ma cave. Pas la peine de pousser jusqu'à la 
vôtre : j'ai un « sac à viande » de rabiot, en 

bonne peau de moufflon. . . . Si vous «voudriez» 

Dame! ça ne ressemble guère à l'échelle amirale 
du « Courbet » — 

Quinze marches d'une boue gluante. Au bas, 
un canonnier, talons joints, main au casque, 
tend un pli : ' 

— Mon lieutenant, c'est arrivé depuis une 
demi-heure.... 

Hamelin fait sauter la bande : 

— M...! 

(Hamelin n'hésite pas devant la répétition, 
encore qu'il ignore probablement que Napoléon 
Tait nommée la plus forte des figures de rhéto- 
rique) : 

» M...! commandant.... C'est ratépour demain! 
« Ils » l'ont encore retardé, le jour J !... 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 225 



5. — La Malmaison. 

Vingt trois octobre 1917. Quatre heures trente 
du matin. Quelque part, entre Vailly que nos 
troupes occupent, et les carrières de Bohéry, que 
tiennent les Allemands. 

Un rocher abrupt, lin trou dans le rocher : 
l'entrée du P. C. Blanc, mon P. C. J'y dois 
rester, théoriquement, toute la bataille durant. 
Téléphoner, répondre au téléphone, voilà ma 
part. Je me battrai donctéléphoniquen^ent.... A 
moins que.... 

Pour commencer, j'ai pris la porte : le P. C. 
est encombré. Trop d'amateurs au téléphone : 
on étouffe; et j'aime à respirer, même quand l'air 
frais de la nuit est saturé d'effluves de poudre, 
voire d'émanations moins saines : de gaz mou- 
tarde, par exemple. 

Tout à l'heure, à la queue leu leu, plus noirs 
encore que la nuit très noire*, — ibant obscuri sub 
sola nocte per umbras, ont passé les chars du 
67® groupe d'A. S..., les chars d'Hamelin s'en 
allant en marche d'approche vers l'ennemi. 

Et dans le ciel encore nocture, haut, très, très 
haut, nos gros obus continuent de faire rage, 
sans trêve ni relâche. 

Voilà cinq... six... non, sept jours qu'ils 



226 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

s'abattent par rafales, par trombes, par ava- 
lanches, devant, derrière, autour et sur l'ennemi, 
fracassant, broyant, écrasant, nivelant tout, ni- 
velant tout ce qui existe, terrifiant ou tuant tout 
ce qui vit. La poignée de survivants hors de 
combat avant d'avoir combattu, attendent silen- 
cieux, leur coup de grâce. Se défendre? ils n y 
songent même pas. Ce n'est pas un combat ; 
c'est une exécution. Nous allons exécuter les 
quelque cinquante, cent, deux cent ou trois cent 
mille Prussiens (... pardon d'être si précis! la 
censure veille!... n'allons pas renseigner l'en- 
nemi sur ses propres effectifs ! . . . ) nous allons donc 
exécuter ces Prussiens-là, si bêtes,, si guignards, 
et si fous, qu'ils ont osé s'endormir, trois années 
durant, chez nous, sur notre terre française. — 
L'antre du lion n'est pourtant pas logis de tout 
repos. — S'ils ignorent cet axiome on va le leur 
apprendre. Un point, c'est tout, 

A ma gauche, un fourmillement muet. De 
grands hommes à figure basanée, la fourragère 
jaune et verte sur l'épaule gauche... terrible 
fourragère qu'on n'aime pas apercevoir des lignes 
d'en face... des hommes osseux, brusques et 
souples, se faufilent un par un dans le boyau qui 
mène aux premières lignes. C'est le R. L C. M. 
(régiment d'infanterie coloniale du Maroc.) ou 
le 4* mixte (4® régiment mixte de zouaves et de 
tirailleurs... ou le8* régiment de tirailleurs algé- 



LES OBUS DU ROI DE PRUSSE. 227 

riens...) toutes troupes irrésistibles qui ont tou- 
jours laissé chez l'ennemi les plus funèbres 
traces de leur féroce valeur. 

Ils apparaissent, se glissent, disparaissent. 
Derrière eux, d'autres. D'autres encore.... 
% Hum!... voyons?... où est mon masque contre 
les gaz?... 

— Talon ! (mon ordonnance) si on me de- 
mande, là-dedans, dites que je suis tué!... 

Et en avant! Le P. C... flûte! Moi aussi, j'y 
vais, à l'ennemi!... 



SEPTIÈME PARTIE 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ 



« Moi, je vous eandamne à vivre. » 



1. — Les Marraines. 

Les Marraines sont un plateau très abrupt qui 
domine là vallée de TAisne, au nord-est de Sois- 
sons, au sud du Chemin des Dames, et à Touesl 
du fort de la Malmaison, qui va donner son 
nom à la bataille d'aujourd'hui. 

Elle fait déjà rage, cette bataille, encore 
qu'à peine engagée. Tout inférieurs en nombre 
et en matériel, et en force morale aussi, que 
sont les Allemands, tout vaincus qu'ils sont, 
avant même d'avoir combattu^ ils ne s'en dé- 
fendent pas moins avec une superbe ténacité. 
Et je dirais bien, comme fit le roi Guillaume, 
admirant nos chasseurs d'Afrique à Sedan : 



250 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

« Oh ! les braves gens ! » si je ne savais pas, et 
de science trop certaine, que tout cet héroïsme 
n'est que la résultante de cette discipline passive, 
animale, machinale, qu'exigèrent trois siècles 
durant, de leurs automates guerriers, ces si- 
nistres fabricants de cadavres quesont les princes 
Hohenzollern. — Dieu nous en délivre! — Or, 
sans liberté, point de bravoure. 

N'importe : les automates prussiens se défen- 
dent beaucoup trop bien. A telles enseignes que 
les chasseurs à pied, qui attaquent à l'ouest du 
plateau des Marraines, pris de court sous la mi- 
traille tombant sur eux littéralement par nappes, 
ont flotté d'abord, puis reculé, et sont revenus 
dans leurs parallèles de départ. Ils viennent dJe|V» 
repartir, bien entendu, très vexés de leur mésa- 
venture, et, du coup, ils ont enlevé tous leurs 
objectifs si vivement que c'est à peine s'ils sont 
encore en retard sur leurs voisins : le 4* mixte et 
le 8"" tirailleurs, qui attaquent sur le plateau 
même, et le R. L C. M., qui attaque à Test du 
plateau.... Le R. I. C. M.... ah! ces quatre 
lettres-là, je n'ai jamais pu les lire sans émotion! 
R. I. C. M. : régiment' d'infanterie coloniale du 
Maroc, roi des régiments de France ! Car ils ne 
furent que trois, — trois sur combien de cen- 
taines, dont le moins brave fut héroïque! — 
trois, trois seulement, à troquer, lorsque vint 
l'armistice de 1918, leur glorieuse fourragère 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 231 

jaune et verte contre l'épique fourragère rouge ; 
et, de ces trois-là, le seul R. I. C. M, aligna 
finalement, sur son livre d'or, dix citations à 
Votdre de son armée ! Dix ! — Ah ! la machine à 
tuer des Hohenzollern, l'irréprochable machine 
made in^Germanyy sera née elle-même, sans aléa, 
par ces soldats-là, — soldats dont Hannibal, 
Alexandre et César se seraient contentés pour 
parachever la conquête de toute la terre. 

Moi, — oisif, — amateur, — je gravis paisi- 
blement la pente sud des Marraines, et j'écoute 
la symphonie des éclatements. Symphonie for- 
tissima : festival de gala, avec feu d'artifice. La 
nuit [noire en est toute illuminée. Je vous prie 
de croire que c'est autre chose qu'hier soir... 
qu'avant-hier soir, veux-je dire : à l'heure 
qu'Hamelin et moi tâtonnions à l'entour de 
Vailly, en quête de notre cave, et que les fox- 
terriers de l'A. S. 67 poussaient leur nez dans 
nos mollets. 

La terre entière, à perte de vue dans toutes 
les directions, m'apparaît é ventrée, retournée, 
sens dessus dessous : les obus l'ont crevassée de 
trous et de cratères qui empiètent les uns sur les 
autres. On dirait une passoire trop percée : plus 
de métal, rien que des jours. Je trébuche à tous 
les pas, et mes mains piétinent la^boue à force 
de s'y appuyer. Mais si je marche mal sur ce ter- 
rain disloqué, d'autres savent y courir : là-bas, 



252 . LA DERNIÈRE DÉESSE. 

loin, très loin, j'aperçois les dernières vagues 
du 4® mixte et du 8* tirailleurs... presque invi- 
sibles à force de souplesse, nos AMçains se 
faufilent de trou d'obus en trou d'obus et déjà 
touchent aux tranchées prussiennes... aux tran- 
chées encore prussiennes, et dans si peu d'ins- 
tants françaises! 

C'est encore la nuit, noire. L'heure H vient de 
sonner, et l'heure H, c'est 4 h. 30, Nos batte- 
ries ont cessé le feu, pour donner à nos fantas- 
sins cette chance élémentaire de n'être tués que 
par le feu ennemi, qui suffit d'ailleurs à cette 
besogne. Je ne peux pas faire quatre pas sans 
buter contre un cadavre. Nous sommes évidem- 
ment vainqueurs, avant même d'avoir combattu : 
les batailles d'à présent sont réglées d'avance 
comme un papier à musique, et le hasard en est 
exclu. On attaque ou on n'attaque pas, selon 
qu'on peut ou qu'on ne peut pas attaquer; mais, 
si l'on peut, tout est dit : les gens qu'on attaque 
n'ont plus qu'à creuser leur fosse. Demain donc, 
les livres d'histoire appelleront cette journée-ci 
la victoire de la Malmaison. Mais beaucoup de 
femmes françaises, beaucoup de mamans, beau- 
coup de maîtresses, beaucoup de veuves, lisant 
demain les livres d'histoire, pleureront. 

Je chemine de tranchée en tranchée. J'ai enfilé 
un boyau dont je lis le nom écrit par-ci par-là 
sur des planches de sapin, telles les plaques 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 233 

émaillées de nos rues : boyau des ^cacias. Ceci 
qui est à ma gauche, doit être le plateau des 
Marraines : ceci, tout là-haut, à la crête de cette 
pente jadis boisée, aujourd'hui hérissée de quel- 
ques bâtons noirs enchevêtrés... d'arbres. A ma 
droite, voilà un ravin, profond; et, par delà, les 
fameuses carrières de Bohéry, fajcies de canons 
prussiens. Des rafales de feu en jaillissent, pour 
s'abattre incontestablement sur le R. I. C. M. Et 
je n'en vois pas plus. Mais je sais très bien que 
le R. I. C. M. se soucie des obus du roi de Prusse 
comme des nèfles de Pavant-dernière année. 
Voilà une artillerie qui, je n'en doute pas une 
minute, décorera tôt ou tard, l'avenue des 
Champs-Elysées, pour le jour — inévitable ! — 
qu'un maréchal de France, commandant en chef 
toutes les armées d'Europe, d'Asie et d'Afri- 
que... d'Amérique peut-être, passera sous l'arc 
de triomphe, à la tête d'une armée française qui 
nous aura rendu Metz et Strasbourg. 

Voici la tranchée de la Lamproie. Voici la 
tranchée de la Langouste. Voici la tranchée 
du Lapereau.... La préoccupation culinaire tenait 
une place très large dans le cerveau de ces 
hommes héroïques, directs descendants des 
grognards de 1805 et 1815: les poilus de 1914 et 
de 1918...* Et puis voici le bout du boyau des 
Acacias. En avant, c'est le terrain neutre. Et, 
cent mètres au delà, le terrain ennemi... par- 



234 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

don! pas ennemi, français ! je me suis trompé 
encore : le terrain français que Tennemi n'a pas 
encore restitué — 

Que l'ennemi restituera aujourd'hui. 

Boum !... 

« Celui-là n'est pas tombé loin.... » 

Cette fois, je Tai prononcée malgré moi, la 
formule consacrée : l'obus a littéralement éclaté 
sous mon nez. Et je ne suis pas à terre? Et je 
possède encore deux jambes et deux bras? Ba- 
roque ! baroque aussi, qu'à 12 ou 15 mètres der- 
rière moi un beau sergent de zouaves, dont 
j'avais l'autre jour admiré la splendide allure, en 
visitant rfians ses cantonnements le 4* mixte, et 
dont j'ai serré la main il n'y a pas cinq minutes, 
en le dépassant, près la tranchée de la Lan- 
gouste, soit maintenant sur le dos, les bras en 
croix, tué raide d'un éclat qui lui a emporté le 
cœur.... 

Demi-tour! Je reviens jusqu'au cadavre. 
L'homme a été littéralement foudroyé : la mort 
n'a pas eflfacé des lèvres le sourire. Et je serre la 
main, chaude et souple encore comme une main 
vivante : 

— Mon bon vieux ! Alors tu nous a quittés 
tout à coup, comme cela?... 

Demi-tour encore. Et je repars vers l'ennemi. 
Et je pense, mais bouche cousue cette fois : 

« Veinard, va ! » 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 235 

Me voilà au bout du boyau. Changement de 
décor, depuis deux minutes que je l'ai quitté : 
un autre obus est tombé là ; ou deux, ou trois... 
eji tout cas, de quoi retourner sérieusement le 
paysage : au lieu de finir devant un mur de terre, 
mur épais de 80 mètres et derrière lequel il y 
avait l'ennemi, le boyau des Acacias finit main- 
tenant au bord d'une demi-douzaines de cratères 
tangents les uns aux autres, larges de dix à 
trente mètres, et derrière lesquels il n'y a plus 
rien : la tranchée allemande éventrée comme le 
boyau, m'apparaît vide 4'entnemis. Impossible de 
deviner si ces braves gens ont évacué leur trou 
parce que ça leur a plu, ou si le 4* mixte, 
régiment brutal, les en a priés... à sa ma- 
nière. 

Alors, moi... ai-je ou n'ai-je pas, dans les 
broussailles d'en face, des fusils, des mitrail- 
leuses, des grenades, des obusiers de tranchée, 
le tout prêt à m'expédier dans l'autre monde?... 
That is the,,.. 

Et je m'assieds au bord du cratère, les jambes 
pendantes, pour l'étudier, la question. Au reste, 
s'il y a là-bas la moindre des mécaniques ci- 
dessus énumérées, avec le moindre Boche der- 
rière, je risque de rester assis plus longtemps 
qu'on ne croirait... l'éternité, par exemple.... 
Oui. Je sais très bien tout ça, n'en doutez pas! 



236 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Mais, je sais encore mieux qu'être tué, ça me 
serait tellemeut égal !.. : 

Égal? Qu'ai-je dit, qu ai-je osé dire! Il y a là 
de quoi scandaliser. Voyons : je suis homme; 
donc, je tiens à la vie, que diable! Je suis même 
mieux qu'homme toutcourt : jeune suffisamment, 
robuste à souhait, à peu près riche,., (riche, il 
est vrai... pauvre atout! mais tant de gens se le 
figurent maître!...) et je m'appelle Faêl de Fol- 
goët; et je porte de sable au chef d* argent^ à la nef 
du même en abyme, au croissant de sable en chef\ 
le tout timbré de perles.... On ne fait pas plus 
noble, vous voyez! (Tant de gens vendraient 
père et .mère et peindraient leurs voitures sang 
de bœuf pour avoir la moitié seulement de mes 
argents et de mes sables et les étaler plus 
voyants.) Il est vrai que moi je n'étale rien, que 
j'ai même remisé mon écu au magasin des anti- 
quailles : on n'a pas le droit de trop retarder sur 
son siècle. D'ailleurs j'aimerais à faire mienne 
Tépitaphede ce cardinal, grand d'Espagne, duc, 
prince, primat des Castilles; ministre, et favori 
d'un roi, qui voulut dormir l'éternité sous une 
dalle de cuivre sans ciselure où lui-même avait 
gravé de sa main : Hic jacei pulvisy ciner^ et nihil. 

Rien ne m'en empêche d'ailleurs. Il est donc 
bel et bien avéré que je suis un honmie tout ce 
qu'il y a d'I^pureux. 

Et je dois tenir à la vie comme teigne.... 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 257 

Oui, mais... voilà! je n'y tiens tout de même 
pas... ou plutôt je n'y tiens plus! Voilà quelque 
trois ans que j'ai commencé d'en sentir la nau- 
sée et maintenant cette nausée tourne au dégo&t. 

Je vous ai déjà dit tout cela. Je deviens vieux, 
je rabâche. Je vous ai dit mon effondrement; je 
vous ai dit ma faim et ma soif de la mort. Je 
vous ai dit les causes probables de cet anéantis- 
sement qui me rend à la poussière devant que 
j 'aie fini de vivre. . . ou d'en avoir l'air. Les causes ? 
Madame Flamey d'abord, cause intime et dis- 
crète... (discrète?). La guerre, cause générale et 
tapageuse ; sinistre baguette magique d'un sor- 
cier qui se plaît à changer les enfants en hommes, 
les hommes en vieillards ou en cadavres. 

Je vous ai même confessé mon dernier plaisir, 
morbide s'il en fut : philosophailler. Je philoso- 
phaille donc une fois de plus ici, jambes pen- 
dantes et mains ballantes; et je fouille du regard 
et des jumelles l'éboulis de la tranchée boche et, 
par delà les buissons touffus qu'a négligés le 
canon.... Je fouille avec la plus coupable négli- 
gence.... 

Evidemment cette guerre passe sur le monde 
comme un cyclone sur l'océan : derrière elle 
comme derrière lui, rien ne reste debout et 
l'herbe ne repousse plus. 

..* Les hommes de ma génération... et sur- 
tout les hommes de ma classe, ceux qui, comme 



238 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

moi, ont vécu d'une vie toujours exagérée, tou- 
jours fiévreuse; ceux-là qui ont dédaigné le tra- 
vail manuel et n'ont jamais besogné que du cer- 
veau, voilà les vraies victimes : la guerre va les 
réduire à moins que rien. Et ils en souffriront 
plus que personne. Un forgeron, un menuisier, 
un tailleur, bref, n'importe quel homme de 
métier, ayant jadis pour vivre fabriqué quelque 
chose, quelque chose dont personne ne peut se 
passer, oh! ceux-là referont leur vie et la refe- 
ront meilleure. Tous les hommes ont cessé de 
produire depuis déjà trois années... ils n'ont 
même que détruit! Il va donc falloir rebâtir. Ce 
sera dur et long. Tout ce qui était luxe, super- 
flu, élégance, beauté pure, tout ce dont on peut 
se passer provisoirement, l'humanité s'en passe- 
ra : elle y sera bien forcée, puisque c'est à peine 
si le monde, ruiné comme fut Job, aura de quoi 
reconstituer à temps l'indispensable et le vital. 
Aux calendes grecques l'œuvre-joujou des ar- 
tistes, des savants et des penseurs. 

Un exemple, tenez, Hamelin : — Hamelin, 
matelot canonnier, ex-sous-officier. . . c'est-à-dire 
ouvrier en fer, un peu ajusteur, un peu mécani- 
cein, un pe^ électricien, beaucoup soldat : donc 
habitué à faire de soi-même beaucoup de choses 
et habitué à commander beaucoup d'hommes ; — 
à commander sans rudesse, sans faiblesse non 
plus; à bien commander comme à bien faire; 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 2^9 

eh bien ! Hamelin ne m'ioiquiète point : l'avenir 
lai est largement ouvert : sachant ce qu'il sait, 
pouvant ce qu'il peut, Hamelin, la guerre finie, 
se frayera vite un chemin dans le monde nou- 
veau, et ce chemin le mènera probablement plus 
loin que n'eût fait Tancien. 

Mais moi? Moi, artiste^ ou soi-disant chimiste, 
officier, que voulex-vous qu'un monde nouveau 
ait besoin de ma triple inutilité? Jadis, la Répu- 
blique française, première du nom, succédante 
la Royajuté magnifiquement glorieuse mais irré- 
médiablement vermoulue, proclamait qu'elle 
n'avait pas, besoin de savants, et guillotinait La- 
voisier; il est vrai que, ce disant, elle avait tort; 
mais elle avait tort parce que les seuls savants 
savent fabriquer de bonne poudre, de bons 
canons, de bonnes bombes, de bons boulets ; 
et parce qu'on ne peut être libre qu'à condition 
d'être armé pour vaincre tous ceux qui vou- 
draient vous refaire esclaves. Si la révolution 
française avait été une révolution universelle, 
les révolutionnaires n'auraient réellement pas eu 
besoin de savants; du moins pendant deux ou 
trois siècles : le temps de rebâtir le monde so- 
cial écroulé. 

Je parle de 1789.,.. C'est que la guerre d'au- 
jourd'hui, qui met à feu et à sang les qi^atre cin- 
quièmes du gif be, ne diffère pas beaucoup d'une 
nivolution, universelle, celle-là ; les empires oen- 



240 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

trauxne symbolisent-ils pas Tidée d'une autorité 
ésotérique? le principe que quelques princes doi- 
vent et peuvent réaliser le bonheur de leurs su- 
jets sans les consulter, voire en les contraignant? 
tandis que l'Entente — France, Angleterre, Ita- 
lie, Amérique, Japon, Chine, Brésil et quinze 
autres États — n'incarnent-ils pas le principe 
inverse de la liberté obligatoire, de l'indépen- 
dance sacrée, du droit de chacun à se régir soi- 
même, bien ou mal mais sans contrôle? Eh! 
que voulaient Louis XVI et sa cour, sinon cela? 
Que réclamaient Mirabeau, Danton, Robes- 
pierre, la Convention, Bonaparte, voire Napo- 
léon, sinon ceci? L'oligarchie d'une part, la 
démocratie de l'autre. Il n'y a rien de changé. 
Aujourd'hui semble calqué sur hier. 

Vous voyez bien que c'est la même chose; 
vous voyez bien que le monde d'aujourd'hui n'a 
besoin ni de savants, ni d'artistes, ni de chi- 
mistes, ni de musiciens, et moins encore d'offi- 
ciers, pour peu que la logique ne soit pas tout à 
fait un mot et que le désarmement universel 
suive sans délai la paix univtSrselle. Je ne vois 
donc pas la place que la société de demain me 
pourra bien réserver; et je ne crois pas être 
l'homme du farniente et des bras croisés. 

Alors?... 

Alors, mon Dieu! je suis toujours assis au 
bord de mon cratère, jambes pendantes et face 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 241 

à Tennemi. Au fait, où est-il rennemi? Voici 
que la cçinonnade s'éloigne, déjà plus sourde; 
le tac tac tac des mitrailleuses n'est plus main- 
tenant qu'un pianotage discret de machine à 
écrire; il n'y a toujours personne sur l'autre 
versant du troisième cratère; et je suis seul, 
exactement seul, sur ce champ de bataille d'où 
la mort semble s'en être allée. 

Dans ce cas, moi aussi, je m'en vais. Vers 
l'ennemi, naturellement. Houp! me voilà sur 
l'autre bord du premier cratère, puis du second, 
puis du troisième. Me voici à découvert, foulant 
le plateau des Marraines et gagnant vers le .che- 
min des Dames, proche, et vers les pentes nord 
du massif; — vers Pinon, vers Chavignon... 
vers l'ennemi, qui fuit; vers les nôtres, qui le 
chassent.... 



2. — Un vainqueur. 

Je marche depuis bientôt deux heures; j'ai 
passé la crête des Marraines; j'ai franchi le Che- 
min des Dames, et je descends la pente nord du 
plateau, une pente très douce, un peu vallon- 
née; je pousse vers Chavignon, vers Pinon, vers 
rhorizon du Nord^ tout là-bas, au hasard; vers 
l'Ailette et vers le canal de l'Aisne; — vers la 
victoire, enfin. 

11 



24â LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Devant moi^ loin, les chassemrs, les zouaves, 
les col^Dniaux courent de plus belle* Fusils^ 
canons, anitrailleases, munitioiis, matériel, per- 
sonnel, ils ciaeiUeni; iout par braissées, en ooû- 
rant; mais à quet prix! leur trace est jalonnée 
de rouge : c'est du meilleur de letir sang qu'ils 
raichèteni toute cette terre française, par eux 
reconquise, en Téclaboussant d'une éblouissante 
parure de rubis. D ennemis, plus un nulle part. 
J'avance toujours, à la boussole, comme je navi- 
guerais, avec, en guise de carte marine, le plan 
directeur. (Dans dix ans, ou deux, on ne saura 
plus ce que fut un plan directeur. Aujourd'hui, 
on rirait si je l'expliquais.) Je navigue donc « à 
la carte, >3 histoire de me rendre compte des 
choses, et d'aller où je veux aller, comme sur 
une passerelle on fait route au compas 

Des morts. Des blessés. Je reconnais un de 
-'Hîeux-ci, le lieute nant B. V.. ., de l'A. S., comme 
Hamelin. Un vieil ami émoi, B. V. Né à Genève 
de parents suisses, mais vivant à Paris et s'y 
étant fait dans les lettres un nom assez sonore, 
j'ai su que, le jour même de ia mobilisation, il 
avait jeté sa neutralité aux orties et s'était fait 
Français pour servir la France, son pays d'adop- 
tion, tant qu'il faudrait et s'il fallait jusqu à la 
mort. 

Je le retrouve assis par terre le front bas, ia 
tête entre les poings... il regarde obstiftémeot 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ 245 

sa jambe droite trouée d*une balle.... Il lui est 
impossible d'aller plus loin d'un pas. Pour un 
oui, pour un non, il pleurerait comme un gosse. 
Je m'arrête, nous causons... de la pluie et dii 
beau temps, bien entendu : c'est toujours de la 
pluie et du beau temps qu'on cause sur un 
champ de bataille.... Le voilà regaillardi, il a 
recouvré sa voix robuste un peu emphatique, 
\ voix de poète qui pense en vers; 'et il m'annonce 
que le ciel se dégagera tout à fait avant le 
coucher du soleil. 

Sur ce, trois soldats allemands surgissent à 
dix pas de nous et flairant nos galons, — on 
ne peut pas les voir : n^us sommes trop boueux 
— s'arrêtent respectueux et raides, des prison- 
niers évidemment : deux d'entre eux sont des 
hommes de la garde et le troisième porte, sur 
sa patte d'épaule, la couronne d'Autriche-Hon- 
grie, insigne ^du régiment prussien, propriété^ 
particulière de Sa Majesté apostolique, régi- 
ment d'élite, ni plus ni moins que les régiments 
de ses deux camarades. Bref, trois hommes de 
choix, — et qui tout de inême se sont rendus. 
L'un d'eux parle français, — l'homme à la cou- 
ronne — et, craintif, mais résolu,- ose m'inter- 
roger : 

— S'il vous plaît, mon capitaine... c'est bien 
le chemin de Vailly , ce chemin-ci ? 

J'incline la tête. L'homme, toujours au fixe, 



244 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

poursuit, courageusement, quoique la sueur en 
perle à son front : 

— Mon capitaine... s'il vous plaît-, nous 
trois, depuis ce matin... l'heure de votre 
attaque,., on n'a rien bu... rien!., alors, si vous 
pouviez nous donner un ordre pour boire?... 

B. V... a haussé sa tête entre ses poings. 

— Où vous a-t-on pris, d'abord? 

— A Chavignon, mon lieutenant. 

A Chavignon? Oh!... Chavignon... c'est la 
borne ultime marquée pour l'offensive d'aujour- 
d'hui, c'est le dernier objectif à enlever et qu'on 
n'espérait pas avoir avant six heures ! Et il n'en 
est pas trois? Et ces hommes, pour s'en venir 
de Chavignon jusqu'ici, ont dû marcher trois 
bons kilomètres. 

A mon tour d'interroger : 

— On vous a pris devant Chavignon ? 

— Dans Chavignon, mon capitaine. 

Il parle décidément un français très nuancé, 
ce Prussien propriété de l'empereur d'Au- 
triche. 

Dans Chavignon! B. V... et moiy échangeons 
un coup d'œil : la bataille est gagnée î 

Du coup, j'empoigne ma gourde. 

— Tenez, voilà du café! buvez tous les 
trois.... 

Les prisonniers, effarés, s'entre-regardent. 
Ma gourde? La gourde d'un officier, d'un capi- 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ». 245 

s 

taine, à eux, soldats, simples soldats, et pri- 
sonniers? 

Impossible, d^ toute impossibilité! Ça ne 
s'est jamais fait en Allemagne. Ils hésitent avant 
d'obéir, prennent enfin, boivent. Sous les Bor- 
gîa, on devait boire comme cela, exactement. 

Ils ont bu tous les trois. Ils s'entre-re- 
gardent encore, plus effarés que devant, mais 
d'un effarement nouveau., Et celui qui a parlé 
me rend ma gourde. 

— Mon capitaine.... merci!... Nous vous 
remercions bien, mon capitaine.... 

Un temps, puis il achève, lourdement : 

— On n'est pas méchant, chez vous ! 

J'ai marché encore; et voici que j'aperçois, 
là-has, ce qui reste d'un village : Chavignon, 
enfin! J'en suis encore loin, et la canonnade, 
bien plus lointaine encore, recule au fur et à 
mesure que j'avance. Mais maintenant, au son 
plus sourd et plus profond des coups, je recon- 
nais l'artillerie lourde qui tire ses premières 
salves : pour pousser plus outre, pour franchir 
l'Ailette et changer la défaite prussienne en 
désastre, il faudrait que notre artillerie lourde 
à nous eût suivi, pas à pas, notre avance, eût 
« collé » à nos fantassins. 

Elle n'a pas « collé ». On ne savait pas encore 
faire ces choses-là en 1917. On savait vaincre, 



UQ LA DERNIÈRE DÉESSE. 

non profiter de la victoire, ouiche!... On n'a su 
que sous Foch; et la victoire de Malmaison 
fut une petite victoire. 

Foch fut le .premier qui l'enseigna ; et Mangin 
le premier qui le démontra. 

Puisque Chavignon est en vue, halte! Juste 
à point voici un petit bois. C'est-à-dire les 
débris d'un petit bois dont on ne peut guère 
tirer tels quels que des bûches ou des cure- 
dents. J'approche, et je découvre, admirablement 
masqués par cet écran, quoique diaphane, 
quatre chars d'assaut qui, de toute évidence, 
ont précédé Tinfantèrie un peu plus loin qu'il 
n'était indispensable et beaucoup plus loin qu'il 
n'avait été ordonné. 

Mais tout se paye : nul doute que ces quatre 
chars sont tout ce qui reste d'un groupe entier, 
c'est-à-dire de doUze appareils. Les huit autres 
illustrent évidemment le champ de bataille de 
leurs carcasses éventrées, et peut-être de leurs 
équipages morts à la tâche. Huit sur douze ! 
Cela fait bel et bien comme pertes du 66 pour 
100. On ne mourait pas si dru à Austerlitz. Pas 
même à la Moscowa. Honneur aux morts de 
1917 comme aux morts de 1803 et de 1812! Hon- 
neur aux vivants aussi qui ont eu la chance d'ar- 
river au but et de goûter leur victoire; de la 
boire et de la manger, diraient les Japonais, 
qui savent parler de bataille. 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 247 

Ils ne peuvent être que vingt-quatre, ceux-là : 
Hamelin m'expliqua, avant-hier, qu'un char 
Schneider exige six hommes d'équipage, tout 
compris : le chef de char, officier ou adjudant, 
un sous-officier, un chef de pièce; un mécani- 
cien, deux mitrailleurs, un pourvoyeur^ donc, 
vingt-quatre survivants... je me trompe: vingt- 
quatre vainqueurs ! . . . 

Je me trompe encore : moins que cela; car 
encore les premiers que j'aperçois... un, deux, 
quatre, cinq... sont couchés sur le^ dos; trop 
bien couchés: trop sagement... et ils dorment 
d'un trop profond sommeil.... Quand j'arrive près 
d'eux, ilç ne se lèvent pas pour saluer mes ga- 
lons d'or; car ils ne se lèveront plus jamais, et 
c'est moi qui les salue, du salut des marins, plus 
grave et plus profond que n'est le salut mili- 
taire; du salut qu'on ne doit que sur mer, et, 
sur mer, ou à ceux qui sont morts pour Lui. J'ai 
ôté mon casque. — Et enfin, après avoir vu 
ceux qui sont couchés, enfin, autres, ceux qui 
sont debout, et je vois qu'aux pieds de leurs 
cinq camarades endormis, ils creusent déjà cinq 
fosses. 

Vingt-quatre moins cinq, dix-neuf vainqueurs, 
sur les soixante-douze combattants que comp- 
tait ce groupe. Dix-neuf pour la récompense 
finale : contempler l'infanterie française entrant 
dans Chavignon conquis. 



248 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

En voici un debout, que je remarque, parce 
que, comme moi, il vient d'ôter son casque pour 
sahier les morts. Je le reconnais, avant même 
qu'il ait eu le temps de joindre les talons et de 
lever la main vers sa visière : 

I^amelin. 

Hamelin, plus calme encore, après cette tue- 
rie, que je Taie encore vu, sauf i sa barre, 
quand le 624 sombra. Hamelin, qui me salue et 
me tend la main, sans nulle surprise. Les ma- 
rins, à force de èe rencontrer à Nagasaki, à San- 
Francisco ou rué Royale, se rencontrent par- 
tout et ne s'étonnent nulle part. — Hamelin donc 
s'informe de ma santé, sans plus. Et jem'informe 
delà sienne, sans davantage. Après quoi, his- 
toire de dire quelque chose d'inédit, nous nous 
affirmons l'un à l'autre que << les Boches ont leur 
pile ». Incontestable. ' 

Nous le savions d'ailleurs, l'un et Tautre, 
d'avance, depuis plusieurs semaines. 

Ce bavardant, je regarde Hamelin : il est 
superbe dans ses frusques de bataille : pantalon 
de treillis tellement usagé, tellement taché, tel- 
lement huileux que, si je ne savais pas, je ne 
devinerais pas qu'il fut bleu; veston pareil; rien 
dessous, — pas même une chemise; mais des- 
sus, toute une ferblanterie, glorieuse autant que 
la Croix de guerre : la Croix de guerre en, est 
d'ailleurs, avec étoiles et palmes; contente, 



TAUTE D'ÊTRE TUÉ. 249 

j^imagine, de voisiner avec tant et tant de 
médailles : la Chine, le Maroc, la Gploniale... je 
regarde; et Hamelin, qui a suivi mon regard, 
juge utile de s'excuser : 

— Oh! commandant, si je m'affuble de tout 
cela, ce n'est pas pour faire le mariole! Seule- 
ment, on ne sait jamais, n'est-ce pas? on peut 
être blessé, évanoui; enfin les Boches peuvent 
vous cueillir... alors, comme ils ont tout de 
même de la considération pour les types qui 
ont le droit de sortir une poitrine comme ça, ma 
foi, je la sors ! 

II secoue les épaules, confus. Pour un peu, il 
me demanderait pardon d'avoir été tant de fois 
décoré, depuis quinze ans qu'il sert la nation, 
sans reproche ni peur! 

Puis, comme il m'avait présenté, sous les 
pommiers qui l'abritaient, son groupe, l'A. S. 
67, il me présente aujourd'hui ce qu'il en reste : 
sa dernière batterie. 

Cette batterie qu'il commande; — une batte- 
terie de bric ei de broc évidemment, faite de 
débris; — cette batterie se présente néanmoins 
élégamment. Elle m'apparaît tout de suite solide 
et homogène. Hamçlin sait commander, cela se 
voit. — Les chars sont en. ordre de marche, et 
trente ou quarante prisonniers allemands, pelles 
et pioches en mains, s'occupent déjà activement 
à déblayer la route, — comblant les trous d'obus 



250 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

et nivelant le terrain ; — quatre canonniers les 
surveillent, revolver au poing; nulle difficulté 
d'ailleurs : TAllemand vaincu et maté obéit 
coihme personne à son vainqueur. — Hamelin 
qui m'inflige tout de suite le tour du propriétaire, 
me présente ses Boches : 

— Ceux-là, commandant, c'est des gars que 
j'ai péchés un éiun, entre le chemin des Dames 
et ici. . . ils ne sont pas méchants. . . et ils nous ont 
été bien utiles; ça, on peut le dire!... parce que, 
n'est-ce pas? on nous avait bien donné des cui- 
rassiers d'élite, comme infanterie d'acbompagne- 
ment. . .mais ça n'est pas un métier d'accompagner 
les chars! et nos cuirassiers d'élite ils ont tous 
été 'tués ou blessés, les trois quarts, avant même 
d'arriver aux parallèles de départ. Aussitôt la 
première tranchée prise et franchie, nous étions 
tout seuls sur le terrain. 

« Je me suis dit : « Si j'arrive à crocher un 
« prisonnier, il sera bon pour remplacer les cui- 
« rassiers d'élite! possible que cela l'embêtera, 
« mais il n'avait qu'à ne pas me les tuer, mes 
i< cuirassiers d'élite... ce prisonnier-là... ou 
« ses copains..,. » 

Nous sommes sur la lisière nord du petit bois. 
Et voilà que, tout d'un coup, une volée d'obus 
nous arrive, des obus sérieux; les gros calibres 
allemands retirés à temps sur l'autre rive de 
l'Ailette jugent probablement notre avance 



FAUTE ETÊTRE TUÉ, 35i 

ineoRreiiante et nous sigii^ifient vm ordre de halte 
très. impéFalif, trop impératif; nos artilleurs 
n'ayant pas encore, après trois, ans de guerre, 
trouvé le moyen de promener Fariillerie lourde 
sar le champ de bataille, nos fantassins n'ont 
pas plutôt gagné dix ou douze kilomètres, que 
le tir ennemi les prend de court et désarmés. En 
sorte qu'il faudra bien obéir, bon gré, mal grè, 
à Tordre allemand d'arrêter notre victoire. 

Un 210 vient de s'abattre à vingt pas de nous. 
Et nous voilà, Hamelin et moi, couverts de 
glaise et de poussière. 

Alors, Hamelin : 

— Commandant, il ne faut pas que nous resr- 
tions ici : c*est une chose qui n'est pas à faire. 
Je savais bien qu'ils finiraient par nous arroser, 
ces rosses ; et, comme un homme averti en vaut 
deux, j'ai fait creuser un bout de tranchée, on 
va se mettre dedans. Ça va, commandant? 

Je ne réponds pas, j'incline seulement la tête 
et je suis Hamelin qui me montre le chemin. 



3. — Jugement. 

Dans la tranchée-abri, creusée sur l'ordre 
prévoyant d'Hamelin, lui et moi sommes main- 
tenant assis par terre, le dos au talus. Nous nous 



252 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

taisons. Le râle profond des gros obus allemands 
vibre jusqu'au fond dé nos poitrines. Tout de 
suite, le tir est devenu dense. Un coup n'attend 
pas l'autre. Et là dégelée frôle nos têtes. Car les 
pointeurs prussiens tirent aussi juste que leurs 
servants chargent vite. Le tir n'est pas plutôt 
réglé qu'il s'annonce précis — réglé d'ailleurs 
sur nous, et précis contre nous. Le petit bois a 
été clairement repéré par quelque avion. L'en- 
nemi sait qu'il s'y cache des tanks. Et c'est un 
fait que, dès cet automne 1917, tout imparfaits, 
tout rudimentaires — je tranche le nàot : tout 
inoffensifs — qu'étaient alors nos chars d'as- 
saut, l'ennemi les avait pris en sage horreur. 
Était-ce prescience du rôle que d'autres chars, 
revus, corrigés, améliorés — et redoutables, 
ceux-là — devaient jouer l'an d'après, de Mont- 
didier à Guise et de Guise aux abords de Sedan? 
Et l'Allemagne devinait-elle, dans ces diabo- 
liques machines, l'atout final qui allait, douze 
mois plus tard, nous gagner la guerre? 

N'importe : prescience ou tout ce qu'il vous 
plaira, les artilleurs d'en face s'acharnent contre 
nous et criblent littéralement d'obus tout le petit 
bois. Pas un pied carré de terrain qui ne reçoive 
son éclat par quart d'heure. Canonmiers français, 
prisonniers prussiens se tassent au fond de la 
tranchée; pas une tête ne se risque à dépasser 
d'un pouce le niveau du parapet. L'évidence 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 255 

s'impose à chacun : tout homme hors le terrier 
commun est un homme mort. 
. — Un homme mort.... 

— Oh ! sous aléa ! . . . 

Cas bien ordinaire, au reste, et fréquemment 
rencontré. Qui ne se souvient d'avoir vécu des 
heures semblables, d'en avoir vécu par cen- 
taines, d'un bout à l'autre de cet interminable 
massacre qui s'est appelé la Guerre de Quatre 
Ans? Qui ne se souvient de telle hauteur, de 
tels talus, de tels fossés mêmes qu'on ne pou-, 
vait pas gravirj enjamber, sauter même, sans 
payer l'imprudence de la vie? Ce n'est qu'après 
dix ans de paix, qu'on parle de traverser à che- 
val, au galop, tout un champ de bataille. Au 
temps des champs de bataille, s'y asseoir seule- 
ment, au lieu d'y rester à plat ventre, cela comp- 
tait pour un suicide..., ou pour une exécution.... 

Or, comme je venais d'y songer précisément, 
une chose extraordinaire advint, m'advint... la 
plus extraordinaire, certes, qui jamais me soit 
advenue, et sans doute m'adviendra jamais; — 
cette chose-ci : une minute... dix secondes, 
moins encore [peut-être... et ces dix secondes 
furent pour moi comme un siècle... dix secondes 
durant, je cessai d'être moi... c'est-à-dire que je 
cessai de commander en moi ; d'y être maître : 
quelqu'un... ou quelque chose... d'extérieur... 
une volonté — pas la mienne, — entra en moi, 



254 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

m'y supplanta, y régna. Et mystémusemeikt, je 
me souvins de la nuit de Malte, et de cette 
chose, ou de cet Etre... de cette Volonté, enfin... 
qui avait interrogé Hamelin, et à qui Hamelin 
avait répondu.... 

Je ne fus pourtant pas interrogé, mai. La Vo- 
lonté me dicta seulement dix mots qa'il faUaùt 
dire. — Qu'il fallait, sans discussion,, sans résis- 
tance, <l'un jet, qu'il fallait prcKkoncer; arUiculer. 
Et ma bouche obéit, prononça, articula : 

— Hamelin, c'est toi qui a tué le lieutenant 
Harel? 

Et, mes oreilles ayant entendu ma propre 
vcHix, une sneur d'agonie coula, de mes taupes à 
mesjoues- 

Maintenant les dix mots irrévocables, étaient 
dits. 

Hamelin, foudroyé, mais impassible comme 
il ne peut pas ne pas être toujours, — hoirs le 
seul délire, — «Hamelin haussa la. tôle: avani de 
répondre, pour me regarder plus droit dans les 
yeux. Puis, net, bref : 

— -Oui, commandant. 

11 dit cela ; et, moi, je ne dis plus rien : parce 
que la volonté qui m'avait dicté les dix skots 
irrévocables ne me dictait plus riea. Elle était 
sortie de moi, les dix mots prononcés. Et j'étais 
libéré, rendu à moi-même. Mais les dix mots 
étaient dits. 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 255 

Ce ne fut qu'après deux longues minutes que, 
très péniblement, je pus ânonner deux mots; 
deux mots de moi, ceux-là; deux mots 
imbéciles : 

— Comment? Pourquoi? 

Auxquels mots Hamelin répondit, sans 
hésiter : , * 

— Comment? Mais avec mon pistolet, aussi 
donc! Je l'ai tiré comme un lapin, à quatre pas, 
en plein cœur. Oh I soyez tranquille, comman- 
dant : il n'a sûrement pas souffert! Ça, vous 
pensez : je n'aurais pas consenti! On n'a pas le 
droit, d'abord, vous ne trouvez pas? — Pourquoi 
je l'ai tué?.., heu... pourquoi.... Eh bien! 
commandant je vais vous dire un coup : pour- 
quoi je l'ai tué, je ne sais point! Non, parole! Je 
ne sais point!... C'est une idée qui m'a passé, 
comme ça... 

Une idée? fichtre!... 

Je n'ai pas envie de rire. Dieu non! Et, ner- 
veusement, voilà que je ris. 

Je ris. — Pourtant, j'ai déjà mesuré, d'un 
trait, tout le chemin, terrible où les dix mots de 
tout à l'heure nous vont fatalement entraîner, 
Hamelin et moi.... 

Le petit doigt est dans l'engrenage. Il faut 
que tout le corps y passe : 

— Il ne t'avait jamais rien fait, Harel? 



256 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

— Rien, jamais. Ça, commandant „ je peux le 
jurer. 

— Pas la peine : les accusés ne prêtent pas 
serment, mon pauvre gars. 

« Accusés ».... J'ai dit : «Accusés »,.... Hélas! 
j'ai mesuré tout le chemin.... 

Il ressemble à un calvaire, ce chemin-là. 

Montons ! 

— . Donc, il ne t'avait rien fait. Et tu Tas tué. 
Alors ? explique ! 

Oh! je le connais. Il n'expliquera pas. Il ne 
trahir? pas. Je n'écoute même pas sa réponse : 

— Peux pas expliquer, puisque je ne sais 
point! Une idée qui m*a passé, comme ça, je 
vous dis ! 

« Une idée ». — Il ne sortira pas de là. Je sais 
qu'il n'en sortira pas. 

Et, tout de même, il faut qu'il en sorte. — 
Tuer Harel, sans raison ni cause? Ce serait la 
dégradation! Ah! non! 

Il faut donc que je l'en sorte, moi. — C'est 
dur. — Mais il faut. Je dois. 

Je cherche mes mots. Et, les cherchant^ voilà 
qu'aune vision passe, devant ma mémoire, passe, 
repasse, m'obsède, me hante : la vision d'une 
petite maison au fond d'un grand jardin, dont 
la grille donne sur une avenue exquise... au 
fond d'un grand jardin.... 



•v 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 357 

« 

11 n'y a pas d'oliviers dans ce jardin-là.... 

Il n'y a pas d'oliviers. Il devrait pourlant y en 
avoir, n'est-ce pa&? 

Quelle dérision!... 

Je monte le chemin, lourdement. 

— Voyons... il ne t'avait rien fait, jamais.... 
Boa, c'est entendu L.. rien fait... à toi.^.. Mais à 
d'autres., il avait peut-être fait quelque chose? 
Rappelle-toi, rappelle-toi donc, mon gars! A un 
de les amis, par exemple? je dis ça... je ne sais 
pas... je suppose!... un de tes bons amis.... 
Parce qu'alors, je comprendrais mieux.... Un 
ami, un bon ami, si Harel lui avait fait... lui 
avait fait n'importe quoi... tu aurais voulu 
redresser la chose... tu aurais voulu... 

Le dernier mot s'étrangle dans ma bouche. 
C'est « venger » que je voulais dire. Je n'ai pas 
pu articuler. 

Je n'ai pas pu. Oh! le chemin monte raide!... 
C'est trop direct. — Trop dur. 

Hamelin me regarde; puis, comme on fait 
devant une supposition par trop impossible, 
secoue la têle et les épaules, ensemble. Ses 
sourcils se rapprochent l'un de l'autre; et, 
entre eux, une ride verticale coupe son front; le 
masque même de l'homme obstiné à se taire, 
de rhomme qui se tait et qui se taira. Pour ou- 
vrir cette bouche et en tirer l'aveu, il faudrait 
Dieu le Père. 



233 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Et, tout de même! Cet aveu, je Tai entendu... 
oui, jadis, à Malte, dans la salle d'hôpital où 
lious avions si bien Tair, Hamelin, d'agoniser, 
moi, d'être mort. 

D'ailleurs, si ce ne fut pas à Dieu le Père 
(ju'Hamelin, jadis, avoua, c'était à quelqu'un ou 
à quelque chose de furieusement analogue.... 

C'est d'ailleurs parce que j'avais l'air d'être 
mort qu'Hamelin avoua devant moi.... 

Hamelin avoua, parce qu'il avouait à quelque 

chose ou à quelqu'un de Tout Puissant Ma 

foi !... moi-même, tout à l'heure... ce Quelqu'un 
ou ce Quelque chose, ne l'ai-je pas pris précisé- 
ment pour... pour Lui! Lui qu'on nomme Le 
Tout Puissant? 

Et voyez ce que c'est que d'avoir des rela- 
tions Toutes Puissantes! Voilà que soudain, je 
sens en moi comme un reflet de la Toute Puis- 
sance en question.... 

— Hamelin, je t'interroge, et j'ai tort de 
t'interroger. Ce n'est pas la peine. Tout ce que 
tu ne veux pas me dire, je le sais. Et pourquoi 
tu ne veux pas me le dire, je le sais aussi. 
Hamelin, je sais tout ce que tu as fait; je sais 
tout ce que tu as pensé.... 

Cette fois les deux sourcils s'écartent et s'ar- 
rondissent et Hamelin ouvre une bouche effarée. 

— Tiens, par exemple... histoire de te prouver 
que je sais: tu as tué Harel? Harel, qui ne t'a- 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 259 

vait jamais rien fait ?'^Eli bien ! jamais lu n'as eu 
remords de l'avoir tué. Est-ce vrai? 

Il tourne lourdement sa langue entre ses 
lèvres. Il n'est plus effaré : il est épouvanté. 

Enfin, il incline la tête. 

— C'est vrai, commandant. 

Un silence. Puis tout à coup il reprend cou- 
rage, et se secoue, de la tête aux pieds, comme 
un chien qui sort de l'eau : 

— Bon Dieu de bon Dieu, vous savez, vous? 
Vous savez tout? Tout de même, voyons, com- 
mandant! Ça n'est pas une chose possible tout 
de même ! Vous avez deviné, bon ! Mais vous ne 
savez pas, enfin ! / 

Il ajoute, pour lui seul, entre ses dents : 

— Pas tout! enfin!... 
Je le fauche : 

— C'est à cause de moi, que tu Tas tué, lui. 
Harel ne t'avait jamais rieh fait à toi. Mais, à 
moi, il avait fait quelque chose : quelque chose 
que tu avais deviné le premier jour qu'on s'est 
rencontrés nous deux, à Paris, avenue des Cat- 
leyas; — la nuit d'avant la mobilisation. — Tu 
te rappelles, hein? — Ensuite, au temps que 
nous étions embarqués à bord du 624, tu as 
réfléchi, tu t'es rendu compte. Tu as su, et cela 
t'a indigné. Alors le jour du combat en Adria- 
tique, quand Harel m'a insulté... insulté?... 
heu... à peine !... il fallait bien savoir les choses 



260 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

pour comprendre!.- le jour donc qu'Harel m'a 
insulté sur la passerelle, pendant le combat, ton 
sang n'a fait qu'un tour. Tu m'as yu m'en aller 
comme èi je n'avais pas entendu. — Tu as com- 
pris qu'un commandant n'a pas le droit de pen- 
ser à ses affaires à lui, quand la nation lui a 
confié ses affaires à ^lle ; quand on se bat, quoi ! 
— Alors tu as pensé pour moi, toi, à mes af- 
faires, tu as pris ton pistolet, tu as visé, tu as 
tiré, — pour me venger. — C'est-à-dire, pas 
pour me venger, pour faire justice.... — Oui! 
Par malheur, tu as cru que tu avais le droit de 
faire justice... et tu ne l'avais pas. Personne n'a 
le droit de faire justice, sauf les juges, et sauf 
le bon Dieu, qui juge les juges. 

L'homme que j'ai devant moi m'apparaît main- 
tenant pareil — exactement pareil — à un arbre 
foudroyé. — II n'a pas parlé tant qu'il a cru que 
j'ignorais parce qu'il voulait me sauver de sa- 
voir. Il n'a pas parlé lorsqu'il a vu que je n'igno- 
rais pas... parce qu'il n'avait rien à dire.... 
Qu'aurait-il pu dire?... Et maintenant il ne par- 
lera pas, parce qu'il ne peut plus. 

— Hamelin, tu as fait tout cela et je ne t'en 
veux pas. Tu penses bien que, moi, je ne t en 
veux pas, hein ? moi 1 mon pauvre vieux 1 Mais 
tu as tué pour faire justice, toi qui n'es ni bour- 
reau, ni juge. Et les gens qui ne sont ni bour- 
reaux ni juges, et qui tuent, que sont-ils ?,.. 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. ^i 

J'ai posé la question — Ja question atroce* 
Mais j'ai peur de n'avoir pas le courage d'y 
répondre. Je me tais, le temps de respirer. 

Alors, tout d'un coup, Hamelin retrouve la 
parole pour répondre, en mon lieu et ma place, 
à la question posée. Et il répond, d'unewvoix 
nette, précise,' — et si paisible ! 

— l)ame ! pas d'erreur, commandant : les gens 
que vous dites, ils spnt meurtriers ou assas- 
sins] 

4, Condamnation. 

.Nous sommes toujours assis, l'un à côté de 
l'autre, le dos au talus de la tranchée abri. Mais 
tout d'un coup, j'ai la sensation forte de n'être 
plus là ; Hamêlin n'est plus là non plus. Il n!est 
plus à côté de moi, assis dans la tranchée : il 
me fait face, debout, au milieu d'une grande 
salle aux murs nus ; il s'appuie des deux mains 
au dossier d'une chaise de paille..* la chaise 
que les conseils de guerre octroient à l'accusé.... 

« Accusé »... j'ai déjà dû prononcer ces trois 
syllabes. Voilà maintenant qu'il me faut les 
répéter tx)ut bas, pour moi seul ; qu'il me faut 
m'y habituer; m'habituer aux syllabes; m'habi- 
tuer au mot; m'habituer au sens^ 

Ah! le calvaire monte, monte.... 

Accusé. Accusé de meurtre ou d'assassinat. 



262 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

C'est Hamelin qui a précisé, quand moi je n'osais 
pas. Il a précisé très simplement, très paisible- 
ment, sans forfanterie, sans crainte non plus, 
et sans regret. 
Je n'ai qu'à continuer, moi. 

— Aux meurtriers et aux assassins, tu sais ce 
qu'on fait ? Tu sais la peine qui est inscrite dans 
le code? dans le code militaire comme dans 
l'autre? 

Hamelin, toujours paisible, répond tout de 
suite : 

-r- Bien sûr que je sais, commandant, la peine 
de mort, donc ! 

Je n'ai qu'à continuer encore. Il faut bien que 
je continue ! Le bras est maintenant dans l'en- 
grenage. 

— Si un conseil de guerre te jugeait.... Heu !... 
« un conseil »... c'est qu'il faudrait d'abord le 
saisir de ton affaire, ce conseil... il faudrait lui 
raconter, — lui expliquer... dame! tu serais bien 
obligé de lui expliquer... de tout lui expliquer, 
les idées qui te passent, mon pauvre gars, ça ne 
serait pas suffisant pour t'éviter la dégrada- 
tion.... 

La dégradation? voilà qui n'impressionne 
guère le futur condamné à mort. 

Hamelin lève haut les épaules, puis éclate de 
rire : 

— Ça n'est pas la dégradation qui me dégra- 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 263 

r 

derait beaucoup, vous ne trouvez pas, coinman- 
danl? 

Non, J€ ne trouve pas non plus... et je lai 
serre les deux mains^ violemment... Mais je 
continue toujours : il faut continuer ! 

— 11 faudrait d'abord qu'on te dénonçât. 
Il me répond tout de suite, presque naïf: 

-^ Coatmandant, si vous m'en donnez l'ordre, 
moi-même je me dénoncerai..... 

— Non! 

J'ai crié ce « non! « là plutôt que je ne l'ai 
dit! 

Et alors, voilà que cet homme, Hamelin, que 
je vois maintenant, à chaque mot qu'il prononce, 
graoKlir, grandir : qu'il m'apparaît de plus en 
plus haut, immense, démesuré, voilà que cet 
homme se met à chercher avec moi comaient 
nous allons nous débrouiller, lui et moi, moi 
pour condamner, lui pour être condamné, pour 
qu'il y ait sentence; sentence de mort et puis 
exécution 1 

Il faut gravir le calvaire jusqu'au bout, jus- 
qu'à la croix. 

— Commandant, tout de même ! il n'y a pas 
moyen que vous me dénonciez, vous J Les offi- 
ciers, ils ne dénoncent pas. Ils ne peuvent pas. 
Ils peuvent seulement se dénoncer soi parce que 
se dénoncer soi, ce n'est pas dénoncer, n'est-ce 



V 264 LA DERNIÈRE DÉESSE. 



pas? C'est même plutôt la chose contraire; et 
alors c'est assez honorable. Voyons donc un 
peu puisque c'est votre idée à vous, que je dois 
passer en Conseil... puisque c'est la bonne 
idée... eh bien! ça me paraît meilleur que j'y 
aille carrément. — Ça ne peut jamais, faire 
mauvais effet, d'y aller carrément. — Au con- 
seil, dame! je n'expliquerai rien du tout; mails 
quand il verra que je n'ai pas de remords, moi.,, 
et que vous, vous avez du chagrin?... 

II a raison dans un sens : à moi aussi, ça me 
paraît meilleur, d'y aller carrément.... 

J'y vais : 

— Non, Hamelin, je ne veux pas que tu te dé- 
nonces.... Pas à cause de toi ni à cause de 
moi: mais à cause d'une personne... je ne veux 
pas qu'on parle d'elle du tout.... 

Il me coupe la parole comme avec une faux : 

— Foutue bête que je suis !.. moi qui n'y pen- 
sais pas! il a fallu que vous me le disiez !... Vous 
parlez que ce ne serait pas une chose à faire ! — 
Alors bon, c'est entendu : je ne me déùonce pas. 
Mais alors? — Qu'est-ce que nous faisons? 

Foutue bête?... 

J'ai beau ne pas exagérer la piété, j'estime que 
Dieu le Père, tête à tête avec un coupable à 
juger, ne doit pas souvent se sentir humble. 
Mais, moi, j'ai beau jouer le rôle, je ne suis 
pas à sa hauteur.... Et je me sens petit, petit, 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 265 

petit.... il faut que je reprenne du poil de la bête. 

— Ce que nous faisons, Hamelin? Mon petit, 
faisons le plus simple. Nous sommes dans une 
tranchée, l'ennemi tire. Impossible d'aller cher- 
cher le premier conseil de guerre permanent 
siégeant à Toulon, hein? Mais voici quatre de 
tes canonniers qui tous auraient aujourd'hui 
gagné la Croix de Guerre s'ils ne la portaient pas 
déjà. Ces quatre bonshommes valent bien quatre 
juges. Moi, cinquième, je crois qu'ici je jugerai 
mieux qu'ailleurs. Les parlotes, on s'en fichera; 
le canon boche empêcherait de les entendre. Et 
comme il empêchera aussi les juges de délibé- 
rer, pas besoin qu'ils connaissent ta cause. 

« Alors, si tu m'acceptes comme président, 
il n'y aura que' toi et moi à jamais savoir.... » 

Il n'accepte pas, il demande; il implore! 
Peut-être se souvient-il d'avoir accepté d'avance 
jadis... à Malte. 

— Ah! commandant, ça me fera un rude 
plaisir si vous m'ôtez ce souci-là. 

« Un rude plaisir? » Mais..., Est-ce qu'il n'au- 
rait pas tout à fait compris?... Pas tout à fait 
compris que dans une heure il sera mort?... 

Et que c'est moi qui vais le tuer?... ^ 

— Nom de Dieu!... tu vas être fusillé, mon 
pauvre gars. 

— Pardi! je sais bien! Je vais dire mon con- 
fiieor! Qu'est-ce que vous voulez que je dise 

12 



266 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

d'autre? Puisque c'est votre idée, commandant. . . 
c'est pour sûr la bonne idée.... D'abord, je vais 
. vous dire : mieux vaut un bonhomme mort 
qu'un mauvais cochon vivant. Fusillez-moi, 
puisque ça se doit qu'on me fusille! C'est pour 
tout de suite? 

Il est trop grand pour ma taille, Hamelin. 

A lui, je ne m'habituerai pas. 

Le calvaire monte, monte, monte! A présent, 
il faut juger. Il faut! La chose qui, tout à l'heure, 
m'a dicté les dix mots, à présent m'ordonne de 
juger, et de condamner, et d'exécuter. Je vais 
obéir. Il faut bien que j'obéisse. Souffrance plus 
aiguë, plus amère, il n'en est pas : cet homme 
qu'il me va falloir tuer... tuer de ma main , autant 
dire... cet homme ne m'a pas seulement sauvé 
la vie, l'honneur et le reste. Il est bien mieux 
qu'un sauveur pour moi : il est l'homme le meil- 
leur de tous ceux que de toute ma vie j'ai ren- 
contrés, connus, aimés. 

Le reste ne traîna pas. Les quatre hommes, 
a:k[££tis par moi, en cinq secs, que nous allions 
juger leur lieutenant, coupable d'un crime — 
d'un crime qu'il avouait, — ces quatre hommes 
tombèrent stupides : toute la guerre durant, ils 
avaient considéré leur chef comme le plus irré- 
prochable, le plus parfait de tous ceux qui 
jamais les avaient commandés. 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 267 

C'était triste à pleurer. 

Le jugement ne traîna pas non plus : nous 
avions tous hâte d'en finir. Brièvement je rap- 
pelai les faits : brièvement, Hamelin les con- 
tîrma. Et les quatre hommes, toujours abrutis, 
nous regardaient l'un et l'autre : Hamelin après 
moi, moi après Hamelin. Alors, je pleurai. 
Enfin je prononçai la sentence : 

— Hamelin, un conseil de guerre, réuni par 
moi ici pour vous juger comme coupable d'avoir 
tué, sans préméditation, mais sans regret non 
plus, votre officier eh second, le lieutenant 
Harel, cela en temps de guerre, devant l'ennemi 
et en branle-bas de combat, vous condamne à 
la peine de mort. 

Tout militaire condamné à la peine de mort 
est passé par les armes; et j'ajoutai, beaucoup 
plus tremblant que l'accusé : 

— Hamelin, avez-vous quelque chose à dire 
sur l'application de la peine? 

Il répondit : 

— Rien, commandant. Quand vous voudrez. 

5. — Exécution. 

Il a dit : 

— Quand vous voudrez. 

Il faut que je réponde.... Mais quoi? 
Je me tais. 



268 LA DERNIÈRE DÉESSE, 

Maintenant TA. L. G. P..., (pour ceux qui ne 
savent pas : artillerie lourde à grande puis- 
sance...) fait rage. Et les autres artilleries 
lourdes, à puissances sensiblement moins gran- 
des (sur ^mer on les nommerait modestement : 
artilleries moyennes) font rage aussi. C'est un 
déluge de 103, de 150, de 200, de 210, de 250, 
de 305, de 340 et de 420. Le fracas des éclate- 
ments qui roulent en batterie de tambours me 
rappelle, quoique d'assez loin Tinimaginablc 
tonnerre des pièces marines d'un vaisseau, tirant 
en bataille. 

Les obus grêlent partout : devant nous, der- 
rière, à droite, à gauche, dessus et quelquefois 
dessous : à plusieurs reprises, la tranchée s'est 
soulevée toute d'une seule secousse sous l'effort 
profond d'une charge lourde qui a fait fougasse. 
— Les fusées, même prussiennes... mode in Ge/r- 
many.,, ne sont point affranchies de ces retards 
qui sont leurs faiblesses de fusées. Cela ne dif- 
fère pas beaucoup de nos faiblesses humaines. 

Il a dit : « Quand vous voudrez. » Il faut que 
je réponde cette fois encore.... 

Et voici qu'un souvenir d'enfance émerge tout 
d'un coup de mon plus lointain passé. Rémi- 
niscence saugrenue s'il en fut : je me souviens 
des deux premières dents de lait qu'un dentiste 
m'arracha ensemtTle. 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 269 

J'avais très peur. Tout de même au dentiste 
qui me demandait : « Voulez-vous attendre ua 
petit instant? » je répondis, sans hésitation : 
« Non. Tout de suite. » 

A Hamelin, est-ce « Tout de suite » qu'il faut 
que je réponde aussi? 

Je crois qu'il faut. 

Alors, debout, tête nue, j'acliève, comme un 
président de conseil de guerre doit achever : 

— Le conseil ordonne en conséquence qu'il 
soit procédé à l'exécution de la sentence, — 
sur-le-chanip. 

« Tenant compte au condamné de ses magni- 
fiques états de service et de la gloire qui en a 
rejailli sur les armes françaises, le conseil or- 
donne, en outre, que le condamné soit exécuté 
non par des balles françaises mais par des pro- 
jectiles allemands. L'exécution de ladite sen- 
tence est donc remise aux batteries prussiennes, 
tirant à l'heure présente sur les positions fran- 
çaises de Chavignon. 

« Le condamné, en tenue dé combat, avec 
armes, insignes et décorations, sortira donc de 
la tranchée où siège le conseil de guerre, et, 
debout, sur terrain découvert, s'exposera au feu 
ennemi. » 

Le chemin est gravi enfin. Voici la croix! 

La croix, quand on a monté tout le calvaire, 
ce n'est pas un supplice, c'est une délivrance !... 



270 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Et j'ajoute, dans un grand soupir de soula- 
gement, — tout à fait égoïste : 

« Le condamné sera conduit au lieu de l'exé- 
cution par le président du conseil de guerre. 
« La séance est levée. » 



6. — Ceux qu'on ne peut pas tuer. 

Hamelin, d'un saut, est hors la tranchée. Il 
se retourne et me tend les mains : 

— Commandant, si vous permettez? 
J'empoigne son bras, je saute à Ttnon tour. Nous 

voilà tous les deux, comme la sentence ordonne, 
exposés au feu ennemi, sur terrain découvert. 

Dans le même instant, un éclatement nous 
enterre à moitié Tun et l'autre. Hamelin se dé- 
gage, me dégage, puis judicieux : 

— Commandant, ça ne me paraît pas utile 
d'aller beaucoup plus loin qu'ici-même. M'est 
avis que je trouverai mon affaire sans user plus 
que ça mes semelles. Alors me voilà, aussi 
donc, arrivé « au lieu de l'exécution », hein? 
Vous pouvez conséquemment disposer, . com- 
mandant, et vous rentrer dans la tranchée.... 
Vous ne devez pas durer ici, vous seriez impru- 
dent.... Ça ne vous semble pas? Moi, je vous 
dis adieu!... Et maintenant, sans que je vous 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 271 

commande, bien entendu, voulez-vous me per- 
mettre de vous embrasser? 

Mes bras s'ouvrenl, larges. Hamelin m'en- 
toure des siens et baise mes deux joues, à la 
normande, d'une paire de solides baisers. Puis, 
fouillant dans sa vareuse : 

— Je voulais encore vous dire.... Pour ce 
qui est de ma femme et de mon gosse, j'ai 
couché ici, par écrit, tous les renseignements... 
les mêmes que je vous avais déjà donnés, vous 
savez... mais c'est pour le cas que vous les 
auriez perdus, des fois.... Alors, je vous les 
redonne.... Puisque vous avez la bonté de bien 
vouloir prendre l'affaire en main.... 

— Inutile, mon gars : je n'ai rien perdu, et 
tous les papiers qu'il faut sont déjà chez mon 
notaire. Je serais tué tout à l'heure — ou tout 
de suite — que tout ce qui est à faire n'en serait 
pas moins fait, — n'en sera pas moins fait. Ta 
femme et ton petit seront retrouvés, et ne vivront 
pas malheureux. Meurs tranquille, va, vieux! 

Sa figure se fend d'un superbe sourire : 

— Oh ! commandant ! . . . merci ! . . . merci de ça , 
comme du reste! Je vous reconnais là, allez! 
Vous n'oubliez jamais rien, vous, quand il s'agit 
de vos amis... et tout ce qu'il y a d'honnêtes 
gens, voilà vos amis. Merci! merci de tout, je 
ne peux pas vous dire autre chose. Merci du 
conseil de guerre aussi !... Plus je réfléchis, plus 



272 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

je vois que votre idée était vraiment la bonne, 
— la seule bonne! Oh! ce n'est pas que ça me 
gênait beaucoup d'avoir exécuté le nommé 
Harel.... Mais enfin cela ne me gênera plus du 
tout, c'est mieux! A présent, par exemple, faites 
vivement demi-tour : les marmites radinent ici 
plus vite qu'il ne faudrait, pour vos deux bras et 
vos deux jambes.... 

Il a raison : trois, quatre, six projectiles coup 
sur coup viennent de s'abattre, leurs points de 
chute figurant assez bien une circonférence à 
court rayon dont Hamelin et moi marquerions 
le centre. Et la glèbe trempée d'eau boueuse 
nous jaillit au visage, des quatre points cardi- 
naux à la fois. En même temps, plusieurs ronfle- 
ments brefs et rauques avertissent mes oreilles 
qu'autant d'éclats d'assez belle taille encadrent 
de leur trajectoire nos deux têtes, intactes tout 
de même; mais provisoirement; et il s'en est 
fallu de cinq centimètres peut-être. — Dame! 
tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin.... Or, de- 
puis deux ou trois minutes que nous avons quitté 
noire terrier-prétoire, cent cinquante ou deux 
cents marmites sont tombées dans notre voisi- 
nage, toutes à bonne portée d'éclatement. Il 
serait impertinent de compter qu'une pareille 
dégelée soit bien longtemps encore inofifensive. 

Hamelin, qui s'en rend compte, se répète et 
devient pressant : 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 275 

— Commandant, c'est sérieux, vous savez! 
Pardon si je vous dis ce que je pense, mais 
vous n'en avez pas le droit, vous, de vous ris- 
quer, comme vous faites, sans que ça serve à 
rien, et sans que rien vous oblige.... 

Il a raison, — à supposer comme il suppose 
que rien ne m'oblige : — j'ai ouvert la bouche 
pour lui répondre, et je ne l'ai pas encore refer- 
mée que me voilà transplanté à six ou sept pas 
vers la droite, transplanté tel quel : debout; 
par le vent d'un obus, sans erreur possible; 
d'un obus entier, cette fois; il ne s'agit pas 
d'éclatements ; c'est un coup de plein fouet, qui 
a passé entre Hamelin et moi, nous frôlant tous 
deux; transplanté comme j'ai dit, je tournoie, 
telle une toupie et je chois, souffle coupé, 
cœur stoppé; non sans avoir aperçu Hamelin, 
transplanté comme moi, debout à six ou sept 
pas aussi, mais vers la gauche, lui ; il tournoie 
comme j'ai tournoyé, et choit comme j'ai chu — 
par exemple, je ne l'ai pas vu choir, j'étais sans 
doute déjà par terre, et quand je me relève je ne 
le vois pas se relever. 

Un frisson de peur, — un frisson stupide, à 
dire vrai! — glace ma peau; et je cours. Ouf! 
non, Hamelin n'est pas tué; pas même blessé. 
Il est étourdi, rien davantage. A mon tour de 
lui tendre les mains, pour le tirer du trou d'obus 
au fond duquel il a dégringolé. Il sort, se re- 



274 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

dresse, s'ébroue pour secouer la glaise dont il 
est crépi; et, tout de suite : 

— Commandant, vous le voyez bien que c'est 
sérieux!... excusez-moi, commandant, mais ne 
continuez pas à faire comme ça le zigoto, vous 
me fichez le trac ! 

Survivre à cet. homme-là, moi? S'il meurt, 
je n'ai véritablement qu'à mourir. L'évidence 
m'en crève les yeux. 

Alors, j'écarte un peu mes jambes, je ploie 
mes genoux et je croise mes mains derrière mon 
dos — position familière à tous les marins qui 
ont quinze ou vingt ans de passerelle. Et je toise 
Hamelin, mon condamné à mort : 

— Hamelin, tu n'as donc pas encore com- 
pris? Mon petit, tu as tué Harel autrefois pour 
faire justice. Et tu as eu tort... je t'ai déjà expli- 
qué : tu n'avais pas le droit de faire justice. Tu 
n'étais pas juge : donc tu étais meurtrier. On 
t'a condamné à mort : tu le méritais; c'est bien. 
Mais qui t'a condamné à mort? Moi. Et moi je 
n'en avais pas le droit; je ne suis pas juge, pas 
plus que toi-même. Alors que suis-je, puisque 
je ne suis pas juge? Que suis-je? 

A la même question, lorsqu'il s'agissait de 
lui, il a répondu tout de suite nettement : il 
s'agit de moi, maintenant; il ne répond pas. 

Mais, moi, je peux répondre cette fois sans 
effort : 






FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 275 * 

— Je suis meurtrier. C'est extrêmement sim- 
ple. Meurtrier comme toi, donc puisque je l'ai 
.condamné à mort, je dois forcément me con- 
damner à mort. Un point, c'est tout. 

Il comprend à merveille, la preuve c'est qu'il 
m'aime bien et qu'il ne proteste pas d'un mot; 
il trouve ma condamnation tout à fait juste, 
comme la sienne. 

Ce n'est qu'au bout d'un quart d'heure, 
qu*ayant mûrement réfléchi, il conclut : 

— Sûr et certain que vous avez raison, com- 
mandant. Tout de même, ce n'est pas une his- 
toire ordinaire que la nôtre. Et je n'aurais 
jamais imaginé autant de choses comme en 
voilà, surtout au temps que ce bougre d'Harel 
s'est permis d'être insolent avec vous et que je 
l'ai abattu sur place. Ça m'avait paru tellement 
naturel ! 

Je viens d'écrire : « Ce n'est qu'au bout d'un 
quart d'heure.... » Je n'ai pas exagéré : comme 
Hamelin m'exposait la proposition ci-dessus 
rapportée, j'ai tiré de mon gousset ma montre 
(montre de guerre : quiconque emporta aux 
tranchées un chronomètre mérite Charenton 
sans contredit;) et je constate que notre double 
sentence est en voie d'exécution depuis dix- 
huit minutes exactement. Depuis dix-huit minu- 
tes, nous sommes, Hamelin et moi, côte à côte, 
« sur terrain découvert, debout exposés ... » oh! 



276 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

exposés tout ce qu'il y a de plus!... Et le feu 
ennemi ne nous a pas encore fait Thonneur de 
vouloir bien mettre au soleil une seule goutte 
de notre sang. 

Invraisemblable? Parbleu! Mais vrai. 

Pourtant, il ne faiblit pas, le feu ennemi. 
Cinq heures ont sonné. La nuit tombe. Évidem- 
ment les dernières pointes des arrière-gardes 
prussiennes passent en ce moment l'Ailette et 
le canal de l'Aisne, poussées, baïonnette aux 
reins, par nos régiments victorieux. Et il im- 
porte grandement à toutes ces arrières-gardes 
de trouver leurs ponts et leurs passerelles tant 
bien que mal intacts. C'est donc une question 
vitale pour toute troupe en retraite, de n'avoir 
point affaire à nos canons de campagne. Inter- 
dire rigoureusement, jusqu'à la nuit, à toute 
batterie française, de « s'abattre en bataille 
entre Pignon et Chavignon, voilà donc le rôle 
de ces pièces lourdes qui nous bombardent ». 

Et, puisque la nuit n'est pas venue, les canons 
prussiens ne se taisent pas. Bien au contraire, 
ils redoublent leurs salves. Nos chars d'assaut, 
nos affûts d'accompagnement sont encore bien 
embryonnaires, mais, tels quels, ils inquiètent 
passablement les états-majors d'en face. Aujour- 
d'hui que j'y repense, il m'apparaît évident que, 
dès ce temps-là, qui précéda d'un an notre 
triomphe final , une prescience mystérieuse aver- 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 277 

lissait rAUemagne du rôle prépondérant que le 
destin réservait à tous ces engins-là qui, au cours 
des suprêmes combats de 1918, mirent bas la 
naalfaisante bête d'outre-Rhin. 

Mais... mais... ceci devient extravagant! 
Quelle heure est-il? Encore un coup d'œil à ma 
montre : les dix-neuf minutes de tout à l'heure 
sont devenues trente-quatre ou trente-cinq; un 
deuxième bon quart d'heure, que le Boche vient 
d'employer de son mieux — sans résultat. — 
Je dis « sans résultat », à notre strict point de 
vue! parce que nous deux, les condamnés à 
mort, sommes, maintenant comme naguère, 
sains et saufs. Et, certes, les canonniers de là- 
bas s'ils n'ont pas encore su nous exécuter, s'en 
soucient comme un poisson d'une pomme et se 
félicitent sans restriction du succès essentiel 
qu'ils ont obtenu, qu'ils continuent d'obtenir : 
car pas une pièce française n'est encore en po- 
sition d'ouvrir le feu, à portée raisonnable, 
contre toute cette infanterie que j'aperçois d'ici, 
dans mes jumelles, piétinant la boue des marais 
dans quoi l'Ailette Ife traîne à tout petit cou- 
rant. C'est un échec pour l'ennemi, ce n'est pas 
une vraie défaite, et bien moins encore un 
désastre. 

Mais pour nous, — pour nous les condamnés 
à mort — qu'est-ce? un sursis? une grâce? car 
voilà qui passe toute imagination ! Quelle est 



278 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

cette veine insolente qui s'acharne à nous pré- 
server? à nous couvrir, à faire de nous des êtres 
surhumains, — invulnérables? Au deuxième 
quart d'heure un troisième a succédé, au troi- 
sième, un quatrième. Et toujours l'acier, le feu, 
les pierres, la boue, tournent et roulent autour 
de nous, par grandes vagues mortelles. Et nous 
passons à travers ces vagues comme les sala- 
mandres héraldiques à travers les ondes de 
flammes — pas tués, pas blessés, pas égrati- 
gnés. Rien. La sentence de notre conseil de 
guerre vaut-elle donc un chiffon de papier? — 
ou, moins encore : une signature d'Allemagne? 
— Est-ce donc que la Chose invisible qui inter- 
rogeait Hamelin, durant l'épouvantable nuit de 
Malte... et qui tout à l'heure m'a dicté les dix 
mots terribles qui ont irrésistiblement déclanché 
tout ce qui a suivi... qui, finalement, m'a con- 
traint de juger et de condamner l'assassin du 
pauvre Harel... est-ce donc que cette Chose, con- 
tente d'avoir été sans réserve obéie et par Ha- 
melin et par moi, se contenterait de notre obéis- 
sance et dédaignerait d'accepter par surcroit 
'notre vie! 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 279 



7. — Courriers en retard 

- • 

Maintenant, c'est la nuit, qui succède au cré- 
puscule. Le dernier soldat de la dernière des 
arrière-gardes allemandes a repassé TAilette 
sur la dernière de ces passerelles que nos canons 
de campagne n'ont pu couper, et que les pon- 
tonniers allemands on fait sauter, eux, à l'ins- 
tant même que nos premières pointes d'avant- 
gardes allaient s'y jeter à la poursuite des 
fuyards. La grosse artillerie allemande interdi- 
sait, net, à tout groupe français « d'abattre » 
(style de canonnier) sur tpute position de la zone 
nord du champ de bataille. Repéré d'avance, ce 
groupe eût été pulvérisé, avant même d'avoir 
tiré sa première slave. La bataille est gagnée. 
Et c'est une vraie victoire. Mais l'ennemi n'en 
sort pas moins presque intact, point du tout 
rompu, et, ma foi, presque aussi redoutable ce 
soir que ce matin. 

Nous avons pris le Chemin des Dames, je sais 
bien ! C'est-à-dire que nous avons acheté le Che- 
min des Dames; acheté, et payé de la seule 
monnaie qui ait cours au front, entre ennemis : 
du sang, du beau sang rouge de soldats. Nous 
avons payé le prix qu'il a fallu. Quand les Alle- 
mands jugeront indispensable de reprendre le 



280 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

Chemin des Dames, ils payeront à leur tour ce 
qu'il faudra, et ils reprendront le Chemin des 
Dames. Voilà tout. Ce n'est pas tout à fait ainsi 
que Napoléon P*" faisait la guerre. 

Et plût aux dieux qu'un jour vienne où nous 
saurons enfin la faire comme il la faisait*! 

Maintenant, c'est donc la nuit; — la nuit et le 
silence. La dernière batterie d'en face a tiré ses 
dernières salves. Les derniers 210 et les der- 
niers 250 sont venus s'abattre autour de nous — 
de nous, les condamnés à mort; sont venus 
s'abattre, inoffensifs! Les derniers obus ont 
éclaté, les derniers éclats ont sifflé ou ronflé à 
nos oreilles. Et voilà que nous nous regardons, 
Hamelin et moi, ahuris, stupides de nous voir, 
contre toute vraisemblance, debout toujours! — 
et toujours sur terrain découvert, et toujours 
exposé au feu ennemi, sauf ce fait nouveau qu'il 
n'y a plus de feu ennemi, puisque l'ennemi ne 
tire plus. On nous a fusillés — c'est canonnës 
que je veux dire — trois heures d'horloge. Et 
voilà que le peloton d'exécution n'a plus de 

1. Grâce au maréchal Foch, au maréchal Pétain... que je 
voudrais pouvoir saluer ici des noms que leur doit la na- 
tion : prince d'Alsace-Lorraine ; duc de Verdun..., grâce aux 
généraux Gouraud, Mangin, de Castelnau, grâce à tant d'au- 
tres qui tous devraient être déjà maréchaux de France, 
i^ràce à Thomme qui sut mettre chacun â sa place et 
l'y maintenir après l'avoir mis : grâce à Georges Clemen- 
ceau — ce jour, auquel nous aspirions tous, ce jour do 
délivrance a fini par venir. 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 281 

balles. Et voilà que les deux condamnés à mort 
n'ont pas même une égratignure à se par- 
tager. 

Cela fait un miracle de plus. Un miracle... 
c'est beaucoup dire... disons plutôt une fantaisie 
arithmétique, que le calcul des probabilités per- 
mettrait au besoin de chiffrer. Je n'aime pas pro- 
diguer le mot miracle, surtout à propos de 
bottes — ou d'éclats d'obus; j'estime inconve- 
nant, voire même sacrilège, d'admettre que le 
bon Dieu ait si souvent besoin de corriger ou de 
confirmer ses lois et ses règles à coups d'excep- 
tions. 

D'ailleurs, la cause importe assez peu. LeTait 
suffit, tel quel, sans en chercher les pourquoi, 
les parce que ni les comment : — nous sommes 
vivants; — vivants tous les deux. 

— Vivants tous les deux. 

Tout à l'heure je parlais de « grâce »? Il va 
peut-être bien falloir en passer par Ih : cette 
Volonté mystérieuse qui tantôt nous condamnait 
à mort, a vraiment l'air, à présent, de nous faire 
grâce : Fiat volunias Deif 

— Hamelin, le conseil de guerre t'a condamné 
à mort; — et puis je me suis condamné à mort 
moi-même; est-ce vrai? 

— feien sûr, comme vous dites, comman- 
dant! 

— Mais voilà que les marmites boches n'ont 



282 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

pas voulu nous exécuter ! Ce serait donc qu'ap- 
paremment nous aurions obtenu notre grâce, 
tous les deux?... Tu ne crois pas? 

— Heu... je ^e sais point trop.... Mais vous, 
commandant, est-ce que vous croyez? 

— Mon Dieu! je crois, oui! 

— Si vous croyez, alors je crois, moi aussi. 
— Mais c'est égal, je n'ai pas changé d'avis 
depuis tout à l'heure, commandant; jamais je 
n'aurais imaginé des choses de cet acabit-là? et 
notre histoire à tous les deux, eh bien! vous 
parlez d'une histoire qui n'est fichtre pas ordi- 
naire!... Enfin, va comme je te pousse! On est 
gracié, c'est entendu. Alors qu'est-ce qu'on va 
faire à cette heure ici, vous et moi? 

— On va continuer à faire les choses qu'on 
faisait, comme si de rien n'était. On va retour- 
ner d'où nous venons : toi, à ton groupe d'A. S. ; 
moi, à mon état-major. Et on va travailler cha- 
cun de son côté. Faute d'être tué, mon petit, il 
faut bien se résigner à vivre. 

Et nous avons ainsi fait. 

Tout est consommé. A présent la nuit s'en 
est allée, et l'aube arrive. 

Hamelin parti de son côté, je suis, moi, parti 
du mien. J'ai marché quatre ou cinq heures. J'ai 
traversé tout le champ de bataille, j'ai regravi 
les pentes nord du plateau de la Malmaison, j'ai 



FAUTE D'ÊTRE TUÉ. 285 

redégringolé les pentes sud du plateau des 
Marraines : bref, laissant Chavignon, j'ai retrou- 
vé Vailly. Mon ordonnance m'attendait aux bar- 
rières du village. Il paraît qu'on était inquiet de 
moi, à mon E.-M. ; j'avais quitté le P. G. de trop 
bonne heure; on était sans nouvelles de moi 
depuis trop longtemps.... 

J'ai rassuré tout le monde. J'ai salué mon 
général. Me voilà de retour dans ma cave. Me 
voilà recasé dans ma niche réglementaire, 
entre mon sac à couchage et la cantine qui me 
sert de valise, de secrétaire, de table à écrire. 
Et me voilà assis, les coudes sur les ge- 
noux. 

Tiens? C'est probablement machinal? Mes 
mains.... Dieu sait que je n'y songeais pas î... 
mes mains viennent d'ouvrir cette cantine, vien- 
nent de soulever le compartiment d'en haut... 
et farfouillent.... Dieu m'est témoin que j'ignore 
pourquoi!... dans le tas des deux cent soixante- 
quatre lettres... comme j'en sais le compte!... 
des deux-cent soixante-quatre lettres que j'ai 
reçues vous savez d'où, et que je n'ai jamais 
ouvertes, et dont jamais je n'ai même accusé 
réception.... 

Au fait, pourquoi?., oui, pourquoi n'ai-je pas 
accusé réception, pourquoi n'ai-je pas répondu, 
pourquoi n'ai-je pas même ouvert?... Hier, je 
n'aurais certainement pas su le dire... et aujour- 



284 LA DERNIÈRE DÉESSE. 

d'huî, voici tout à coup, que je me figure le devi- 
ner.... 

Je me figure deviner que si j'ai traité de la 
sorte toutes ces pages que m'écrivait patiemment, 
obstinément, inlassablement une amie... qui me 
fut*., pourquoi mentir? qui m'est encore très 
chère, chère infiniment... une amie à qui j'ai 
pardonné bien des trahisons... pardonné, tant 
bien que mal... et de qui, pourtant, je n'ai pu 
supporter la dernière... trop vile, il est vrai, 
trop basse... mais... humaine, après tout!... je 
me figure que si j'ai fait de la sorte le mort, c'est 
parce que, comme je venais d'être trahi, et la 
lourde guerre ajoutant à ce poids-là son poids 
à elle, mortel, j'ai tout de suite souhaité ardem- 
ment, passionnément, d'être mort — d'être déjà 
mort. C'eût été si commode, si beau, et si bon! 
En vérité, j'avais vécu tous ceux de mes jours 
qui méritèrent d'être vécus et il me restait seu- 
lement les jours que j'ai encore à vivre. Et ces 
jours-là, je les pressens si lugubres, si terribles, 
tellement au-dessus des forces humaines!... 

Mais, que voulez-vous! Faute d'être tué, il 
faut bien se résigner à vivre ! 

Alors, je me penche sur la cantine ouverte; 
je me penche sur l'amas des deux cent soixante- 
quatre lettres cachetées, et, résigné, je com- 
mence d'en ouvrir une, au hasard. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pafes 

En manière de préface •••• 1 

PREMIÈRE PARTIE 
Promenades impromptues. 

1. Grenade 45 

2. Grenade encore 24 

5. Sleeping 28 

4. Taxi-auto 40 

5. Petit jeu 53 

6. Les Gatleyas . 57 

7. La main de Mme Flamey * ." . 58 

DEUXIÈME PARTIE 
Le Jardin des Oliviers. 

1. Affût 69 

2. Un homme 76 

3. Ghasse prohibée 85 

TROISIÈME PARTIE 
Le vent du larfi:e. 

1. Hamelin, Harel, Folgoët et G'" 91 

2. Mère et flls inconnus 100 

3. Gouleurs de France et couleurs d'Autriche 113 

4. La torpille qui ne fit pas grâce à tout le monde . . 124 

5. Et robus qui ne fit grâce à personne 129 



286 TABLE DES MATIÈRES. 

QUATRIÈME PARTIE 
Une nuit. 

1. Un blessé 155 

2. Les mêmes et d'autres 141 

5. Le puits de la vérité 151 

CINQUIÈME PARTIE 
Le blessé qui ne Tétait pas assez. 

1. Infirmières-Amazones 159 

2. Un ami qui tombe d'une auto 174 

3. Critique . 178 

4. Petites ordures 186 

5. Soir de bataille 188 

SIXIÈME PARTIE 
Les obus du roi de Prusse. 

1. Trio de capitaines 199 

2. Psychologie 205 

3. As • . . . 209 

4. Faux départ 217 

5. La Malmaison 225 

SEPTIÈME PARTIE 
Faute d'être tué. 

1. Les marraines 2-20 

2. Un vainqueur 241 

3. Jugement 251 

4. Condamnation 261 

5. Exécution . 267 

6. Ceux qu'on ne peut pas tuer 270 

7. Courriers en retard 279 



Ç3022. — Imprimerie Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris. 

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